CHAPITRE XII
Champ de mars des Franks , que Pépin le Bref avait reculé jusqu'après les fêtes de Pâques, au mois de mai, pour en faciliter la fréquentation aux évoques, à qui il donna une si grande place dans les conseils de l'Etat. Si cette assemblée du printemps avait succédé au mallum frank, elle n'en conservait certes pas la physionomie. Au lieu de gens de guerre délibérant tumultueusement sur les chances et les moyens d'exécution d'une entreprise, et marquant leur assentiment par le choc des épées sur les boucliers, on voit se réunir, à l'appel du roi Charles , un sénat « des plus grands personnages de l'empire {majores), tant ecclésiastiques que laïques : les plus considérables {seniores, les seigneurs), pour prendre et arrêter les décisions; les moins considérables {minores), pour recevoir ces décisions et quelquefois en délibérer aussi, et les confirmer, non par un consentement formel, mais par leur opinion et l'adhésion de leur intelligence ».
Ainsi l'assemblée n'était rien moins que nationale. Elle comprenait non pas les délégués de la nation , mais des prélats, des gouverneurs de provinces, de grands bénéficiers de la couronne, tous agents du pouvoir royal, et qui seuls avaient voix délibérative. Une sorte de chambre basse, si l'on peut ainsi parler, se composait encore d'officiers royaux et d'ecclésiastiques d'un rang moins élevé dans la hiérarchie, mais qui ne faisaient pas moins partie de cette hiérarchie. Les sujets de l'empire avaient bien là, si l'on veut, des représentants de leurs intérêts ; mais ils n'y avaient point de mandataires. Souvent même les classes privilégiées, qui seules avaient entrée à l'assemblée, ne devaient y compter que bien peu de membres comparativement à leur nombre dans l'étendue de ce vaste empire. On ne saurait, en effet, supposer des réunions générales des dignitaires nommés plus haut dans les lieux excentriques où le hasard de ses campagnes forçait le plus souvent Charles à faire ses convocations. Sur les trente-cinq assemblées expressément men-
386 CIIARLEMAGNE
lionnées dans les chroniques de- 770 à 813 , on en voit dix-iiuit sur les bords du Rhin, onze au ca?ur de la Saxe, deux en Bavière (à Regensburg), trois dans les parties les plus septentrionales de la France moderne, à Valenciennes, à Thionville et à Boulogne , et une seule sur un point à peu près central, à Genève.
La seconde des assemblées annuelles se tenait à TauLomnc, après les expéditions. C'est là que le roi recevait des officiers du fisc et des bénéficiers du domaine les dons en nature et les redevances diverses qui formaient alors tout le revenu de l'État. Les grands seuls, les seniores, prenaient part aux déhbérations de la session d'automne. On n'y arrêtait, du reste, de résolution que sur les allaircs qui ne pouvaient souffrir de retard, et ordinairement on se contentait d'une étude préparatoire des objets qui devaient être traités dans la session de printemps. « Les mesures décidées étaient tenues si secrètes qu'avant l'assemblée générale suivante on ne les connaissait pas plus que si personne ne s'en fût occupé... )) — « Quant aux conseillers, soit laïques, soit ecclésiastiques, on avait soin de les choisir tels que d'abord ils fussent remplis de la crainte de Dieu, et animés, en outre, d'une fidélité inébranlable, au point de ne rien mettre audessus des intérêts du roi et du royaume, si ce n'est la vie éternelle. Ils avaient pour maxime, comme le roi lui-niènje, de ne jamais confier sans leur consentement réciproque, à quelqu'un de leur entourage ou à qui que ce fût, ce qu'ils pouvaient s'être dit familièrement les uns aux autres, soit sur les affaires générales du royaume, soit sur tel ou tel individu en particulier. »
On voit combien nous sommes loin du mallum primitif. En cela, comme en tout le reste, Charlemagne a rompu avec les traditions barbares. Le type des assemblées telles qu'il les organisa n'a rien de germanique ; il faut le chercher dans les anciennes institutions administratives de l'empire romain, et plutôt encore dans les conciles de l'Eglise. Si vaste