CHAPITRE I
L'histoire, extrêmement sobre de renseignements biographiques sur les chefs de la famille arnulfinge, n'a pas indiqué la part qu'ils prirent aux décisions de l'assemblée de Paris. Mais ils avaient été les principaux promoteurs de l'organisation politique qui vequi là son couronnement. A eux aussi devait revenir surtout le soin de la mettre en vigueur, et d'en accuser l'esprit et la direction. Néanmoins on ne les voit pas occuper tout d'abord dans l'Etat une situation officielle en rapport avec leur influence réelle. En faisant leur soumission à Clotaire, Warnacher et Rade, maires du palais en exercice, le premier en Bourgogne, le second en Austrasie, s'étaient fait garantir la possession viagère de leur disrnité. Chacun d'eux resta l'intermédiaire entre les leudes de son royaume particulier et le roi de la confédération franke. Ce fut donc seulement après la mort de Rade que la mairie d'Austrasie passa à Pépin.
Cette charge, que les Arnulfings devaient illustrer, avait acquis déjà en Austrasie, depuis plus d'un quart de siècle, une prodigieuse importance. Son point de départ avait été des plus obscurs. Le titre qui la désignait, celui de major domus, avait appartenu jadis chez les Romains à l'esclave ou à l'affranchi préposé à la surveillance des autres esclaves dans les maisons riches. Il ne signifiait rien autre chose que ce que nous entendons encore aujourd'hui par majordome. Telle était aussi la condition modeste du personnage qui en fut primitivement investi dans le logis des rois franks. Mais chez les peuples de race germanique la domesticité ennoblissait. A mesure que la famille de Clovis s'éleva, les compagnons intimes de sa fortune, attachés aux services du palais, grandirent avec elle et participèrent non -seulement à sa richesse, mais à son autorité politique. Le premier de ces familiers, de ces domestici, devint naturellement le premier des sujets du roi et en même temps son principal ministre, puisqu'il était l'intendant général de sa maison. On l'avait appelé d'abord du nom germanique de sénéchal ; celui de
major domiis prévalut avec le triomphe des mœurs romanes ^
La mort de Sigebert P"", en 575 , et la captivité de sa veuve, en faisant du maire d'Auslrasie le ministre ou plutôt le tuteur d'un roi de cinq ans, avaient tout à coup changé le caractère de l'institution. Le maire, chargé de la direction effective du gouvernement, avait cessé d'être l'homme du roi vis-à-vis de ses leudes, pour devenir près de la royauté, et dès lors en rivalité avec elle, le représentant électif de la coalition aristocratique. Les événements de 613 et de 614 ne firent que le confirmer dans cette attitude.
On ne sait rien de l'administration de Rade , ni de la part d'autorité exercée à côté de lui par Pépin et Arnulf; mais tout porto à croire que Clotaire ne rencontra pas en eux des exécuteurs très -complaisants de ses ordres souverains. Les grands d'Austrasie n'avaient jamais goûté pour elle-même l'union monarchique des Etats franks. S'ils avaient trouvé leur compte à traiter avec Clotaire seul, pour désarmer d'un coup dans sa personne la puissance royale trop envahissante à leur gré, ils n'avaient pas moins à cœur de garder leur autonomie nationale. Il leur semblait luiniiliant d'être dans la dépendance d'une cour neustrienne. Maintenant surtout qu'ils avaient enfermé dans une sorte de constitution l'arbitraire de leurs princes, ils ne pouvaient que gagner à posséder un gouvernement particulier. Ils saisirent donc la première occasion de revenir à l'ancien ordre de choses.
Dès que le fils aîné de Clotaire, Dagobert, eut atteint sa quinzième année, l'âge légitime oiî le jeune homme frank prenait rang parmi les guerriers et avait le droit de provoquer un partage, ils firent rétablir en sa faveur le royaume ripuaire. Le roi Clotaire ne céda certes qu'à une contrainte au moins morale, en défaisant ainsi de ses propres mains
1 Schœne, Die Amtsgewall der Frankischen Majores domus.