CHAPITRE IX
de cathédrale à cette ville. On raconte que, par une fantaisie mystique et barbare, Témir, voulant que le monument élevé en l'honneur de Mahomet avec Targent des chrétiens le fut aussi sur leur sol, aurait fait charger des sacs pleins de la terre du champ de bataille de Villedaigne sur le dos des nombreux captifs aquitains , traînés à la suite de l'armée victorieuse, afin d'y asseoir les fondations de la mosquée'.
Sur le versant méridional des Pyrénées, dans la Marche d'Espagne restée soumise, malgré ce désastre, au royaume frank , se trouvait la ville d'Urgel , siège d'un évêché suffragant de la métropole de Narbonne. C'est là qu'avait pris naissance, vers l'an 780, l'hérésie appelée adoptianisme. L'évêque d'Urgel, Félix, interrogé par Elipand, son ancien disciple, devenu métropolitain de Tolède, sur ce qu'il fallait penser de la nature humaine du Christ, lui répondit que, considéré comme homme, le Christ n'était que fils adoptif et non consubstantiel de Dieu.
L'annaliste Angilbert ^ insinue que Félix émit cette opinion sans trop y réfléchir, et que l'amour- propre seul l'y fit persévérer quand il vit le retentissement qu'elle produisait. Il est vrai que, propagée par Élipand et par d'autres adeptes, elle fit de rapides progrès parmi le clergé d'Espagne et même d'Aquitaine. Mais ce succès s'explique par d'autres causes que l'entêtement vaniteux d'un sectaire. En réalité, les esprits étaient dès longtemps préparés à la doctrine de V adoptianisme dans un pays où régnait la liturgie mozara-
1 Reinaud, Invasions des Sarrasins en France, p. 105.
2 Auteur des -mnales attribuées jusqu'à ces derniers temps à Éginhard. Vid. Eginh. Annal., ann. 792.
bique. Des passages iioiubreux de celle lilurgie parlaient en termes très -vagues de rimmanité adoptive du Christ. La leçon orthodoxe était que Jésus -Christ adopta la condition humaine; mais les textes, en s'en tenant à la lettre, ne répugnaient pas absolument à Tinterprétation de Févêque d'UrgeP.
Il y avait bien autre chose qu'une question de mots au fond de cette querelle Ihéologique. Eu égard surtout au temps et au miheu où. elle se développait, l'hérésie nouvelle menaçait non-seulement la foi rehgieuse, mais l'avenir politique et social des nations européennes. Elle recommençait, en la transportant dans l'école, la lutte entre le catholicisme et le mahométisme, dont les héros de Poitiers et de Villedaigne avaient conjuré le péril sur les champs de bataille. Pour qui ne voyait plus dans Jésus qu'un Messie humain, distinct du Verbe éternel et incréé, un homme enfin, élu de Dieu, mais ne participant pas à la nature divine , quelle supériorité restaitil donc diVi prophète de Nazareth sur celui de la Mecque? Le compromis était facile, la fusion probable, entre les réformateurs du christianisme et les musulmans, avec lesquels ils vivaient en contact journalier.
Dès Tan 785, le pape Adrien prononça la condamnation de l'hérésie espagnole dans une lettre encyclique adressée à tous les évêques de la péninsule ibérique , leur prescrivant de se réunir en concile provincial pour arrêter cette propagande scandaleuse. Mais telles étaient déjà la puissance et l'audace des docteurs adoptiens, à la tète desquels on distinguait les métropolitains de Tolède et de Braga , qu'ils purent éluder la prescription pontificale et donner le change à leur église en détournant l'attention et les anathèmes de l'assemblée sur un léger abus introduit par l'évêque de Séville en matière de comput ecclésiastique, au sujet de la date de Pâques. Elipand et la plupart de ses partisans ,
1 DarraSj Hisl. générale de l'Église, t. XVIII, ch. i, n''24.