CHAPITRE X
La campagne de 791, bien qu'elle eût laissé sans modification apparente la situation respective des peuples belligérants, avait eu cependant pour résultat de faire naître ou de réveiller, au sein de la confédération hunnique , des germes de discorde qui amenèrent une rapide décadence. Dès 795, une des factions rivales qui se disputaient Tempire implora l'appui de l'ennemi national, de Gharlemagne lui-même. Le chef de cette faction , le kan Thudun , envoya à Aix des messagers , chargés de présents, offrir au roi des Franks de se donner à lui avec sa nation et d'embrasser la foi chrétienne. Les messagers, très-honorablement accueillis et traités, reçurent eux-mêmes le baptême, et rapportèrent à leur maître l'assurance d'un prochain concours'.
Charles transmit à Pépin d'Italie l'ordre de faire avancer des troupes par la Carinthie. Mais la dissolution intérieure de la nation ennemie allait plus vite que les préparatifs militaires de ses agresseurs. Le corps franco -italien n'était pas encore en mouvement, qu'une révolution générale avait déjà éclaté chez les Avares , et que les deux chefs suprêmes de la confédération, le Chakan (Chaganus) etl'Ouïghour [lugurrus], avaient été égorgés parleurs sujets. Un lieutenant de Pépin, Herric , duc de Frioul , entrant en campagne sur ces entrefaites, vint soutenir l'insurrection des Slaves méridionaux, longtemps tributaires des Avares , et à qui les derniers événements avaient permis de reconquérir leur indépendance. 11 fut tué malheureusement dès le premier engagement, en commandant l'assaut de la place de Tarsacoz, sur la côte liburnienne, et l'on ne sait pas même si son armée continua les hostilités-.
En même temps Pépin, avec le gros des forces d'Italie et de Bavière, pénétrait en Pannonie par l'ouest, culbutait les hordes hunniques au delà de la Theiss, et enlevait l'une après l'autre les neuf enceintes du Ring. Le riche trésor des
' Eginh. Annal., ann. 795.
'- Egiiih. Vita Karoli Magni.
Iluns , fruit de leurs pillages séculaires dans l'empire romain , tomba d'un seul coup entre les mains du jeune vainqueur. A l'automne, il fit son entrée triomphale à Aix, traînant après lui des troupeaux de captifs et de longues files de chariots chargés de son prodigieux butin. Charlemagne avait enfin de quoi payer, sans compter, le dévouement de ses gu(ïrriers. Il leur distribua l'or à pleines mains. Jamais la nation franke ne s'était trouvée en possession d'autant de numéraire et de métaux précieux. On vit se produire alors, en l'espace de quelques années, une profonde révolution économique, attestée par de nombreux documents contemporains. Le pouvoir de l'argent, grâce à l'affiuence soudaine des valeurs métalliques, diminua d'un tiers, de sorte que la monnaie de compte appelée livre (libra argentea) , qui valait auparavant 844 francs de notre monnaie, d'après les calculs du savant B. Guérard ', ne représenta plus dès lors, dans le commerce des objets de consommation, qu'une valeur actuelle de l)G3 francs environ.
Une large part des dépouilles des Huns fut attribuée au saint-siége. Rome, relevée enfin à son rang de dominatrice du monde par l'épée de son patrice, commençait à recouvrer sur les barbares ses propres richesses, dont ils l'avaient dépouillée aux jours de son abaissement. Le pape Léon III consacra cette royale aumône des Franks à la restauration de la basilique de Latran, et, comme témoignage de sa reconnaissance, il y fit exécuter la curieuse mosaïque, encore conservée de notre temps, où. Gliarlemagne est figuré recevant de la main de saint Pierre l'étendard bleu aux roses rouges, labarum du nouvel empire.
La prise du Ring fut le coup de mort de la puissance des Avares. « Il sendjle, comme dit Michclet, que ce peuf)le thésauriseur ait perdu son àme avec l'or qu'il couvait comme le dragon des poésies Scandinaves. »
1 Polyptyque d'frminon , Prolégomènes, p. l-iO et 158.