CHAPITRE XI
tine , Tévêque Théodulf : « Dieu a soumis à tes lois tous les royaumes d'Europe; qu'il y courbe tout l'univers '. » La flatterie s'adressait au passé, non à l'avenir.
Charlemagne n'eût pas goûté les allusions à une restauration de l'empire romain , et il n'en eût certes pas encouragé l'espérance. Sa surprise et son mécontentement, quand il fut couronné par Léon III devant la Confession de saint Pierre, étaient évidemment sincères. Non -seulement c'est rapetisser son caractère que d'y voir, avec tant d'historiens modernes, une misérable feinte destinée à tromper la foule; c'est encore et surtout, ce nous semble, méconnaître l'idée politique qui l'avait guidé jusque-là. La tendance traditionnelle des princes carolingiens et l'originalité de leur rôle consistaient justement à réagir contre l'engouement des rois de la première race pour les formes gouvernementales et administratives de l'antiquité. Charlemagne devait donc se garder de tout ce qui pouvait sembler le ramener à ces errements , condamnés par une expérience irrévocable. De là sa froideur devant l'enthousiasme et les manifestations des Romains, peuple au génie théâtral ; de là sa longue hésitation à introduire dans la réalité des faits l'esprit de sa dignité nouvelle. Ce n'est qu'au mois de mars 802 qu'il promulgua, dans quelques articles du Capitulaire d'Aix-la-Chapelle, les préceptes qui inaugurèrent la constitution de l'empire. Il lui avait fallu plus d'un an pour bien saisir et s'approprier le plan du souverain pontife. Mais cette méditation ne laissa subsister chez lui ni doute ni scrupule. Il n'avait pas, en effet, à répudier son passé en épousant l'idée de Léon III. L'organisme politique et social dont la papauté avait eu seule l'initiative ne pouvait avoir, et n'avait, en réalité rien de commun avec la monarchie universelle des anciens Césars, si ce n'est le nom de l'institution et sa base territoriale. Dans l'ordre moral, la
1 Sub tua jura Deus dédit europea régna; Totum orbem inclinet sub tua jura Deus.
contradiction était manifeste. Le but que l'orgueil et la rapacilé du peuplt^ romain avaient poursuivi jadis et un instant réalisé, c'était le nivellement du monde et la soumission pareille des nations les plus diverses à la législation et à la fiscalité de la métropole. Tout au contraire, dans \v, saintempire, type sans précédent et créé par les papes, l'unité cherchée est celle des consciences : la primauté , la souveraineté vraie y appartient à un pouvoir spirituel, le saint-siége. La mission du peuple dominateur et de son chef n'est pas de conquérir des provinces, mais des âmes; respectant la diversité des mœurs et des lois locales, l'empereur exercera moins une magistrature civile qu'un apostolat ; ou plutôt la puissance universelle qui lui est reconnue sera au service, non d'un intérêt personnel ou même national, mais de l'idée catholique dont l'inspiration lui viendra de Rome. Aussi la cérémonie religieuse du sacre fut-elle non-seulement la confirmation, mais la source unique de la dignité impériale. Et c'est là le caractère propre de l'empire d'Occident. A Constantinople , les empereurs se faisaient sacrer par le patriarche, mais après avoir été élus. Ce sacre était une bénédiction destinée à ratifier un droit antérieur et un fait accompli, comme le sacre des rois en France depuis Pépin. Mais nul en Occident ne fut jamais empereur avant d'avoir été sacré par un pape. Telle fut la règle incontestée, même après que le germanisme eut pénétré et faussé le mécanisme du saint-empire. Les Césars allemands du moyen âge, au plus fort de leur lutte avec l'Eglise, des excommuniés comme Henri IV de Franconie et Louis V de Bavière, demandèrent l'investiture à des antipapes plutôt que d'essayer de s'affranchir de l'institution canonique : tant ils sentaient que le titre impérial était sans autorité, et même qu'il ne leur appartenait pas, s'ils ne pouvaient se prévaloir d'une délégation du saint-siége !
Tel est le principe nouveau en vei'tu duquel Charles édicta désormais des préceptes moraux comme ceux (jui