CHAPITRE IX
de vous écrire au sujet de cette apostasie ; mais toutes les lettres que j'ai tracées me déplurent et je les jetai au feu. Je m'en suis dédommagé en écrivant à ce tison d'enfer, Alcuin, de façon à le faire mourir de honte. Je vous adresse ma lettre; copiez- la et transmettez-la-lui. Faites savoir à celui qui siège à Rome qu'Elipand n'est pas converti, comme ils disent. En vérité, comment pourrait-on se laisser séduire par les fétides élucub rations du nouvel Arius, l'opprobre de l'Austrasie , né tout exprès pour souiller la gloire du grand roi Charles? Ces gens-là sont de ceux dont il est écrit : Ils sont sortis d'entre nous, mais ils n'étaient pas de nous; s'ils en eussent été, ils ne se fussent pas séparés. C'est contre un tel fléau que je lutte pour maintenir la doctrine des Pères orthodoxes. Vous-même montrez votre courage...; priez pour moi, connne je prie pour vous, afin que Dieu daigne nous recevoir dans la région des vivants '. » Trois ans après cette lettre, Elipand mourait, sans avoir renoncé sans doute aux sentiments qui la lui avaient dictée (802). Son dernier souhait fut exaucé : Félix persévéra dans l'hérésie , et , quand il mourut à son tour, en 818, il laissa par testament une profession de foi adoptianiste. Il avait survécu à la popularité passagère de sa doctrine. Mais les germes qu'il avait semés ne disparurent pas toutefois complètement des provinces méridionales de la Gaule, où ils devaient produire, à trois siècles de là, l'hérésie des Albigeois.
Ce n'est pas contre l'adoptianisme seulement que le concile de Francfort avait prononcé l'anathème. Parmi les décisions de cette assemblée figure, outre la lettre à Éhpand, et également sous le nom du roi frank, le manifeste appelé Livres Carolins, qui ne tendait à rien moins qu'à rejeter comme hérétique le concile œcuménique de Nicée. Cette étrange opposition tenait à un malentendu qu'il importe d'expliquer.
1 Darras. Hist. gcnér. de l'Église, t. XVIII, ch. i , n" 47.
Les prélats crOccident n'ayant pas pris part au concile de Nicée, le pape profita de leur réunion à Francfort pour leur communiquer les canons qui venaient de rendre la paix à l'Église grecque. Il suffît de se rappeler l'état des relations de la France avec Byzance à cette époque, et les récents soulèvements du parti gréco-langobard dans l'Italie franke , pour comprendre combien Gharlemagne et ses sujets devaient être mal disposés à l'égard de tout ce qui venait de l'empire. Pour comble , la traduction latine des canons de Nicée avait été faite à la hâte et avec si peu d'intelligence, ditAnastase, que presque nulle part on n'en pouvait saisir le sens. Telle était l'impropriété des termes, qu'on y voyait présente V adoration des images pieuses ! Le traducteur malhabile avait rendu le verbe grec TrpoaxuveTv par le verbe latin adorare, cpii , effectivement, a le môme sens étymologi(|ue {ad orare) et, dans l'antiquité classique, n'exprimait rien autre chose que les marques extérieures de la vénération , mais (jui avait pris, dans la langue liturgique des chrétiens , la signification précise et exclusive du culte, du service dû à Dieu seul.
S'en tenant à la lettre de cette interprétation erronée, les Pères de Francfort crièrent au scandale, et rédigèrent, par l'ordre et sous l'inspiration de Gharlemagne, la volumineuse réfutation qui remplit les Livres CaroUns. Grande fut la surprise d'Adrien, quand l'archichapelain Angilbert lui remit, de la part du zélé patrice romain, cet écrit d'un style singulièrement fougueux et où l'orthodoxie incontestable des sentiments revêtait des formes de langage tout à fait insolites : car le synode provincial de France affichait tout d'abord et sans ambages la prétention de casser, de sa propre autorité , une définition doctrinale ratifiée par le souverain pontife. « On a tenu, il y a quelques années, en Bithynie, est supposé dire Gharlemagne lui-même dans la préface des Livres CaroUns, un concile qui a eu l'impudence de rejeter entièrement les images que les anciens avaient