CHAPITRE XI
giens, qui avaient mis un si puéril orgueil à se revêtir du costume, et en quelque sorte de la livrée du Bas- Empire, Charles , au dire d'Eginhard , « dédaignait les vêtements des autres peuples et ne voulut jamais en adopter aucun. Deux fois seulement, dans ses séjours à Rome, à la prière des papes Adrien et Léon , il consentit à mettre la longue tunique, la chlamyde et la chaussure romaines '. » A l'ordinaire, il s'habillait comme ses pères et à peu près comme les gens du peuple. Il portait, sur la peau, une chemise de lin. Son caleçon était de même étoffe, ainsi que ses bas, et ces deux pièces étaient retenues par des bandelettes entrelacées en croix. Une tunique bordée de franges de soie couvrait la chemise. 11 ajoutait, en hiver, pour se garantir du froid, un justaucorps de peau de loutre, et se chaussait, suivant la saison, de sandales ou de brodequins. A sa ceinture brillait un baudrier d'or, supportant le fourreau de la terrible épée que les poètes ont nommée Joyeuse. En tout temps, il jetait sur ses épaules le manteau frank, blanc ou bleu de saphir, sorte de dalmatique , composée de deux pans tombant par devant et par derrière jusqu'aux pieds, et échancrés sur les cotés de façon à laisser voir la jambe à partir du genou. Ce grand manteau, aussi embarrassant que majestueux, avait été généralement abandonné par les Franks depuis leur établissement en Gaule , et remplacé par la saie écourtée et de couleurs variées en usage dans le pays. Charles tolérait l'innovation, trouvant la saie gauloise plus commode à la guerre. Mais il ne voulut jamais s'en servir lui-même : « A quoi, disait -il, sont bons ces petits manteaux? Je ne puis m'en couvrir au lit , et , à cheval , ils ne me défendent ni de la pluie ni du vent^ »
Aux grandes fêtes religieuses et dans les cérémonies d'apparat, telles que la tenue des assemblées nationales et la ré-
' Eginli. Vila Karoli Magni cap. xxiii. '- Monach. Sangall., de Gesiis Caroli Magni.
ception des ambassadeurs, il ne variait ni la matière ni la forme de son costume; mais il aimait à éblouir les regards par l'éclat des broderies et des pierres précieuses. Il en rehaussait toutes les parties de son sévère habillement depuis le diadème jusqu'aux brodequins, et sur les deux vastes pans de son manteau s'épanouissaient, en capricieux enlacements, des rinceaux et des fleurs d'or. 11 tenait à la main droite, en guise de sceptre, un bâton de pommier, aux nœuds symétriques , terminé par une pomme d'or ou d'argent richement ciselée.
Toujours grave, même dans le choix de ses ornements, il ne pouvait soufïrir chez des hommes le goût des parures féminines. Les grands de son entourage, cependant, ne savaient point se garantir de cette coquetterie naturelle aux barbares, et le séjour d'Italie, surtout , leur offrait en cela des tentations irrésistibles. Le moine de Saint- Gall rapporte à ce sujet une anecdote caractéristique. Gharlemagne, après la prise de Pavie, se trouvait à Aquilée. Un dimanche, à la messe, il vit tous ses courtisans étaler des vêtements neufs et brillants, achetés à des marchands vénitiens. La soie, la pourpre de Tyr, les fourrures légères et les étoiles artistement piquées, garnies de bordure d'écorce de cèdre ou de jjlumes chatoyantes de paon et d'oiseaux de Phénicie, emprisonnaient les membres robustes de ces hommes de guerre. Charlemagne, feignant de ne pas remarquer ce luxe insolite, leur dit à la sortie de l'église : « Ne nous laissons pas engourdir dans un repos (|ui nous mènerait à la paresse. Au lieu de rentrer au logis, allons chasser jusqu'à ce soir. » Une telle invitation était un ordre. Il fallut partir sans retard. Or la journée était l)rumeuse, il tombait une pluie fine et pénétrante, qui eut bientôt percé et fané les riches atours des chasseurs. Ils coururent ainsi les bois tout le reste du jour, trempés sous leurs légers accoutrements, déchirés aux broussailles, éclaboussés par la boue et par le sang des animaux tués. Car il ii'c'Iait pas possible de ne pas jucndre la