CHAPITRE IX
rement démontées. Une épidémie avait fait périr les neuf dixièmes des chevaux au milieu des plaines marécageuses, défoncées par les pluies d'automne. L'armée d'invasion s'en allait donc épuisée, et réellement vaincue par sa propre victoire. Maître pendant deux mois d'un territoire vaste, mais inculte et sans habitants et qu'il lui était impossible d'occuper d'une manière permanente, le roi, en repassant l'Ens, ne remporta rien de cette expédition , en apparence triomphante : ou plutôt le résultat devait être un grand trouble national et presque l'équivalent d'un désastre '.
Outre la satisfaction des vieilles haines chrétiennes contre les Huns, les leudes franks, au début, avaient espéré de la guerre de Pannonie des avantages plus positifs et plus attrayants. Ils se voyaient déjà en possession des immenses trésors accumulés dans le Ring, et indemnisés enfin des rudes travaux qu'ils soutenaient depuis tant d'années, sans profit personnel, pour des intérêts supérieurs d'ordre politique et de progrès social, inaperçus de la généralité de ces obscurs artisans de la civilisation. L'insuccès relatif de l'expédition et l'absence du butin leur causèrent un découragement et une irritation qui portèrent quelques-uns aux desseins les plus criminels.
Pendant que le roi hivernait à Regensburg, attendant la belle saison pour reprendre les hostilités au delà de FEns, les mécontents organisèrent une conspiration contre lui. Rien autrement terrible que le complot formé par les chefs thuringiens en 785, celui-ci non-seulement avait ses adhérents
• Monach. Sangall., de Gestis Caroli Magni , lib. Il; Caro). Magn. Episl. ad Faslradam reginam conjugem , de Victoria Avarica, ap. D. Bouquet , t. V, p. 623.
dans le palais même de Charlemagne, mais encore se tramait avec le concours de son propre fils. Le prétexte d'ailleurs était toujours le même: c'était l'empire tyrannique exercé par Fastrade sur l'esprit de son époux, et dont l'influence se faisait durement sentir, depuis quelques années, dans les relations du maître avec ses fidèles. En tuant le roi, les conjurés prétendaient le punir de ses complaisances à exécuter les caprices de cette femme altière, vindicative et cruelle. Le choix de son successeur était également une vengeance contre Fastrade.
On a déjà parlé de cet enfant que Charlemagne, avant de monter sur le trône, avait eu d'IIimiltrude et qui portait le nom de Pépin. Nul, dans la famille royale, n'avait plus à souffrir que lui des dédains et des persécutions domestiques de sa nouvelle belle-mère, sans qu'il pût d'ailleurs compter, pour le protéger, sur l'affection paternelle. Charles, lui aussi, le traitait comme un étranger et montrait clairement le dessein de le déshériter. Le pauvre opprimé , exclu de tous les honneurs, avait vu ses deux jeunes frères investis, au sortir du berceau, des vice- royautés d'Aquitaine et d'Italie, et on l'avait même dépouillé, au profit de l'un d'eux, de son glorieux nom de Pépin , seul témoignage de sa filiation illustre. Sous le titre plus modeste en apparence de duc du Mans, son cadet, Charles, était déjà associé de fait au gouvernement de l'empire frank, dont la survivance lui était destinée. 11 ne restait rien pour l'aîné. Loin que cette situation à part soit une preuve concluante de la naissance illégitime que certains historiens attribuent à Pépin, elle s'exphque aisément en dehors d'une semblable hypothèse. La vraie marâtre du jeune prince, l'auteur de toutes ses disgrâces, c'était la nature, qui, par un amer contraste, en le douant d'un visage gracieux et sympathique , lui avait donné un tempérament débile et un corps difforme. Il était bossu. Incapable , par conséquent , de remplir les devoirs militaires, qui étaient la fonction princière par excellence,