CHAPITRE XI
langues savantes, non-seulement le latin , mais même le grec, au point de pouvoir corriger des exemplaires fautifs de la Bible des Septante.
Il ne dédaignait pas cependant l'idiome national des Franks, et souhaitait de lui voir occuper une place dans la civilisation européenne. Dans ce but, il en composa lui-même une grammaire, qui fut plus tard retouchée et complétée par le moine Ottfrid de Wissembourg^ Il donna aussi aux mois et aux vents des noms empruntés à la langue vulgaire de ses sujets septentrionaux. Janvier fut Wintarmanoth (mois d'hiver); février, Hornungmanoth (mois de boue); mars, Lentzinmanoth (mois de printemps); avril, Ostarmanolh (mois de Pâques); mai, Winnemanoth (mois de délices): juin, Brachmanoth (mois des défrichements) ; juillet, Heuvimanoth (mois des foins); août, Aranmanoth (mois des moissons); septembre, Witumanolh (mois des vents); octobre, Windumemanoth (mois des vendanges); novembre, Herhitsmanoth (mois d'automne); décembre, Heilagmanoth (mois saint). Le même procédé de composition lui servit à distinguer les vents , d'après les douze points de l'horizon : vent d'est , Ostroniwint; d'est- sud, Ostsundroniiuint ; de sud -est, Sundoslroniwint ; du sud, Sundroniwint ; de sud -ouest, Sundwestroniwint; d'ouest-sud, Weslsundroniiuini ; d'ouest, Westroniwint; d'ouest-nord, Westnordroniwini ; de nord-ouest, Nordwestroniwint ; de nord, Nordroniwint; de nord -est, Nordostroniwint ; d'est- nord, Ostnordroniwint . Enfin, indépendamment de ces vocables d'utihté quotidienne, nécessaires pour assurer la viabilité d'une langue, il voulait que la sienne eût des traditions littéraires. Il prescrivit, en conséquence, de recueillir les anciens poëmes barbares conservés dans la mémoire du peuple , ces cantilènes héroïques qui furent comme le canevas des grandes épopées du moyen âge ^
1 Eginh. Vila Karoli Magni, cap. xwx.
Md., ibid.
380 GHARLEMAGNE
La science philologique doit regreller sans doule qu'un si curieux documenl ait péri tout entiei\ Mais notre France n'y a rien perdu. Sa floraison littéraire ne devait pas être produite par des germes tudesques.
Cliarlemagne lui-même contribua plus que personne à donner à la civilisation moderne une direction romane. 11 fit pour les idiomes comme pour les lois : il respecta en tous lieux la tradition établie ; mais il mit au-dessus de tous les codes particuliers les ordonnances générales des Capitulaires, et au - dessus de tous les idiomes des peuples incultes la langue universelle de l'Eglise, et aussi le grec, qui avait servi à écrire tant de monuments de la foi chrétienne. Et ces deux nobles langues, avec l'hébreu peut-être, furent assurément les seules représentées dans cette bibliothèque du palais que Gharlemagne trouva déjà fondée par son père', à l'aide des dons des papes, et qu'il enrichit d'une grande quantité de livres venus, pour la plupart sans doute, de la même source-.
Est- il besoin de discuter, après tout ce qui précède, l'étrange opinion suivant laquelle le grand empereur, restaurateur des lettres, n'aurait pas même su écrire, et se serait exercé jusque dans Fâge mûr, sans y réussir convenablement , dans l'art élémentaire de tracer et d'assembler les vingt-trois caractères de l'alphabet latin? Tout ce qu'Eginhard a pu vouloir dire, dans la phrase si souvent citée ^ qui a donné
i Le pape Paul I" écrivait en 758 au roi Pépin : « ... Direximus eliam excellenlissiniae Prœcelientiœ Veslrœ el iibros quantos reperire potuimus, id est Antiphonale et Responsale, insiniul Artein grammaticam Aristolelis, Dionysii Areopagitae Iibros, Geomelriam, Orthographiam , Grammaticam; omnes grœco alogio scriplores, necnon et horologium noclurnum. (D. Bouquet, t. V, p. 513.)
■- (1 Similiter etde libris, quorum magnam in bibliolheca sua copiam congregavil, statuit, etc. » Testament de Cliarlemagne, ap. Eginh. Vila KaroU Magni , cap. xxxiii.
3 Tenlabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc in lectulo sub cervicalibus circumferre solebal , ut cum vacuum tempus essct manum clTigiandis literis assuelaceret : sed parum successil labor jirœiwçterus ac sero inchoalus. (Eginh. Vila Karoli Magni, cap. xxv.)