CHAPITRE XIV
troupes considérables d'ouvriers pour y bâtir une place forte. Il employa le temps de l'hivernage à préparer l'invasion du Danemark. Mais Gottfrid l'avait devancé. Dès l'automne précédent, les embarcations normandes jetaient dans les îles et sur la côte de Frise leurs bandes de ravageurs, à la tête desquelles le rusé Danois soumit, en l'espace de quelques semaines, tous les cantons du littoral à un tribut de cent livres d'argent. La nouvelle de ce hardi coup de main parvint à l'empereur, vers la fin du printemps, à Aix-la-Chapelle, où il avait été retenu par la mort de sa fille Rothrude (8 juin). Il part sur-le-champ, convoque toutes ses troupes à Verden et va les y attendre. 11 passa là trois longs mois , observant la frontière danoise et rassemblant des multitudes d'hommes pour écraser d'un coup toutes les forces normandes; mais tant de préparatifs étaient inutiles. Il apprit, en effet, qu'au retour de l'expédition de Frise Gottfrid avait été assassiné par un de ses familiers. Hemming son neveu, qui lui succéda, ne partageait pas sa présomptueuse ambition et demanda la paix à l'empereur ^
Celui-ci était rentré, dès le mois d'octobre, à Aix-la-Chapelle, pour y recevoir les députés de Constantinople et de Cordoue , et conclure avec eux les traités dont il a été parlé plus haut. Il ne repoussa pas non plus les ouvertures d'Hemming, et les négociations, ajournées à cause de la saison avancée, furent reprises au printemps et menées à bonne fin.
Sa frontière du Nord assurée et pacifiée, Charlemagne regarda sa tâche militaire comme accomplie. Il déposa définitivement l'épée et ne sortit plus des Gaules. Il commen-
> Eginh. Annal., ann. 810.
çait, du reste, à sentir les incommodités de Tàge; sa santé, si robuste et si constamment égale jusque-là, faiblissait. Il éprouvait souvent des accès de fièvre. Les médecins lui avaient ordonné un régime; mais il se traitait à sa guise et même tout au rebours de leurs conseils , car il ne voulut jamais renoncer aux viandes rôties, son mets de prédilection, dont Fusage, dans ces dernières années, lui était sévèrement interdite
Cependant le repos, qui allait s'imposer à son corps, n'ôta jamais rien à la vigueur de son esprit ni à l'activité de son génie organisateur. Sa vaste pensée continua d'embrasser tous les intérêts matériels et moraux de la chrétienté. Il suffisait à tout. Au plus fort de ses préoccupations relativement au Danemark, en 809, on l'avait vu réunir une assemblée conciliaire pour discuter une question de théologie dogmatique, celle de la procession du Saint-Esprit, et envoyer auprès du pape des prélats de sa cour, afin de s'entendre avec le souverain régulateur de la foi, touchant l'addition de la formule Filioque dans le symbole-. Les réformes ecclésiastiques furent jusqu'à la fin le principal souci de l'empereur, et
1 Eginli. Vita Karoli Magni, cap. xxii.
2 « Dès le troisième concile de Tolède , les évêques espagnols avaient fait au symbole de Constantinoplc la fameuse addition Filioque , qui établit contre les Grecs que, dans la sainte Trinité, le Saint-Esprit procède du Fils aussi bien que du Père. La coutume s'introduisit dans les Gaules de faire la même addition , de la réciter publiquement et même de la ciianter dans les églises ou du moins dans la chapelle royale. Le même usage s'établit dans une communauté de moines francs qui s'était fondée à Jérusalem sur la montagne des Oliviers et qui avait conservé le rit latin. Traités d'hérétiques par les Grecs, ces moines firent parvenir leurs plaintes à Charlemagne, qui, voulant justifier avec éclat leur foi calomniée, assembla un concile à Ai.\-la-Ciiapelle (novembre 809). Pour donner plus de poids à la décision qui fut portée eu faveur du Filioque , le religicu.x monarque se proposa de la faire approuver par le souverain pontife... Léon 111 répondit (aux députés de Charlemagne) qu'il croyait comme eux la vérité énoncée dans leur addition, mais qu'il ne }iouvait approuver l'addition elle-même... Ce que le pape désapprouvait dans l'usage des Francs, ce n'était pas l'addition elle-même, mais l'inopportunité de cette addition faite sans la nécessité qui ne s'en présenta que plus tard , et sans l'autorité requise pour un objet de cette importance. » ( Darras, Uisl. gêner, de l'Église, t. XVIII, ch. n, n° 44.)