‹ CharlemagneChapitre 172 sur 236 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

donna une escorte d'honneur au souverain pontife, qui fit sa rentrée triomphale dans la capitale le 29 novembre , au milieu d'un concours joyeux de clergé et de peuple. Ses adversaires n'osaient plus lever la tête. Les seigneurs franks qui l'avaient accompagné, au nombre de dix, deux archevêques, cinq évêques et trois comtes laïques, firent durant plus d'une semaine, comme délégués du patrice de Rome, une minutieuse enquête sur l'attentat du 25 avril , et envoyèrent en France les accusés , dont la culpabilité fut reconnue.

C'était à Rome même que Charlemagne avait résolu d'aller étudier les causes de la révolution et en juger en dernier ressort les auteurs. Mais, avant de s'éloigner de ses États, il lui restait bien des mesures à prendre pour en assurer la tranquiUité durant une absence qu'il prévoyait devoir être longue. Dès le commencement du printemps suivant (800), à la mi-mars, il quitta son palais d'Aix-la-Chapelle. Aucune grande expédition n'étant décidée pour cette année-là, il se dirigea vers la Neustrie, dont les côtes étaient inquiétées depuis quelque temps par des pirates venus de l'archipel danois. Ce dernier repaire du paganisme odinique, épargné par l'épée des Franks, commençait, en effet, à prendre sa terrible revanche de la conquête chrétienne de la Germanie. Les forbans de toutes races, repoussés jusque sur les plages glacées du Nord par les progrès incessants de la civilisation dans la patrie teutonique, avaient trouvé libre et s'étaient arrogé l'empire des mers. Leurs flottilles ravageuses, maîtresses de l'océan Gallique, fondaient déjà, par de hardis coups de main, la sinistre réputation qui allait s'attacher bientôt au nom des Normands ! « Il arriva, raconte à ce sujet le moine de Saint -Gall, que Charles vint, sans y être attendu , dans une ville maritime. Comme il se mettait à table, voici que des barques de pirates normands parurent en vue du port. Les uns les prenaient pour des marchands juifs, les autres pour des Africains ou encore pour des Bre-

3S4 GHARLEMAGNE

tons. Mais le sage roi , à la structure et à l'agilité de ces embarcations, reconnut que ce n'étaient pas des bâtiments de commerce , mais des navires de guerre : « Ces vaisseaux , s'écria- t-il, sont remplis, non de marchandises, mais d'implacables ennemis! » A ces mots tous les assistants s'élancent à l'envi pour attaquer les navires. Mais ce fut en vain ; car les Normands, comprenant que celui qu'ils avaient coutume d'appeler Charles au Marteau (Karolus Martellus)' était là, et tremblant d'affronter ce héros, se dérobèrent avec une rapidité inouïe non -seulement aux coups, mais aux regards de ceux qui les poursuivaient... Or le religieux Charles, se levant de table, s'appuya sur une fenêtre et y resta longtemps à rêver, le visage inondé de larmes. Comme nul de ses grands n'osait l'interroger : « Savez -vous, leur dit-il, o mes fidèles, pourquoi je pleure? Je ne crains pas que ces gens-là me puissent nuire par leurs vaines menaces ; mais je suis profondément affligé que, de mon vivant, ils aient osé insulter ce rivage, et je vois avec douleur quel mal ils feront à mes descendants et à leurs sujets '. »

Il était impossible de donner la chasse à ces insaisissables écumeurs de mer. Charles dut se borner à des mesures défensives. 11 lit construire une flotte pour surveiller la côte, et établit des garnisons à l'embouchure des fleuves. Il alla ensuite célébrer les fêtes de Pâques (19 avril) au monastèi'e de Saint- Riquier, et de là se rendit, par Rouen, à Tours-, auprès de son ami et conseiller Alcuin, retiré de la cour depuis quatre ans, et devenu abbé de Saint -Martin.

De douloureux devoirs le retinrent plusieurs mois à Tours. Liutgarde, sa jeune femme, y fut prise d'une maladie mortelle, qui l'emporta le 4 juin\ Belle, douce et généreuse, mêlée comme une compagne et pn^scpie comme une sœur

• Monach. Saiigall., de Geslis CaroH Mngni. 2 Egiiih. Annal., anii. 800.

s Anwxl. Mellcns., aiin. 800.

XIX'^ SIÈCLE — ECOLE ALLEMANDE

H Baptême de Witikind, » d'après une fresque d'Albert Rethel à Aix-la-Chapelle et une gravure publiée en 1870. — Les ornements des deux demi -tympans sont l'œuvre de M. Duvivier.

Page 1