‹ CharlemagneChapitre 183 sur 236 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

SLiIIisaient i)as, quoi qu'en dise le poêle, à son robuste estomac. D'ailleurs il était extrêmement sobre dans le boire comme dans le manger. Il avait surtout l'horreur de l'ivrognerie, vice national des Germains. Une gravité presque monacale présidait à ces festins de la plus puissante cour qui fut jamais. Après la bénédiction prononcée par le chapelain, un clerc placé sur une estrade hsait à haute voix tantôt les vieilles chroniques des Franks et leurs épopées barbares, plus souvent les ouvrages de saint Augustin , particulièrement goûtés de Charlemagne. Le livre De la Cité de Dieu faisait surtout ses délices. Jamais le murmure des conversations particulières ne devait couvrir la voix du lecteur, religieusement écouté par le maître.

Le repas royal terminé, ses vassaux, les chefs des nations, mangeaient à leur tour dans la même salle. Tous les officiers et serviteurs du palais se succédaient ainsi à table suivant l'ordre hiérarchique, et cette série de services, réglée par une étiquette rigoureuse, durait souvent jusqu'au milieu de la nuit '.

Une telle affluence de personnes de toutes conditions, dans des résidences qui n'étaient que des espèces de campements passagers, donnait à la cour carolingienne une étrange physionomie. Ni palais ni châteaux, dans le sens ordinaire de ces mots, les maisons de Charlemagne devaient ressembler beaucoup aux métairies mérovingiennes : vastes logis de bois ornés de portiques , élevés au centre des principaux domaines du fisc. Des bâtiments de moindre importance les entouraient et servaient à héberger les officiers ; et plus loin se groupaient, à la lisière des forêts ou au bord des cours d'eau , les modestes chaumières des fiscalins , attachés au domaine comme artisans forestiers ou colons. La police était bien difficile à faire dans cette population nomade qui formait la cour et qui s'abattait tout d'un coup, au commencement

1 Monach. Sangall.. de Geslis Caroli Magni , lib. I.

de l'hiver, soil à Worms, soit à Altigny, soit à Thionville, et surtout à Aix^, oîi Gharlemagne prit l'habitude d'hiverner, toutes les fois qu'il le put, depuis 70G, Les règlements sévères édictés par le roi pour maintenir l'ordre et la décence autour de lui montrent à combien d'abus il avait à remédier. On le voit obligé d'interdire son toit, qui , paraît- il, leur servait souvent d'asile, aux voleurs, aux homicides, aux adultères, fuyant les recherches de la justice, et aux femmes de mauvaise vie ^.

On peut apprécier toute la distance qui sépare la royauté barbare et l'empire chrétien de Charlemagne, en comparant à la truste des anciens chefs franks, batailleuse et amie des festins, le cortège de savants, de lettrés, de poètes, dont le fils de Pépin aima toute sa vie ù s'entourer et qui formait ce qu'on a appelé Vacadémie palatine. Ses relations avec Rome avaient promptement développé chez lui le goût des lettres et des arts. A chacun de ses voyages en Italie, il en ramena quelques-uns de ces savants professeurs qui firent de la France, au ix*" siècle, le foyer de la vie intellectuelle de l'Europe. « Passionné pour la science, dit Eginhard, il eut toujours en vénération et comblait de toutes sortes d'hon-

1 Voici la liste complète (par ordre alphabétique) des localités signalées parles chroniqueurs contemporains comme ayant servi de séjour à Charlemagne dans ses expéditions, pendant ses quarante-six ans de règne : Aix-la-Chapelle: 768, 788,79-4, 795, 796, 798, 799, 800, 801 , 802, 803, 804, 807, 808, 809, 810, 811 , 812, 813; — Ailigny: 771, 785; — Chassencuil : 778; — Compiègne : 779: — Corbeny : 771 ; — Douzy : 777 ; — Duren : 769, 775; — Francforl-sur-le-Mcin : 794 ; — Jlérislall: 771 , 772, 773, 776, 777 , 778, 779, 783, 784 ; — Ingelheim : 788 ; — Liège : 770 ; — Mayence : 770; — Nimègue : 777 ; — Paderborn : 777 ; — Quierzy : 781, 782; — Rcgensburg (Ratisbonne) : 791 , 792; — Sallz : 790; — Schelcstadt : 77o; — Thionville : 773 , 774 , 782, 783 , 805 , 808; — Worms : 780.

2 Capilulare de Minislcrialibus palalinis ; ap. D. Bouquet, I. V, p. 637,

Page 1