‹ CharlemagneChapitre 228 sur 236 · Bibl. nationale, Lat. 9428, t» 16. (IX" siècle · texte numérisé non relu

Bibl. nationale, Lat. 9428, t» 16. (IX" siècle

I. Naissance et enfances de Charlemagne. — 1" Sa naissance. La mère de Charles est connue, dans les chansons de geste, sous le nom de

462 CIIARLEMAGNE

« Berle au grand pied « : elle y esl représentée comme la fille de Flore, roi de Hongrie, et de la reine Blanchefieur. Un jour Pépin la demande en mariage, et elle s'achemine vers la France. [Berte, poëme composé par Adenès vers 1275; édition P. Paris, pages 7-9.) Mais rélrangèrc est, dès son arrivée, circonvenue par toute une famille de traîtres : une serve, Aliste, se fait passer pour la reine de France, prend sa place auprès de Pépin et force la véritable Berte à s'enfuir au fond des bois, où elle pense mourir de froid, de peur, de faim. [Ibid., pp. 10-b2.) Par bonheur, un pauvre homme du nonî de Simon recueille l'innocente en sa cabane , où elle est, au bout de quelques années, reconnue par son mari désabusé. [Ibid., pj). 64-132. Cf. l'édition de Scheler.) Quelques mois après naît Charlcmogne •. = 2*^ Ses enfances. De la fausse Berte, de la méchante Aliste, Pépin avait deux fils : Heudri et Lanfroi. Ils deviennent, comme il s'y fallait attendre, les ennemis acharnés du fils légitime, de Charles. [Charlemagne , de Girart d'Amiens; compilation du commencement du xiv^ siècle. B. N., 778, f° 23, 24.) Donc , ils essaient de l'empoisonner, puis de l'égorger. (F" 24-28.) Un serviteur fidèle, David, se chargea alors de sauver l'héritier de France ; il l'emmène avec lui en Espagne , et c'est à Tolède, parmi les païens, que va s'écouler l'enfance de Charlemagne. (F" 28-30.) On n'y connaît pas d'ailleurs sa véritable condition, et c'est sous le nom de Mainet que le fils de Pépin se met au service du roi sarrasin Galafre. (F° 30, 31.) Pour premier exploit, il se mesure avec l'émir Bruyant, qu'il tue. Mais Galafre a une fille, Galienne, de qui la beauté esl célèbre et pour laquelle le jeune Français se prend soudain du plus vif, du plus charmant amour. Il la veut comjuérir à tout prix, triomphe de Braimant, qui est un autre ennemi de Galafre, et épouse enfin sa chère Galienne, qui déjà s'est convertie à la foi chrétienne. (F° 32-50.) C'est en vain que Marsile , frère de Galienne , essaie de faire périr Mainet : Charles , une fois de plus vainqueur, ne songe désormais qu'à quitter l'Espagne et à reconquérir son propre royaume. Il commence par délivrer une première fois Rome et la papauté, menacées par les païens que commande Corsuble. [Y° 55.) Il fait ensuite son entrée en France, où sa marche n'est

1 La fable de Berte n'a rien de traditionnel, m On en trouve un résumé trèsrapide dans la Chronique Saintongeaise (commencement du mii"= siècle). = Le Charlemagne de Venise lui donne un certain dévclo]ipement , et nous avons là un premier poëme qui est antérieur de soixante ou quatre-vingts ans à l'œuvre d'Adenès , et en diffère quelque peu. M. Mussafia l'a publié dans hi Roinania, (octobre 1874, p. 339 et ss., et janvier 1875, ji. 91 et ss. ). Cf. Philippe Mouskes (vers 1240), la Gran Conquisla de VUramar (fin du xiif siècle), les Reali (vers 13S0) et le Roman de Rcrle en prose ( Berlin, mss. fr. 130, première moitié du xv"^ siècle), etc. =: Somme toute, on n'a pensé qu'assez tard à la mère de Charles, et la légende de son fils était presque achevée, quand on songea à composer la sienne avec de vieilles histoires, celles-là mêmes qu'on mit plus tard sur le compte de Geneviève de Brabant.

qu'une série de victoires. Les deux traîtres, Heudri et Lanfroi, sont vaincus et châtiés (f° 64-66.); Charles demeure le seul maître de tout le grand empire (f° 67); mais sa joie est empoisonnée par la mort de sa chère Galienne i...

II. Expéditions de Charles en Italie : Rome délivrée. Un jour, les ambassadeurs du roi de France sont insultés par le roi de Danemark, Geoffroi. Charles, plein de rage, s'apprête à faire mourir le fils et l'otage de Geoffi'oi , le jeune Ogier, lorsque tout à coup on lui vient annoncer que les Sarrasins se sont emparés de Rome. [Chevalerie Ogier de Danemarche, poëme du xii° siècle attribué à Raimbert de Paris; édition de Barrois, vers 174-186.) Charles, tout aussitôt, part en Italie, traverse les défilés de Montjeu [Ibid., 191-222), où il est miraculeusement guidé par un cerf blanc (/ôîrf., 222-283), et s'avance jusque sous les murs de Rome. Le pape Milon, son ami, marche à sa rencontre et lui fait accueil. [Ibid., 315-329.) Corsuble cependant, le Sarrasin Corsuble est maître de Rome, et n'aspire qu'à lutter contre les Français. [Ibid., 284-299 et 330-383.) Une première bataille s'engage. [Ibid., 384-423 et 448-467.^ L'oriflamme va tomber au pouvoir des i)aïens, quand Ogier intervient et relève, par son courage et sa victoire, la force abattue des Français. [Ibid., 468-681.^ On l'acclame, on lui fait fête, on l'arme chevalier. [Ibid., 682-749.) C'est alors que les Sarrasins s'apprêtent à opposer, dans un duel décisif, leur Caraheu à notre Ogier. [Ibid., 851-961.) Le succès est un moment compromis par les imprudences de Chariot, fils de l'Empereur. [Ibid., 1075-1224.) Néanmoins le grand duel entre les deux héros se prépare, et l'heure en va sonner [Ibid., 1225-1537): Gloriande, fille de Corsuble, en sera le prix. Une trahison de Danemont, fils du roi païen, retarde la victoire d'Ogier, qui est fait prisonnier. [Ibid., 1538-2011.) Les Français n'en sont que plus furieux. Un grand duel, qui doit tout terminer, est décidé entre Ogier et Brunamont, le roi de « Maiolgre ». [Ibid., 2565 et suiv.) Ogier est vainqueur [Ibid., 2635-3041); Corsuble s'éloigne de Rome [Ibid. 3042-3052) et Charles fait dans la grande ville une entrée triomphale. Il a la générosité d'épargner Caraheu et Glo-

' La légende des Enfances de Charles ne paraît pas antérieure au xii» siècle, et il n'y est fait aucune allusion dans notre plus ancienne chanson de geste, dans le Roland. Cf. le Charlemagne de Venise (fin du xii'^ ou commencement du xin« siècle), le Renaus de Monlauban [xm° siècle), la Karlamagnus Saga, histoire islandaise de Charlemagne (xni'= siècle) ; le Karl Meinel (composition allemande du xiv<^ siècle), la Cronica gênerai de Espana (xm<= siècle), les lieali, (vers 1350), etc. etc. C'est presque partout le même récit que dans le poëme de Girart d'Amiens. Peu de variantes, et elles n'ont rien d'important. = Ona découvert récemment un fragment assez important d'un Mainel envers français du XII» siècle, et c'est le modèle qu'a copié Girart d'Amiens. Les quelques feuillets qu'on en a retrouvés ont été publiés dans la Remania.

riande (/6irf.j 3053-3073) et, chargé de gloire, reprend le chemin de la France 1. ilbid., 3074-3102.)= La Chevalerie Ogier nous a parlé fort longuement d'une première expédition en Italie; Aspremont, plus longuement encore, nous fait assister à une seconde campagne de Tempereur par delà les Alpes... Charles tient sa cour un jour de Pentecôte. [Aspremonl , poëme du commencement du xiuo siècle, édit. Guessard, pp. 2 et 3.) Soudain , un Sarrasin arrive et défie solennellement le roi au nom de son maître Agolant. [Ibid., p. 4.) Charles pousse son cri de guerre, el la grande armée de France se met en route vers l'Italie. La voilà qui passe à Laon. [Ibid., p. il.) Or, à Laon était enfermé le neveu de Charles, qu'on ne voulait pas encore mener à la guerre : il n'avait que douze ou quinze ans. Roland s'échappe et rejoint l'armée. [Ibid., p. 13-16.) Charles envoie Turpin demander aide au fameux Girart de Fraite, qui d'abord répond par un refus insolent, et veut assassiner l'archevêque [Ibid., pp. 17-18), mais qui, sur les conseils pressants de sa femme, se décide à marcher au secours de l'empereur. (B. N. Ms. 2495, f" 85 r° — 87 r°.) Alors toute l'armée franchit les Alpes et traverse l'Italie : car c'est la Calabre qui doit être le théâtre de la grande lutte. Agolant, le roi païen, a un fils nommé Yaumont, qui est destiné à devenir le héros du poëme. Yaumont lutte avec Charles et est sur le point de le vaincre, quand arrive Roland, qui tue le jeune Sarrasin et s'empare de l'épée Durendal. (B. N.. anc. Lavait., 123, f" 41 v° — 43 r'^.) La guerre cependant n'est pas finie : il faut que saint Georges, saint Maurice et saint Domnin descendent dans les rangs des chrétiens et combattent avec eux [Ibid., f" G4, v° — 65 r°); il faut que Turpin porte au front de l'armée le bois sacré de la vraie croix; il faut que Dieu, par un miracle sans pareil, donne à ce bois l'éclat du soleil; il faut, à côté de ces efforts célestes, tout l'effort humain de Charlemagne, de Roland et de Girart, pour qu'enfin les Sarrasins soient vaincus. [Ibid., f" 65, r" et suiv.) Agolant meurt alors sous les coups de Claires, neveu de Girart [Ibid., f° 81, v°); Girart lui-même s'empare de Rise [Ibid.), et l'on donne le royaume d'Agolant à Florent, neveu du roi de Hongrie 2. [Ibid., f"8L v" — 87.)

f La Chevalerie Ogier repose sur des traditions de la fin du vni« siècle. Cf. les Enfances Ogier, qui sont une œuvre assez médiocre d'Adenès (deu.xièmc moitié du xiU" siècle); le Cliarlemagne de Venise (lin du xn», commenceinenl du xin« siècle), où Ogier est représenté tout d abord comme un écuyer inconnu; la troisième branche de la Karlamagnus Saga (xin"= siècle); le remaniement iVOgier, en vers alexandrins du xiv^ siècle; etc.

2 Aspremonl est une œuvre de la décadence et où il n'y a d'autre élément traditionnel que cette donnée générale, ce lieu commun si cher à nos trouvères, d'une expédition française en Italie pour la délivrance de la papauté menacée. = Cf. \esReali, dont l'aiïabulation est conforme à celle d'Aspremont, et qui contiennent une suite où l'on assiste aux fureurs et au châtiment de Girart de Fraite. C'est tout ce qui nous reste aujourd'hui d'une vieille chanson qui devait avoir pour titre : Girars de Fraite.

111, Luttes de Charlemagne contre ses vassaux : 1° Girart de Viane. Garin de Montglane, avec ses quatre fils, Renier, Mille, Ilernaut et Girart, est tombé dans une misère profonde. [Girars de Viane, poëme du commencement du xiiio siècle, édition P. Tarbé, pp. 4-7.) Les Sarrasins entourent son château que baigne le Rhône; mais ses fils le délivrent [Ibid., pp. 6-9) et se lancent dans les aventures. [Ibid., pp. 9-10.) Girart arrive à Reims pour se mettre au service de Charles en même temps que son frère Renier. [Ibid., pp. 11-20.) « Adoubés » par l'empereur [Ibid., pp. 20-21), ils lui rendent, en ell'et, mille services dont ils se font trop bien payer [Ibid., pp. 24-30), et Girart devient Tennemi mortel de Cliarlemagnc , qui lui avait d'abord promis la duchesse de Bourgogne en mariage et avait fini par l'épouser lui-même. La nouvelle impératrice, irritée contre Girart, lui fait baiser son pied, alors que le jeune vassal pense baiser celui de l'empereur. De là toute la lutte qui va suivre. [Ibid., pp. 31-41.) Une guerre terrible s'engage entre les fils de Garin et Charleniagne. [Ibid., pp. 51-56.) Les deux héros de cette guerre seront: d'une part, Olivier, fils de Renier et neveu de Girart; de l'autre, Roland, neveu de Charles. Aude, la belle Aude, sœur d'Olivier, devient la fiancée de Roland : nouvelle complication , qui donne un intérêt plus vif à cette légende héroïque, dont le principal épisode est le siège de Vienne. [Ibid., pp. 66-103.) La guerre étant interminable, on se résout à l'achever par un combat singulier entre Olivier et Roland. (/6id.^ pp. 100 et suiv.) Le combat est admirable, mais demeure indécis. [Ibid., pp. 133-154.) Bref, la paix est faite ; Girart se réconcilie avec Charles ; Aude est promise à Roland, et l'on part pour Roncevaux. [Ibid., pp. 155-184.) =2° Les Quatre FILS AiMON. Charles tient cour plénière. 11 se plaint de la rébellion de Doon de Nanteuil et de Beuves d'Aigremont: même, il s'apprête à rassembler contre ce dernier toutes les forces de son empire, [Renaus do Montauban , poëme du xiii" siècle, mais dont il a existé des rédactions antérieures; édit. Michelant, pp. 1-3.) Aimon de Dordone, qui est un autre frère de Beuves , proteste courageusement contre la colère de l'empereur. Charles le menace , et Aimon se retire fièrement de la cour avec tous ses chevaliers. C'est ici que commence la lutte entre l'empereur et le duc Aimon, qui est soutenu par ses quatre fils, Renaut, Alart, Guichart et Richart. [Ibid., p. 3, v. 8-30.) Le roi de France, pour mettre fin à cette guerre, envoie à Beuves d'Aigremont un ambassadeur que le rebelle met à mort. [Ibid., pp. 3-8.) Un second messager, qui est le propre fils de Charles, Lohier lui-même, est envoyé au terrible Beuves. Son insolence le perd , et Lohier meurt dans une bataille qui a pour théâtre le château de Beuves. [Ibid., pp. 8-10.) Désormais la guerre est inévitable; elle commence. [Ibid., pp. 19-27.) Le duc Beuves échoue devant Troyes, et une défaite de l'armée féodale suffit pour anéantir toutes les espérances des coalisés. [Ibid., pp. 30-37.) L'empereur pardonne à ses ennemis, mais fait assassiner le duc Beuves, qui s'acheminait vers Paris. [Ibid., pp. 37-44.)

4G6 GlIARLEMAGNE

Aimon , lui , fuit la paix assez platement avec l'assassin de son frère. Doon de Nanleuil et Girart de Roussillon se soumettent pareillement. La guerre semble linie. [Ibid., pp. 44-45.) Là-dessus , les quatre fils d'Aimon viennent à la cour de Charles et y sont faits chevaliers. [Ibid., pp. 45-47.) Leur fortune semble assurée, quand certaine partie d'échecs vient tout changer. Le neveu de l'empereur, Berlolais, joue avec Renaut : survient une dispute, et, d'un coup d'échiquier, Renaut tue son adversaire. [Ibid., pp. 51 , 52.) Le meurtrier et ses trois frères s'enfuient au plus vite d'une cour oii ils ne sont plus en sûreté. Leur père est le premier à les abandonner : leur mère , leur mère seule leur demeure fidèle. Ils se retirent dans la vieille forêt des Ardennes. [Ibid., pp. 52-53.) C'est là (ju'ils vont se cacher durant sept ans ; c'est là que va commencer leur « grande misère ». Ils sont poursuivis par Charlemagne, qui fait le siège de leur château de Montrésor. Un traître est sur le point de le livrer à l'empereur, et les fils du duc Aimon, afl'amés, sont forcés de s'éloigner de ces murs oii, pendant cinq années, ils ont arrêté l'effort de tout l'empire. [Ibid., pp. 53-74.) Ils errent dans la grande forêt, et le cheval de Renaut, Bayart, leur vient en aide par sa force et son agilité merveilleuses. [Ibid., pp. 74-85.) Cependant la faim les éprouve de plus en plus : tous leurs chevaliers meurent; ils vont mourir aussi. [Ibid., pp. 85, 8G.) Leur mère, qui a quelque peine à les reconnaître dans ce misérable état, leur offre en vain l'hospitalité. [Ibid., pp. 87-89.) Ils sont forcés de se remettre en route, chassés par leur père, et s'acheminent vers le Midi, où les mêmes aventures les attendent. [Ibid., pp. 89-96.) Le roi Yon, qui régnait à Bordeaux, les voit un jour arriver dans cette ville avec leur cousin, le fameux enchanteur Maugis. [Ibid., pp. 9G, 97.) Les nouveaux venus aident le roi de Gascogne dans sa lutte contre les Sarrasins, et délivrent une fois de plus la chrétienté envahie. [Ibid., pp. 97-107.) Charlemagne les menaçant toujours, ils se construisent un château (Mont des Aubains ou Montauban), où ils espèrent pouvoir résister à l'empereur. [Ibid., pp. 107-111.) Renaut, en attendant la guerre probable, épouse la sœur du roi Yon. [Ibid., pp. 111- 114.) A peu de temps de là, Charles, revenant d'Espagne, aperçoit le château de Montauban. Fou de jalousie et de rage, il en prépare le siège. Roland y prend part et rivalise avec Renaut. La lutte éclate, elle se prolonge, elle est terrible. [Ib%d., pp. 114-144.) Mais le roi Yon lui-même trahit les fils d'Aimon, et ils sont sur le point de tomber entre les mains des chevaliers de l'empereur. Un combat se livre ; Renaut y fait des pi'Odiges. [Ibid., pp. 142-192.) Par bonheur, Ogier, chargé d'exécuter les ordres de Charles contre ses mortels ennemis, rougit de seconder une trahison, et Maugis délivre les quatre frères. [Ibid., pp. 192-219.) Renaut, en vassal fidèle, ne désire, d'ailleurs, rien tant que de se réconcilier avec Charlemagne [Ibid., pp. 230-246); mais, hélas! les ruses et les enchantements de Maugis ont irrité l'cmijcreur, et il exige qu'on lui livre le magicien. [Ibid., pp. 2'i9-254.) Sur ces entrefaites, Richart, frère de Renaut,

tombe au pouvoir de Charles, qui le veut faire pendre; mais les douze Pairs se refusent nettement à exécuter cette sentence (/6ù/.^ p. 254-267), et Renaut, averti par son bon cheval Bayart, délivre son fi'ère. La lutte recommence avec une rage nouvelle. [Ibid., pp. 267-283.) Nouvelles ruses de Maugis , nouvelles batailles ; Charlemagne devient le prisonnier de Renaut, qui se refuse à tuer son seigneur. (/6ïc/., pp. 283-537.) L'empereur ne sait pas reconnaître une telle générosité et assiège de nouveau Monlauban , où la famine devient insupportable. Par bonheur, un mystérieux souterrain sauve les quatre frères, ilbid., pp. 337-362.) Et néanmoins la guerre est loin d'èlre finie. Il faut que Richart de Normandie soit fait prisonnier par les rebelles ; il faut que les pairs forcent l'empereur à conclure la paix; il faut qu'ils aillent jusqu'à abandonner Charles. [Ibid., pp. 362-398.) Enfin la paix est faite, et elle est définitive. Renaut s'engage à faire un pèlerinage à Jérusalem, et arrive dans la Ville sainte au moment même où elle est attaquée par les Sarrasins. Il la délivre [Ibid., pp. 403- 417), et refuse d'en être le roi. [Jbid., pp. 407, 408.) Il revient en France. Sa femme est morte, et ses fils sont menacés par toute la famille de Ganelon et d'Hardré; mais il a la joie d'assister à leur triomphe. [Ibid., pp. 418-442.) C'est alors que, dégoûté des grandeurs, il s'échappe un jour de son château et va , comme maçon , comme manœuvre , offrir humblement ses services à l'architecte de la cathédrale de Cologne. [Ibid., pp. 442- 445.) Sa force et son désintéressement excitent la jalousie des autres ouvriers, qui le tuent [Ibid., pp. 445-450); mais Dieu fait ici un grand prodige : le corps de Renaut, jeté dans le Rhin , surnage miraculeusement au milieu de la lumière et des chants angéliques ; puis , comme un autre saint Denis, il guide lui-même jusqu'à Trémoigne les nombreux témoins de ce miracle. [Ibid., pp. 450-45'i.) C'est plus tard seulement qu'on reconnut le fils du duc Aimon, dont l'intercession faisait des miracles. Et saint Renaut, canonisé populairement, reçut les honneurs dus aux serviteurs de Dieu. [Ibid., pp. 454-457.) =; 3° Ogier de Danemark. Ogier était le fils de ce roi de Danemark qui avait jadis outragé les messagers de Charles. Otage de son père, il avait été retenu prisonnier par l'empereur, qui même voulut un jour le faire mourir. Nous avons vu plus haut comment il mérita le pardon de Charlemagne en combattant contre les Sarrasins envahisseurs de Rome, en luttant contre Caraheu et Danemont. [Chevalerie Ogier de Danemarche, poëme attribué à Raimbert, xu'' siècle, vers 174-3102.) Le Danois, vainqueur, se reposait depuis longtemps à la cour de Charlemagne; mais il en est de lui comme de Renaut de Monlauban, et une partie d'échecs va changer sa fortune. Son fils, Baudouinet, est tué par le fils de l'empereur, Chariot, qu'il a fait échec et mat. [Ibid., vers 3152-3180.) Ogier l'apprend, Ogier veut tuer le meurtrier; mais, assailli par mille Français, il est forcé de s'enfuir et va jusqu'à Pavie demander asile au roi Didier, qui le fait soudain gonfalonier de son royaume. [Ibid., 3181-3541.) Charlemagne le poursuit jusque-là et réclame

468 GHARLEMAGNE

du roi lombard l'expulsion du Danois : Ogier jette un couteau à la tête de l'ambassadeur impérial. [Ibid., 4074-4288.) Charles veut se venger à tout prix. Les Lombards défendent Ogier : guerre aux Lombards. Une formidable bataille se livre entre les deux armées, entre les deux peuples. Didier s'enfuit; Ogier reste, avec cinq cents hommes, en présence de toute l'armée française. Sa résistance est héroïque, mais inutile. Il est forcé de se retirer devant cent mille ennemis. [Ibid., 4534-5883.) C'est pendant cette fuite, ou plutôt durant cette retraite, que, devenu tout à fait fou de colère, (Jgier égorge lâchement Amis et Amiles. [Ibid., 5884- 5891.) Mais la poursuite continue, continue toujours. Par bonheur, Ogier a un admirable cheval, Broiefort, qui prend enfin son galop à travers ces cent mille hommes et sauve son maître déjà cerné. Le Danois parvient à s'enfermer dans Gastelfort: le siège de Castelfort va commencer. [Ibid., 5892-6088.) Dans ce château Ogier est seul, tout seul, et il a devant lui l'armée de Gharlemagne. Son ami Guielin a succombé, tous ses chevaliers sont morts, et c'est l'Occident tout entier qui semble conjuré contre le seul Danois. [Ibid., 6689-8374.) Ne pouvant rien par la force, il essaie de la ruse, et fabrique en bois de nombreux chevaliers qui étonnent l'ennemi et l'arrêtent. Malgré tout, il va mourir de faim et sort de cet asile. Il en sort avec le dessein d'égorger l'empereur, et essaie en réalité d'assassiner Chariot, qui cependant s'est montré pour lui plein de générosité et de douceur. Mais, de nouveau poursuivi, Ogier est enfin fait prisonnier, et le voilà captif à Reims. [Ibid., 8375-9424.) Charles veut l'y laisser mourir de faim; mais Turpin sauve le Danois, dont la captivité ne dure pas moins de sept années. L'empereur le croit mort. [Ibid., 9425-9793.) La France cependant est menacée d'un épouvantable danger : elle est envahie par le Sarrasin Brehus. Ogier seul serait en état de la sauver, et c'est alors que Charles apprend que le Danois vit encore. [Ibid., 9794-10082.) L'empereur tombe aux genoux de son prisonnier, de son ennemi mortel , et le supplie de sauver la France. Mais Ogier est implacable, et n'y consent qu'à la condition de tuer de sa propre main Chariot, auteur de la mort de son fils. [Ibid., 10081-10776.) Et déjà, en effet, il lève son épée sur le malheureux fils de Gharlemagne, quand un ange descend du ciel pour empêcher ce meurtre. On s'embrasse, on s'élance au-devant de Brehus. [Ibid., 10870-11038.) Les Sarrasins sont battus, et Brehus est tué par Ogier, qui a vainement cherché à le convertir. [Ibid., 11039-12969.) Le Danois, décidément réconcilié avec Gharlemagne, épouse la fille du roi d'Angleterre, qu'il a délivrée des infidèles. Il reçoit de l'empereur le comté de Hainaut, et c'est là qu'il finit ses jours en odeur de sainteté. Son corps est à MeauxL [Ibid., 12970-13042.) = 4° Jean de Lanson. Jean de

1 Toute cette légende d'Ogier s'est formée en même temps que celle de Roland : elle a commencé dès les vin'-ix« siècles, et était presque achevée au xi<=. = Les origines de Renaus de Monlauban sont moins anciennes et, dans Girars

Lanson est un neveu de Ganelon , un petit-fils de Grifon d'Autefeuille : il est de la race des traîtres. Il possède la Fouille, la Calabre, le Maroc, qu'il a reçus de Charlemagne. Tant de bonté n'a pas désarmé la haine qu'il porte à l'empereur, et il ne cesse de conspirer contre lui. Il offre à sa cour un asile au traître Alori, qui a assassiné Humbaut de Liège. Cette dernière insulte met à bout la patience de Charles, et il envoie à Jean de Lanson les douze pairs pour le défier. [Jehan de Lanson, poëme du commencement du xiii® siècle, Ms, de l'Arsenal, B. L. F. 186, P 108 et ss.) Les douze pairs traversent toute l'Italie, et se voient menacés par les traîtres à la tête desquels est Alori. [Ibid., P 121.) Par bonheur les messagers de Charles ont avec eux l'enchanteur Basin de Gènes, qui, autre Maugis, emploie mille ruses pour déjouer les projets d'Alori. (Ms. de la B. N. fr. 2495, fo 1-13, v°.) C'est en vain que Jean de Lanson oppose Malaquin à Basin, magicien à magicien : Basin parvient à restituer aux douze pairs leurs épées, qui leur avaient été habilement yo\éQS,[Ibid., f°14,v°), et trouve, à travers mille aventures, le secret de pénétrer en France, à Paris, où il avertit l'empereur de la détresse de ses messagers. [Ibid., P 15-29.) Charles réunit son armée : il marche sur la Calabre, et, vainqueur dans une première bataille, met le siège devant Lanson. [Ibid., fo 29-55.) Encore ici, Basin lui vient en aide. Il endort tous les habitants du palais de Lanson et le duc Jean lui -môme. Charles pénètre dans ce château enchanté, et délivre les douze pairs depuis trop longtemps prisonniers 1. [Ibid., P 55-64, v".)

IV. Avant la grande expédition d'Espagne : 1*^ Charlemagne en Orient. L'empereur est à Saint-Denis. Il se met la couronne en tète et ceint son épée : « Connaissez-vous, dit-il à l'impératrice, un chevalier, un roi auquel la couronne aille mieux? — Oui, répond-elle imprudemment, j'en connais un : c'est l'empereur Hugon de Constantinople. » (Vers 1-66 du Voyage à Jérusalem et à Constantinople ; première moitié du xii® siècle.) Charles, brûlé de jalousie, veut aller voir ce roi si bien coiffé. Il part avec les douze pairs , et va d'abord à Jérusalem pour adorer le saint sépulcre. Suivi de quatre-vingt mille hommes, il arrive dans la Ville sainte. [Ibid., V. 67-108.) Reconnu par le patriarche, Charles reçoit de lui la sainte couronne, un des clous, le calice eucharistique et du lait de la Vierge. L'attouchement de ces reliques guérit un paralytique : et leur authenticité est, par là, mise en lumière. (/6/rf.;, 113-198.) L'empereur quitte enfin Jérusalem et se dirige vers Constantinople, après avoir fait vœu de chasser les païens de l'Espagne. [Ibid., 221-332.) Charles traverse toute l'Asie et

de Viane, la donnée générale du poëme en est, à peu près, le seul élément antique.

1 Jean de Lanson est une œuvre littéraire et où la légende ne tient aucune place.

arrive enfin à Constanlinople, où il est gracieusement accueilli par l'empereur Hugon. [Ibid., 262-403.) Par malheur, les barons français ne se montrent pas assez reconnaissants de cette hospitalité, et se livrent, pendant toute la nuit, à des plaisanteries, à des gahs où l'empereur et l'empire d'Orient sont fort insolemment traités. Ces forfanteries sont rapportées à Ilugon , qui s'irrite contre les Français et les met en demeure de réaliser leurs gabs. [Ibid., 446-685.) C'est alors que Dieu envoie un ange au secours de Charles , fort embarrassé ; c'est alors aussi que les plaisanteries des douze pairs reçoivent, malgré leur immoralité, un commencement d'exécution. Ilugon se déclare satisfait et tombe aux bras de Charles. [Ibid., 686-802.) Bref, la paix est faite, et Charles peut enfin partir en Occident. Il rapporte en France les reliques de la Passion i.(/6îV/.^ 803-859.) = Cependant Olivier avait eu un fils de la fille de l'empereur Hugon. C'est ce fils, du nom de Galien, qui se met plus tard à la recherche de son père et le retrouve enfin sur le champ de bataille de Roncevaux, au moment où l'ami de Roland rend le dernier soupir 2. r= 2° Charlemagne en Bretagne. « Acquin, empereur des Sarrasins, » s'est rendu maître de la Petite-Bretagne. Il habite le palais de Guidalet; mais Charlemagne, lassé de la paix, s'apprête à marcher contre les envahisseurs norois. [Acquin , poëme de la fin du xii^ siècle, conservé dans un manuscrit détestable du xv", Bibl. nation. Fr. 2233, f° 1 , r°.) Charles arrive à Avranches et s'installe à Dol. « Commençons la guerre, » dit l'archevêque. [Ibid.. f" 1, v° — 3, r°.) La situation des chrétiens est difficile. Une ambassade est, sur le conseil de l'archevêque de Dol , envoyée à Acquin par Charlemagne. Les messa-

1 Le Voyage à Jérusalem n'est, dans sa deuxième partie, qu'un misérable fabliau épique ; mais , si l'on considère uniquement son début et ses derniers vers, il a certaines racines dans la tradition. Cependant la légende n'apparaît pas avant le BenedicLi Chronicon, œuvre d'un moine du mont Soracte , nommé Benoît (mort vers 968), lequel se contenta de falsifier un passage d'Éginhard en substituant le mot rex aux mots legati régis. (V. Épopées françaises , II, 265, et notre première édition du Roland, II, 37.) Cf. une légende latine de 1060-1080 où l'on voit le patriarche de Jérusalem, chassé de sa ville par les Sarrasins, réclamer l'aide de l'empereur d'Orient, et être en réalité secouru par Charlemagne, qui obtient des Grecs les saintes reliques de la Passion. Cette légende a été traduite en couleurs dans le vitrail de Chartres que nous reproduisons plus haut. Voir aussi la Karlamagnus Saga (xiiie siècle) et le rns. de l'Arsenal, B. L. F., 226 (xv° siècle) , qui nous ollVe un remaniement en prose du Voyage avec quelques éléments nouveaux. Un i)oëme de la décadence, Simon dePouille (B. N. Fr. 368, f" 144), nous fait assister à une véritable croisade des douze pairs en Orient, et Girart d'Amiens, en son Charlemagne (commencement du xiv° siècle), raconte une expédition du grand empereur lui-même sous les murs de Jérusalem.

2 V. le roman en prose de Galien (Bibl. de l'Arsenal, B. L. F. 226), lequel est analysé dans le t. II des Épopées françaises , pp. 282-287. Cf. les éditions de Galien lerhétoré (ISOO, Vérard, etc.).

gers de l'empereur, insolents comme toujours, sont sur le point d'ètro tués par les Norois ; mais la femme du roi païen intercède en leur faveur. [Ibid., f°3, r° — 7, v°.) Naimes est d'avis de commencer immédiatement la guerre et de mettre le siège devant Guidalet. Dans une première bataille, les chrétiens sont vainqueurs. [lbid.,Pl,\'° — 16, r°.) Leurs pertes sont d'ailleurs considérables , et le père de Roland , Tiori , meurt sur le lieu du combat. Malgré tout, les Français s'emparent de Dinart et investissent Guidalet. Le siège est long et rude. Même, un jour, l'armée de Charles est surprise et vaincue. [Ibid., P 16 , r» — 30, r".) Naimes n'échappe à la mort que grâce à un miracle. (/6«'c/., f» 31-33.) Mais Guidalet tombe enfin au pouvoir des Bretons et des Français, et Gardainne est miraculeusement anéantie par un orage envoyé de Dieu. [Ibid., f° 33-50, v".) Un duel de Naimes et d'Acquin paraît terminer la chanson!. Acquin meurt, et sa femme est baptisée. [Ibid., f" 50-53.) = 3° Fierabras et Otinel. Charles est, une fois de plus, en guerre avec les païens : même il vient de leur livrer une bataille longuement disputée. [Fierabras , poëme du xiii^ siècle, éd. Krœber et Servois , v. 24-45. Cf. une première branche de ce poëme : La Destruction de Rome, qui a paru dans la Romania de janvier 1873.) Un géant sarrasin , haut de quinze pieds , défie tous les chevaliers de Charlemagne. Or c'est lui qui a massacré les habitants de Rome , et qui , maître du saint sépulcre et de Jérusalem , possède toutes les reliques de la Passion : le baume avec lequel Notre- Seigneur fut enseveli, l'enseigne de la croix, la couronne et les clous. [Ibid., v. 50-66.) Au défi du païen c'est Olivier qui répond. Le duel terrible va commencer : il s'engage. [Ibid., 93- 368.) Le géant a trois épées , et le baume divin, dont il emporte avec lui plusieurs barils , guérit en un instant toutes les blessures qu'il peut recevoir. Cependant Olivier ne recule point devant un tel adversaire, cherche à le convertir, s'empare des barils miraculeux, qu'il jette dans la mer, et porte au Sarrasin un coup vainqueur. Fierabras s'avoue vaincu et demande à grands cris le baptême. [Ibid,, 369-449 et ss.) Mais, pendant qu'Olivier emporte le géant blessé, il est cerné par les païens et tombe en leur pouvoir. [Ibid., 1631-1862.) Fierabras, baptisé, devient soudain un tout autre homme : il se fait l'allié des Français et s'apprête à combattre son propre père, l'émir Balant. [Ibid., 1803-1994.) Quant à Floripas, sa sœur, elle ne rêve que de se marier avec Gui de Bourgogne. [Ibid., 2255.) Mais les événements ne tournent pas à l'avantage des chrétiens, et Balant se rend maître de Gui, de Roland, de Naimes et des premiers barons français. [Ibid., 2256-2712.) Floripas entreprend de les délivrer, et y réussit. [Ibid., 2713-5861.) Balant est fait prisonnier, et, plutôt que de recevoir le baptême, va au-devant de la mort. C'est Floripas elle-même

1 Dans ce poëme, dont nous ne possédons pas de version complète, l'élément littéraire est plus considérable que l'élément traditionnel. On y rencontre cependant des légendes visiblement antiques.

qui, fille dénaturée, se montre la plus impitoyable pour son père : Balant meurt. [IbicL, 5862-5991.) Floripas épouse enfin Gui de Bourgogne, et apporte à Charlemagne les reliques de la Passion, qui sont l'objet, le véritable objet de toute cette lutte. Dieu atteste leur aulbenticité par de beaux miracles. C'est trois ans après que Ganelon trabit la France et vend Roland i. [Ibid., 5992-0219.) = Au commencement d'Oimei (xiiie siècle ), l'empereur tient cour i)lénière à Paris. (Édition Guessard et Micbelant, vers 23 et ss.) Survient un messager païen du roi Garsilc : « Abandonne ta foi, dit-il à Cbarles, et mon maître daignera te laisser l'Angleterre cl la Normandie. » [Ibi'd., 137 et ss.) C'était ce Garsile qui avait pris Rome, et son messager lui-même, Otinel, l'y avait singulièrement aidé. {Ibid., 91 et ss.) Roland s'irrite d'un message aussi insolent et défie Otinel. {Ibid.,2ii-2[Q.) Entre de tels champions, c'est un duel terrible. Le Ciel y intervient, et, au milieu du combat, Otinel s'écrie : « Je crois en Dieu. » On le baptise, et Charles va jusqu'à lui donner sa fille Bélissent en mariage ( Ibid., 262-059) ; Otinel devient alors l'appui de la chrétienté et l'ennemi de Garsilc. [Ibid., 060-1915.) Au milieu de cette guerre , Ûgier est fait prisonnier, mais parvient à s'échapper. [Ibid., 1916-1945.) La grande et décisive bataille est à la fin livrée: Otinel tue Garsile, et l'on célèbre joyeusement ses noces avec Bélissent 2. [Ibid.. 1948-2132.)

Y. L'Espagne. Charles se repose de tant de guerres, et, au milieu de sa gloire, oublie le vœu qu'il a fait jadis d'aller délivrer l'Espagne et le « chemin des Pèlerins ». Saint Jacques lui apparaît et lui annonce que le temps est venu d'accomplir son vœu. (L'Entrée en Espagne, poème du commencement du xiv^ siècle, renfermant des morceaux du xiu^. Mss. fr. de Venise, xxi , f° 1, 2.) L'empereur n'hésite pas à obéir à cette voix du ciel; mais il n'en est pas de même de ses barons, qui prennent trop de plaisir à la paix et s'y endorment : Roland les réveille. [Ibid., \° 2-7.'' Marsile est saisi d'épouvante en apprenant l'arrivée des Français. Par bon-

1 Le Fierabras, que nous venons de résumer, n'est pas la version la plus ancienne de ce poëmc. M. G. Paris avait, dès 1865, émis celte opinion qu'il avait dû exister une chanson antérieure sous ce titre: Datant. Ce poëme commençait sans doute par le récit d'une prise de Rome , que les Sarrasins enlevaient aux chrétiens; Charles arrivait au secours des vaincus, et c'est alors qu'avait lieu le combat d'Olivier et de Fierabras. C'était tout, et il n'y avait là que le développement de deux lieux communs épiques : <i le Siège de Rome » , et « le Duel aveo un géant ». Notre Fierabras n'offre que le dernier de ces lieux communs; mais M. Grœber a retrouvé , dans le manuscrit 578 de la bibliothèque municipale de Hanovre , la première branche de notre i)oëme , et l'a publiée dans la Romania (janvier 4873 ).

2 Otinel ne contient rien de légendaire : c'est une œuvre de pure imagination. Cf. l'épisode d'Ospincl dans le Karl Meinet, compilation allemande du commencement du xiv« siècle, cl le récit de Jacques d'Acqui ( lin du xui^ siècle).

heur, il a pour neveu le géant Ferragus, qui va défier les douze pairs, lutte avec onze d'entre eux et, onze fois vainqueur, les fait tous prisonniers. {Ibid.,l-3l.) Mais il reste Roland, et celui-ci, après un combat de plusieurs jours, finit par trancher la tête du géant, qu'il eût voulu épargner et convertir. [Ibid., 31-79.) L'action se transporte alors sous les murs de Pampelune, et elle y demeurera longtemps. Une première bataille se livre sur ce théâtre de tant de combats : Isoré, fils de Malceris, roi de Pampelune, s'illustre par d'admirables , mais inutiles exploits. Il est fait prisonnier, et, sans l'intervention de Roland, Charles eût ordonné sa mort. [Ibid., 79-121.) La guerre continue, terrible. Une des plus grandes batailles d'Espagne va commencer : Roland est relégué à l'arrière-garde, et s'en indigne. [Ibid., 122-162.) Voici la mêlée : on y admire à la fois le courage de l'empereur et celui de Ganelon. [Ibid., 162.) Quant à Roland, il commet la faute très-grave de déserter le champ de bataille avec tout son corps d'armée. 11 est vrai qu'il s'empare de la ville de Nobles; mais il n'en a pas moins compromis la victoire des Français. L'empereur le lui reproche cruellement, et va jusqu'à le frapper. Roland s'éloigne, et quand Chorlemagnc, apaisé, envoie à sa poursuite, il n'est plus possible de le trouver. [Ibid., 162-225.) Roland s'embarque et arrive en Orient; il se met au service du « roi de Persie », délivre la belle Diones, organise l'Orient à la française et fait le pèlerinage des saints lieux. [Ibid., 220-275.) Mais il se hâte de revenir en Espagne, et tombe, tout en larmes, aux pieds de l'empereur. [Ibid., 275-303.) La réconciliation est faite, mais la grande guerre est loin d'être finie: Pampelune, en effet, est toujours défendue par Malceris et Isoré, son fils. Leur courage ne parvient pas à sauver la ville, et Charlemagne y entre. [Prise de Pampelune, premier quart du xiv° siècle, éd. Mussafia, vers 1-170.) Par malheur, les Français ne restent pas unis dans leur victoire : une épouvantable lutte éclate entre les Allemands et les Lombards , et c'est Roland qui a la gloire de les séparer, et de faire la paix. [Ibid., 170-425.) 11 reste à régler le sort du roi Malceris, et Charles , si cruel tout à l'heure contre les Sarrasins , devient tout à coup d'une générosité ridicule. Il veut faire de Malceris un des douze pairs ; mais aucun d'entre eux ne veut céder sa place au nouveau venu : tous préfèrent la mort. [Ibid., 465-561.) Malceris , furieux de ce refus, parvient à s'échapper de Pampelune. [Ibid., 561-759.) Mais le fils du fugitif, Isoré, est demeuré fidèle à Charles et aux chrétiens. Il en vient, pour ses nouveaux amis, à méconnaître jusqu'à la voix du sang et à lutter contre son père, qui, par aventure, échappe une seconde fois aux mains des Français. [Ibid., 760-1199.) Charles cependant ne perd pas l'espoir de conquérir l'Espagne, et c'est ici que commence une nouvelle série de batailles sanglantes , où il joue véritablement le premier rôle. A la tête de ses ennemis est encore Malceris, type du païen farouche et intraitable: près de Malceris est Altumajor. Ce ne sont pas de petits adversaires. Dans la mêlée, le roi de France se voit tout à coup cerné par les troupes

païennes, et serait mort sans Taide providentielle de Didier et de ses Lombards. [Ibid., 1199-1953.) Enfin les païens sont vaincus. Altumajor, forcé de devenir chrétien, remet à l'empereur Logrono et Estella. [Ibid., 1830-2474.) Devant les Français victorieux il ne reste plus guère que Marsile , et ce sera désormais le grand adversaire de Charles et de Roland. On agit d'abord avec lui par la diplomatie, et, sur la proposition de Ganelon, on lui envoie deux ambassadeurs, Basin de Langres et son compagnon Basile. Ils sont pendus sur l'ordre de Marsile, et cette violation du droit des gens sera plus tard rappelée avec horreur dans la Chanson de Roland. (/6irf.^ 2597-2704.) Un tel crime ne déconcerte d'ailleurs ni Ganelon ni Charlemagne, et l'on décide d'envoyer une seconde ambassade à Marsile. Guron est choisi : il est surpris par les païens , et n'a que le temps, après une résistance sublime, de venir expirer aux pieds de Charles, qui le vengera. ( 76 trf., 3140-5850.) La rage s'allume au cœur de l'empereur, et la guerre recommence. Les Français, après une éclatante victoire sur Malceris, entrent tour à tour dans Tudele, Cordres, Charion, Saint-Fagon, Masele et Lion. [Ibid., 3851-5773.) Le poëme se termine en nous montrant l'armée chrétienne maîtresse d'Astorga. Charles possède l'Espagne, toute l'Espagne... à l'exception de Saragosse. = Suivant une légende , ou plutôt suivant une imagination qui diffère de tous nos autres récits, Charles ne serait pas resté sept années, mais vingt-sept ans en Espagne. Celte version n'est consacrée que par le poëme de Gui de Bourgogne [seconde moitié du xii° siècle). L'auteur suppose que l'empereur et ses barons ont vieilli de l'autre côté des Pyrénées, et tellement vieilli, que leurs fils, laissés par eux au berceau, sont devenus, en France, de beaux jeunes hommes pleins d'ardeur. Or ce sont ces Jeunes gens qui s'avisent un jour d'aller rejoindre leurs pères en Espagne, comme la jeune garde venant à l'aide de la vieille. Ils avaient voulu tout d'abord se donner un roi , et Gui , fils de Samson de Bourgogne , avait été élu d'une voix unanime. C'est Gui qui a eu l'idée de l'expédition d'Espagne, et qui exécute de main de maître un projet si hardi. [Gui de Bourgogne, vers 1-391.) Gui s'empare successivement de Carsaude [Ibid., 392-709), de Montorgueil et de Montesclair [Ibid., 1621-30911, de la Tour d'Augorie [Ibid., 3184- 3413) et de Maudrane. [Ibid., 3414-3717.) Le seul adversaire redoutable que rencontre le vainqueur, c'est Iluidelon; mais il se convertit fort rapidement et devient le meilleur allié des Français. Il ne reste plus maintenant à la jeune armée qu'à rejoindre celle des vieillards , celle de Charles. C'est ce que Gui parvient à faire, après avoir donné les preuves d'une sagesse au-dessus de son âge. Un jour enfin, les jeunes chevaliers peuvent tomber aux bras de leurs pères [Ibid., 3925-4024), et c'est une joie inexprimable. Puis les deux armées combinées s'emparent de Luiserne, que Dieu engloutit miraculeusement. [Ibid., 4137-4299.) Le signal du départ est alors donné à tous les Français. Et où vont-ils ainsi? à Roncevaux. [Ibid., 1300- 4301.) = Ici commence la Chanson de Roland, dont la scène, à vrai dire,

devrait se placer immédiatement après la Prise de Pampelune. Le rôle de Charlemagne n'y est pas effacé par celui de Roland, et l'empereur y garde réellement le premier rang. Les premiers vers nous montrent Charlemagne maître de toute l'Espagne, fors Saraguce k' est en une mun-

/iUH.CL

Fig. 69 et 70. - Statues de Roland et d'Olivier, au portail delà cathédrale de Vérone, (xii" siècle.) D'après un dessin de M. J. Quicherat.

taigne. Marsile fait très-humblement demander la paix au roi des Franks, qui réunit aussitôt son conseil : « Faut-il continuer la guerre? Faut-il accepter la paix? » Roland se prononce pour la guerre, et Ganelon pour la paix. C'est ce dernier parti qui est adopté. [Chanson de Roland , poëme écrit entre 1066 et 1095; éditions T. Millier et Léon Gautier, vers 1-244.) Il ne s'agit plus que de savoir quel ambassadeur on enverra à Marsile : « Ganelon, s'écrie Roland, ce sera Ganelon. » Mais Ganelon se rappelle avec effroi le sort qu'ont subi jadis les ambassadeurs clircUens envoyés aujirès de Marsile ; il se souvient de Basin et de Basile. Il ne voudrait pas accepter un si périlleux honneur: il s'emporte contre Roland, il bondit de rage,

mais est enfin obligé de partir pour Saragosse. [Ibid., 245-365.) Étant donnée cette colère de Ganelon , rien n'est plus facile que de comprendre comment, pour faire mourir Roland, il peut avoir la pensée de trahir les Français. C'est ce qu'il fait. Séduit par les caresses et par les présents des païens, il s'engage à leur livrer Roland. [Ibid., 366-660.) Au moment oi!i le grand empereur est sur le point de quitter l'Espagne , Ganelon fait désigner Roland pour le commandement de l'arrière-garde. Et c'est cette arrière-garde, où sont les douze pairs, qui est soudain attaquée par cent mille Sarrasins. [Ibid., 661-1016.) En vain Turpin, Olivier et Roland font des prodiges de valeur; en vain Roland sonne de son cor pour appeler Charlemagne à son aide. Trop tard, il est trop lard. L'empereur entend le cor de son neveu , et, jetant les yeux sur Ganelon . devine enfin l'horrible

Kia. 71.

Chapelle d'ibagneta. - L'emplacemem de celle cli<i|ielle est le théâtre présumé du combat de Roiicevaux. D'après un dessin de M. J. Quicherat.

vérité : « Mon neveu a été trahi , et voici le traître. » On s'empare de Ganelon , on le lie, on le garde prisonnier, et Charles revient sur ses pas pour délivrer son neveu. [Ibid., 1017-1850.) Mais Roland, après avoir j)crdu tous ses pairs et fait à son épée les plus touchants adieux, est mort victorieusement, les yeux tournés du côté de l'Espagne. [Ibid., 1851-2396.) 11 ne reste plus qu'à le venger, sur les infidèles d'abord, sur Ganelon ensuite. Charles, tout d'abord, poursuit les païens , et Dieu, pour lui donner le temps de consommer ce premier châtiment, arrête pour lui le soleil dans les cieux [Ibid., 2397-2609); puis, dans une immense bataille sous les murs de Saragosse, il taille en pièces l'armée de Baligant, de cet émir de Babylone qui est venu au secours de Marsile. [Ibid., 2610-3734.) Ganelon , cependant , n'a pas encore été puni de son grand crime. Vite, Charles

assemble son plaid, et le traître est condamné à être écartelé. Cette horrible exécution termine la plus belle et la plus ancienne de toutes nos chansons de geste (76trf., 3735-3990), et le grand empereur, promenant autour de lui ses regards apaisés par tant de représailles, s'apprête enfin à se reposer, quand tout à coup la voix d'un ange se fait entendre, et lui ordonne de recommencer une nouvelle guerre contre les païens (3991-4001 ) '...

1 Le document dont il faut tout d'abord rapprocher le Roland, c'est la « Chronique de Turpin 11. M. G. Paris a clabli que les chapitres i-v sontl'œuvre d'un moine de Compostelle , écrivant vers le milieu du xf siècle , et que les chapitres vi et suivants, dus sans doute à un moine de Saint -André de Vienne, n'ont été écrits qu'entre les années 1109-1119... = D'après le Faux Turpin, Charlemagne aperçoit un jour dans le ciel une « voie d'étoiles » qui s'étend de la mer de Frise jusqu'au tombeau de saint Jacques en Galice. L'apôtre lui-même se fait voir à l'empereur et le somme de délivrer son pèlerinage, dont la route est profanée par les infidèles. Charles obéit ; il part. (Gap. ii.) Devant les Français victorieu.x tombent miraculeusement les murs de Pampelune; puis l'empereur fait sa visite au tombeau de l'apôtre, et va jusqu'à Padron. (Cap. m.) Plein de foi, il détruit toutes les idoles de l'Espagne, et particulièrement, à Cadix, cette image de Mahomet que l'on appelle « Islam ». (Cap. iv. ) L'empereur, triomphant, élève une église magnifique en l'honneur de saint Jacques, et construit d'autres basiliques à Toulouse , Aix et Paris... ( Cap. v. ) Ici s'arrête le récit primitif, qui forme un tout bien complet et caractéristique. Le continuateur du xif siècle prend alors la parole, et, soudant tant bien que mal sa narration à la précédente, raconte tout au long (cap. vi-xiv) la grande guerre de Charles contre Agolanl. L'Agolant de la Chronique de Turpin n'a rien de commun avec celui A''Aspremonl dont nous avons parlé plus haut. Ce roi païen (qui règne en Espagne et non pas en Italie) envahit la France, et massacre un jour jusqu'à quarante mille chrétiens. Une première fois vaincu par les Français, il se réfugie dans Agen ; mais il est encore battu à Taillebourg , puis à Saintes. C'est alors qu'il repasse les Pyrénées, et qu'il est tué et vaincu sous les murs de Pampelune. Le récit d'une nouvelle guerre commence au chap. xiv de la Chronique : Bellum Pampilonense. Un des chefs des Sarrasins, Altumajor, surprend un jour une troupe de chrétiens trop avides de butin. (Cap. xv. ) Une croix rouge apparaît sur l'épaule des soldats de Charles qui doivent mourir dans la guerre contre le roi Fouré : c'est l'empereur qui a fort indiscrètement demandé ce prodige à Dieu. Ces prédestinés meurent , mais Fouré est vaincu. (Cap. xvi. ) Nouvelle guerre, d'Espagne. Cette fois, c'est la plus célèbre, c'est celle des chansons de geste: Roland lutte à Nadres contre le géant Ferragus et en triomphe. ( Cap. xvii. ) Altumajor et Hébraïm, roi de Séville, continuent la lutte. Cachés sous des masques hideux, les païens attaquent les Français avec des cris épouvantables. Les Français reculent une première fois, mais le lendemain sont vainqueurs, et Charles, maître de l'Espagne, la partage entre ses peuples. (Cap. xvni.) 11 érige alors Compostelle en métropole, et fait massacrer en Galice tous les païens qui refusent le baptême. (Cap. XIX.) C'est alors, mais alors seulement, qu'on voit entrer en scène Marsile et Baligant, tous deux rois de Saragosse , et envoyés tous deux par l'émir de Babylone. Ils feignent de se soumettre et envoient à Charles trente sommiers chargés d'or et quarante de vin , avec mille captives sarrasines. Gane-

VI. Après l'Espagne. Dernières années et mort de Charlemagne. Deux poëmes, qui sont œuvre purement littéraire et personnelle, GoMon et Anseïs de Carthage, achèvent riiistoire de la grande expédition d'Espagne. Dans la première de ces deux chansons, Gaidon (qui n'est autre

Ion, par pure avarice et sans nul esprit de vengeance, trahit son pays et s'engage à livrer aux païens les meilleurs chevaliers de l'armée chrétienne. Les Français, d'ailleurs, semhlenl attirer la colère du Ciel, en se livrant à de honteuses débauches. Ganelon les trompe, les endort, et voici que l'arrière- garde de Charles est soudain attaquée par les Sarrasins que Marsile et Baligant conduisent à ce carnage. Saut' Roland, Turpin, Baudouin et Thierri, tous les Français meurent. (Cap. xxi.) Avant de mourir, Roland a la joie de tuer le roi Marsile; mais il expire lui-même, après avoir en vain essayé de briser sa Durendal (cap. xxuj et s'être rompu les veines du cou en sonnant de son cor d'ivoire. Charles l'entend du Val-Charlon, pendant que Thierri assiste à l'agonie et à la mort de Roland. (Cap. xxiii et xxiv. ) Or, c'était le 17 mai, et Turpin chantait la messe, lorsqu'il vit soudain passer dans les airs les démons qui menaient en enfer l'âme de Marsile, et les anges qui conduisaient au paradis l'âme de Roland. Presque en même temps , Baudouin apporte à l'empereur la nouvelle de la mort de son neveu. Désespoir de Charles, pleurs de tous les Français. (Cap. xxv.) C'est alors que les chrétiens vont relever leurs morts sur le champ de bataille de Roncevaux, dans le Val-Sizer. Comme dans la Chanson de Roland, Dieu arrête le soleil pour permettre à Charles de se venger des Sarrasins, et le traître Ganelon , après un combat entre Pinabel et Thierri , est jugé, condamné, exécuté. (Cap. xxvi.) ^ Tous les documents littéraires du moyen âge où est racontée la mort de Roland se divisent ici en deux grands groupes, selon qu'ils suivent la chanson de geste ou le Faux Turpin. La Chronique latine se retrouve, plus ou moins arrangée, dans la Chronique du manuscrit de Tournay (commencement du xin'= siècle); dans un vitrail de la cathédrale de Chartres (xin« siècle] dont nos lecteurs trouveront ici la reproduction au trait et en couleurs; dans la Chronique saintongeaise (commencement du xui" siècle); dans Philippe Mousket (xni« siècle; mais avec certains autres éléments empruntés à la Chanson de Roland et à ses remaniements); dans les Chroniques de Saint- Denis; dans le Roland anglais du xiii' siècle; dans deux fragments néerlandais publiés par M. Bormans (xni«-xive siècles) ; dans le Charlemagne de Girart d'Amiens (xiv° siècle) ; dans la compilation allemande qui est connue sous le nom de Karl Meincl (xiv siècle; mais seulement en ce qui concerne les commencements de l'expédition d'Espagne); dans le Charlemagne et Anseïs, en prose (Bibl. de l'Arsenal. B. L. F. 214, xv siècle); dans la Conqueste du gisant Charlemagne des Espagnes , qui est un remaniement du Fierabras (xv siècle); dans les Guerin de Montglave incunables; dans la Chronique du ms. 5003 (l'original est peut-être du xiv= siècle , et le ms. est du xvi') ; dans la première partie des Conquesles de Charlemagne, de David Aubcrt (1458); dans la Chronique en vers de Guillaume Crétin (Bibl. nationale, fr. 2820, xvp siècle), etc.= Tout au contraire, la Chanson de Roland est la base du Ruolandes Liet, œuvre allemande du curé Conrad (vers lloO); du Slricker, qui, dans son Karl (1230), n'a guère fait que versifier le Ruolandes Liet; du plus ancien texte de Venise et des remaniements français du xni" siècle, qui, sauf leur dénoùment (où il faut voir

que le Thierry de la Chanson de Roland) se fait en France le continuateur de Roland, et lutte contre la famille de Ganelon. C'est en vain que Charles se laisse entraîner dans un complot contre lui : il triomphe de l'empereur lui-môme, et se fait nommer grand sénéchal de France. [Gaidon, poëme

une œuvre d'imagination), ont calqué le texte d'Oxford; de la Karlamagnus Saga (xni° siècle) et de la Keiser Karl Magnus's Kronike (xv= siècle) ; de deux autres fragments néerlandais également publiés par M. Bormans (xni^-xiv« siècles); du Karl Meinel ( xiv siècle, en ce qui concerne la bataille de Roncevaux], et un peu aussi, de la Chronique de Weihenstephan (xiv=-xv« siècles). := En dehors de ces deux grands groupes, nous ne trouvons, çà et là, que quelques traits originaux. La Kaiserscronik (xii'' siècle) nous fournit un récit de la guerre d'Espagne qui ne ressemble en rien à tous les autres... « Tous les chrétiens ayant été massacrés par les Sarrasins, Charles rassemble 53,066 jeunes fdles dans le Val-Charlon, près des défilés de Sizer. Les païens tremblent et se soumettent. » ( G. Paris , IJisloire poétique de Charlemagne ,T1\ . ) = La Cronica gênerai d'Alphonse X (seconde moitié du xni° siècle), précédée par la Chronica Hispaniœ de Rodrigue de Tolède (-j- 1247) , présente sous un aspect tout différent la guerre de Roncevaux : « Alfonse le Chaste régnait depuis trente ans. Menacé par les Sarrasins, il appelle Charlemagne à son aide; mais les Espagnols, ses sujets, se révoltent à la seule pensée qu'ils vont être secourus par des Français, et Alfonse est forcé de faire savoir à Charles... qu'il se passera de lui. Le roi de France, indigné, déclare tout aussitôt la guerre aux Espagnols. Plutôt que de céder aux Français abhorrés , ceux-ci sollicitent l'alliance de Marsile et des païens, et c'est Bernart del Carpio qui conclut cette alliance. Accablés par deux armées, ou plutôt par deux races, les Français sont vaincus, et Roland meurt. Il est vrai que Charles se vengea plus tard sur Marsile. Mais Bernart del Carpio fut le plus heureux. Réconcilié avec le grand empereur, il fut fait par lui roi d'Italie. {Chronica Hispaniœ , IV, cap. xetxi; Cronica gênerai, édit. de 1604, f" 30-32. ) = « L'office de Charlemagne à Girone » (vers 1350) nous fournit une tout autre version... Au moment de franchir les Pyrénées, Charles a une vision : Notre-Dame, saint Jacques et saint André lui promettent la victoire, mais à la condition qu'il bâtira dans Girone une belle église à la Vierge. Le grand empereur se met en devoir d'obéir. 11 bat les païens à Senl- Madir, et met le siège devant Girone. Une croix rouge reste durant quatre heures au-dessus de la mosquée; il pleut du sang; les miracles abondent. = Les romances espagnoles sont les unes françaises, les autres espagnoles d'inspiration. Dans la romance : C'élail le dimanche des Rameaux, on voit fuir le roi Marcim devant Roland, avec des pleurs et des imprécations lamentables. Dans la romance Dona Aida, on assiste à un songe de la belle Aude, et cet épisode est à peu près semblable à la donnée de nos rifacimenli. (Cf. De Puymaigre , les Vieux Auteurs castillans , II, 325.) Dans une autre romance, Roland meurt de douleur sur le cham[) de bataille, à la seule vue de la tristesse et de l'isolement de Charlemagne. {Études religieuses des pères jésuites, VIII , 4L) D'autres enfin célèbrent à l'envi leur Bernart del Carpio , au préjudice de notre Roland. {Primavera , 1 , 26-47. ) -= Et tel est le résumé de toutes les œuvres poétiques que le moyen âge a consacrées à la guerre d'Espagne et à la mort du neveu légendaire de notre Charles.

du commencement du xnio siècle, éd. S. Lucc.j:= Quant à Anseïs, c'es^t un poëme encore plus moderne : on y crée un autre continuateur de Roland, mais en Espagne. Un lui fait même décerner par Charles le titre de roi d'Espagne, et il passe sa vie à lutter contre les païens, dont il ne peut être décidément vainqueur sans le secours de l'empereur. [Anseïs de Carthage, xiii*^ siècle, B. N., Fr. 793.) = Mais désormais l'Espagne n'occupera plus Charlemagne, et c'est vers un autre coté de son empire qu'il jette ses regards. Guiteclin (Wilikind) vient d'entrer vainqueur dans Cologne; les Saisnes menacent l'empire chrétien. L'empereur apprend ces tristes nouvelles, et en pleure. [Chanson des Saisnes, de Jean Bodel , dernières années du xa° siècle, couplets v-xii.) Donc, la guerre commence ; mais tout semble" conspirer contre Charles : la discorde éclate parmi ses peuples. Les llérupois (c'est-à-dire les Normands, les Angevins, les Manceaux, les Bretons et les Tourangeaux) jouissent de certains privilèges que les autres sujets de l'empereur leur envient. De là une sorte de révolte qu'il ne sera pas facile d'apaiser. Charles voudrait contenter tout le monde, et enlever néanmoins leurs privilèges aux Hérupois; mais ceux-ci montrent les dents et arrivent menaçants jusque dans Aix. Ils parlent haut, et l'empereur pousse la bassesse jusqu'à marcher pieds nus à leur rencontre. Tout s'arrange. (Couplets xiii-xlvii.) C'est en ce moment seulement que Charles peut entrer en campagne contre les Saisnes. Et c'est ici qu'apparaît un frère de Roland , Baudouin , qui se prend soudain d'un amour ardent pour la fennnc de Guiteclin, Sibille, et qui pour elle s'expose mille fois à la mort. La guerre se prolonge pendant plus de deux ans. Les Hérupois daignent enfin consentir à venir au secours de Charlemagne, et remportent tout d'abord une éclatante victoire sur les Saisnes. (Couplets xc-Gxix.) Cependant l'amour adultère de Baudouin pour Sibille ne fait que s'enflammer au milieu de tant de batailles sanglantes. C'est pour Sibille qu'il livre un combat terrible au païen Justamont. Charles, lui, ne se préoccupe que de la grande guerre contre ses ennemis mortels. Un cerf lui indique miraculeusement un gué sur le Rhin, et l'empereur fait construire un pont par les Thiois. Derrière ce pont sont deux cent mille Saxons, avec le roi Guiteclin. (Couplets cxx-CLvii.) Une nouvelle bataille éclate, et jamais il n'y en eut d'aussi terrible. Mais enfin les Français sont vainqueurs, et Guiteclin meurt. (Couplets clviii-clxvu.) Sibille se console trop aisément de cette mort, et s'empresse trop rapidement d'épouser son ami Baudouin, dont Charlemagne fait un roi des Saxons et qui s'installe à Trémoigne. (Couplets cxciii-ccx.) Ce règne ne doit pas être de longue durée : toujours les Saisnes se révoltent, toujours ils menacent Baudouin. Charles arrive au secours du jeune roi; mais ce secours lui-même est insuffisant: Baudouin, après des prodiges de bravoure, se trouve seul au milieu de l'armée païenne, et meurt. Charles le pleure, Charles le venge : les Saxons sont une dernière fois vaincus et

soumis. Ils ne se révolteront plus, (ccxi-ccxcvii >.) = Dans Macaire, Charlcmagne n'a qu'un rôle fort effacé. Il s'agit cependant de sa femme, de cette BlancheQeur qui est la fille de l'empereur de Constantinople. Un traître, Macaire, accuse la reine d'adultère, et elle va mourir, quand, à la prière de l'abbé de Saint-Denis , on se contente de l'exiler. Un bon chevalier, Aubri, est chargé de l'accompagner, mais il est tué par le traître Macaire, qui du moins ne peut tuer Blaachefleur. Le chien d'Aubri venge son maître. Cependant un pauvre bûcheron , Varocher, recueille la pauvre reine, qui s'est enfuie jusqu'en Hongrie. L'empereur de Constantinople réunit une grande armée , et envahit la France pour venger sa fille, dont, après cent combats, l'innocence est enfin reconnue. Le fils de Charles, Louis, était né durant cet exil : il deviendra le successeur du grand empereur. [Macaire, poëmc de la fin du xu® siècle 2.) Dans Huon de Bordeaux, Charlemagne ne paraît guère que comme un accessoire, et, à coup sûr, comme un personnage secondaire. Au début de son œuvre, l'auteur nous représente l'empereur sous les traits d'un vieillard tout près de la mort. Même il est tellement épuisé par l'âge, qu'il veut se faire élire un successeur. Par malheur, il n'a qu'un fils qu'il engendra à cent ans. C'est Chariot, c'est un étourdi de vingt-cinq ans. Le vieux roi veut du moins lui donner ses derniers conseils, et il les lui donne très-religieux, très-beaux. [Huon de Bordeaux , poëme composé entre les années 1180 et 1200, vers 29-199.) Là-dessus arrive un traître, Amauri, qui soulève la colère du vieil empereur contre Huon et Gérart, fils du duc Seguin de

1 II a existé un poëme français plus ancien que la Chanson des Saisnes. Nous n'en avons plus l'original; mais la Karlamagnus Saga nous en a du moins conservé un résumé... La scène s'ouvre sous les murs de Nobles, assiégée par Charles. Tout à coup l'empereur apprend que « Guitalin » vient de brûler Cologne. 11 court au-devant des Saisnes; mais il se laisse enfermer dans Cologne et va succomber, lorsqu'il est secouru par Roland. Guitalin remporte un premier avantage sur les Français ; mais ceux-ci reprennent Folfensive et s'emparent de Germaise (Worms). C'est alors qu'Amidan vient au secours de son père Guitalin. Mais Charles fait construire un pont sur le Rhin, et voilà les Saisnes menacés. Ici apparaît Baudouin, qui va devenir le principal personnage du poëme; ici se place également le trop long épisode de ses amours avec Sibille. Une action décisive s'engage : Guitalin est terrassé par Charles, et Amidan tué par Roland, qui conquiert alors le fameux cor Olifant. La victoire des Français est complète, et tout se termine par un baptême général des païens. Tel est le Guitalin de la Karlamagnus Saga (5"= branche), dont l'action, comme on le voit, se passe avant celle du Roland. (Cf. le résumé qu'on eu trouve dans la 1'^'= branche.) = Toutes les variantes de cette légende des Saisnes se divisent en deux groupes distincts, suivant qu'elles se rapportent au Guitalin que nous venons de résumer, ou à la chanson de Jean Bodel. V. V Histoire poétique de Charlemagne, par G. Paris.

2 II existe une autre version intitulée : La Reine Sibille, et dont nous n'avons plus qu'une rédaction en prose. (Bibl. de l'Arsenal, B. L. F., 226.)

Bordeaux. Dans ce conseil perce la haine personnelle d'Amauri, que Seguin a jadis plus ou moins justement appauvri et dépouillé. Mais Naimes est là, et il défend les Bordelais. On envoie un message à Huon et à Gérart ; on leur mande de venir à la cour de Charlemagne. [Ibid., vers 200-392.) Ils se mettent en route, mais sont forcés de franchir mille obstacles accumulés par les traîtres; Iluon doit en venir aux mains avec le propre fils du roi, avec Chariot, et il le tue. [Ibid., vers 393-890.1 Grande colère de Charles contre le meurtrier de son fils : Huon est condamné à un combat singulier avec le traître Amauri. 11 tranche la tète du misérable, et le jugement de Dieu se prononce en sa faveur. [Ibid., vers 891-2129.) Malgré celte intervention céleste, Charles ne veut i)oint pardonner au vainqueur, et il faut que les pairs menacent de le quitter, pour qu'il se décide enfin à accorder à Huon une paix dont il se réserve de dicter les conditions. Il est ordonné au jeune Bordelais d'aller à Babylone porter un message à l'amiral Gaudisse. Huon part sur-le-champ, et court à ses aventures. [Ibid., \ers 2130-2380.) Nous n'avons pas à les raconler ici , ni à faire suivre à notre lecteur les liéripéties de l'amitié d'IIuon avec le nain Oberon. [Ibid., vers 2387-8647.) Il lui suffit de savoir qu'un jour Huon revient en France, et qu'il y trouve son i)ropre héritage occiqjé par son frère Gérart. [Ibid., vers 8048-1910.) Charlemagne est encore vivant, et la cause des deux frères ennemis est portée devant sa cour. Huon est très-injustement condamné à mort, et va périr, lorsque Oberon arrive à son secours et le sauve. [Ibid., vers 9111-10369.) — Le début du Couronnement Looys est véritablement épique... Cliarles sent qu'il va mourir, et veut mourir en assurant la vie de son enqjire. Dans sa chapelle d'Aix, il réunit un jour ses évoques et ses comtes. Sur l'aulcl il dépose sa couronne d'or, et annonce à ses peuples qu'il va laisser la couronne à son fils. [Couronnement Looys, poëmo de la seconde moitié du xn" siècle, vers 1-61.) Alors le grand empereur élève la voix et donne, i)Our la dernière fois, ses suprêmes conseils au jeune Louis, (jui , faible et timide, tremble devant la nuijesté terrible de son père. [Ibid., vers 62-77.) Même il n'ose prendre la couronne, et Charles alors le couvre d'injures, le déshérite, et parle d'en faire « un marguillier ou un moine ». [Ibid., vers 78-96.) L'inévitable traître est là : c'est llernaut d'Orléans, qui veut enlever le trône à Louis; mais, par bonheur, il y a là aussi un héros qui met un courage et une force héroïques au service de sa fidélité et de son honneur. Guillaume prend la défense du jeune roi; il lui met la couronne en tète [Ibid., vers 97-112), et se constitue son tuteur tout-puissant, son défenseur infatigable. Charles peut désormais mourir tranquille. Et, en effet, il meurt quelque temps après, sachant que Louis pourra régner, parce qu'il y a Guillaume auprès de lui. [Ibid , vers 113-236 '.) =^ Et telle

1 La mort du grand empereur est encore racontée, mais eu termes trèsrapides, dans Anseïs de Carlhaije. = Sur la fin de cet homme presque surna-

est toute l'histoire poétique de Charlemagne, d'après les seules chansons de geste du cycle carolingien K

D'après les textes qui précèdent et que nous avons analysés avec le plus grand soin, on peut dresser le Tableau par ancienneté des sources de l'histoire poétique de Charlemagne. = I. Le plus ancien groupe est représenté par la Chanson de Roland, qui repose non-seulement sur des légendes l'eraontant au ix° et même au vin'' siècle , mais encore sur des textes historiques d'une importance considérable. (Éginhard, Vita Karoli, IX. — Annales d'Angilbert, faussement attribuées à Éginhart (ann. 778), et reproduites par le poëte saxon. — L'Astronome, Vita Illudovici , Pertz, II, 608). = 11. En même temps que la légende de Roncevaux, mais d'une façon tout à fait indépendante et dans un autre cycle , se formait la légende d'Ogier, qui est également appuyée sur des textes historiques. (Lettre du pape saint Paul à Pépin en 7G0, Historiens de France, V, 122; Chronique de Moissac, de 7o2 à 81'i, Historiens de France, V, C9, 70; un Extrait du moine de Saint-Gall, 11,26; plusieurs passages d'Anastase le Bibliothécaire, ann. 753, 772, 774; Annales Lob ienses, Pertz, II, 19o ; Chronicon Sancti Martini Coloniensis, ann. 778, Pertz, II, 214; Chronique de Sigebert de Gembloux au xi'' siècle , Historiens deFrance, V, 376 ; Conversio Othgerii militis , œuvre du x° ou du xi° siècle; le tombeau d'Ogier à Saint-Faron, Acla SS. Ord. S. Benedicti, saec. iv, pars I, pp. G64, 665.) A ce groupe se rapportent la Chevalerie Ogier de Danernarche, de Raimbert ; les Enfances Ogier, d'Adenès ; la troisième branche de la Karlamagnus Saga et la quatrième du Charlemagne de Venise. =: III. Vers la fin du x° siècle , une falsification du texte d'Éginhart

turel , deux autres légendes ont circulé, et elles sont toutes deux peu favorables à la mémoire de Gliaiies : X" Walafrid Slrabo [Ilisloriens de France, Y, 339) reproduit un récit de l'abbé Hetto, qui le tirait du moine Wettin. Ce dernier avait vu en songe Charlemagne dans les flammes de l'enfer, où un monstre le dévorait élernellement. Et pourquoi ce supplice du grand empereur? C'était <i à cause de son libertinage honteux ». 2° La fable du faux Turpin est plus connue... Un jour Turpin vit l'âme de Charlemagne entre les mains des démons. Or cette pauvre âme était en grand danger devant le Juge suprême, quand un Galicien sans tête (saint Jacques) jeta dans les balances éternelles toutes les pierres et toutes les poutres des basiliques construites par Charlemagne. Il fut sauvé. = Le moyen âge n'a rien trouvé de plus beau pour honorer le souvenir de celui dont la Chanson de Roland a si bien dit : N'tert mais tels hum desqu'à Dcu juise.

I V. le résumé des autres chansons dans la première édition de notre Chanson de Roland, II, 270 et suivantes.

donne lieu à la légende du Voynge à Jérusalem. [Benedicli Chronicon, Pertz, III, 710, 711.) De là la première partie du Voyage à Jérusalem et à Constantinople; de là deux récils de la Karlamagnus Saga. = IV. Au milieu du xi° siècle, un moine de Composlelle écrit les cinq premiers chapitres de la prétendue « Chronique de Turpin », renfermant l'histoire de toute une croisade de Charles en Espagne. Ce récit n'a aucune influence sur le développement de notre poésie romane. = V. Antérieurement à la rédaction de la Chanson de Roland circulaient déjà des légendes nombreuses, et très-probablement certains poëmcs qui avaient pour objet plusieurs autres épisodes de la vie de Charles ou de Roland. Le texte original du Roland fait des allusions très-claires à la prise de Nobles, telle qu'elle nous est racontée dans la première brandie de la Karlamagnus Saga; à l'ambassade de Basin et de Basile, qui, bien plus tard, sera racontée à nouveau par l'auteur de la Prise de Pampelune; à la famille d'Olivier telle qu'elle nous est présentée dans Girars de Viane. Ce n'étaient certes pas ces poëmes eux-mêmes , tels que nous les possédons , qui existaient avant la Chanson de Roland; mais c'étaient des Chansons analogues, assonancées et en décasyllabes, etc. ^ VI. Pour les traditions et légendes qui précèdent, nous avons une certitude. Nous n'avons qu'une l)robabilité pour les suivantes, auxquelles il n'est fait aucune allusion dans la Chanson de Roland. Les faits qui sont délayés dans les versions du Rennus de Montauban parvenues jusqu'à nous; ceux qui nous sont offerts, relativement à la guerre d'Espagne, dans la Kaiserscronik du xii^ siècle, dans les branches I et V de la Karlamagnus Saga, dans le second tiers de VEnlrée en Espagne, dans la Prise de Pampelune et dans la dernière partie de notre Girars de Viane, devaient circuler parmi nous, depuis un temps plus ou moins long, avant le commencement du xu^ siècle. = MI. La Chanson de Roland a été remaniée, rajeunie plusieurs fois. On y ajouta certains épisodes. Les uns (comme la prise de Narbonne) ont un fondement dans la tradition ; les autres (comme les deux fuites de Ganelon, son combat avec Othe, l'enlrevue d'Aude et de Gilain, etc.) sont une œuvi'e de pure imagination. := VIll. Entre les années 1109 et 1119 sont rédigés les chapitres vi et suiv. de la Chronique de Turpin, d'après des sources romanes que l'on corrompt, que l'on dénature, que l'on cléricalise. Cette œuvre apocryphe a exercé une influence considérable sur notre littérature romanesque. = IX. D'après certaines traditions, un peu vagues, ont été écrits, au xii'^ siècle et postérieurement, toute une série de poëmes qui sont moitié légendaires, moitié fictifs. La prise de Rome par les Sarrasins a donné lieu à l'ancien poëme de Balani que M. G. Paris a reconstitué, à notre Fierabras et même à notre Aspremonl , où l'on peut constater quelques autres traditions. = X. Avec quelques contes universels, et qui se retrouvent, en effet, dans tous les pays (le Traître, le Vengeur, l'Épouse innocente et réhabilitée, etc.), on a conqDOsé la légende de l'Enfance de Charles, et cela

depuis la fin du xii° siècle ou le commencement du xin". Cette légende se retrouve dans les Enfances Charlemagne de Venise (fin du xii" siècle); dans la Chronique saintongeaise (commencement du xiii® siècle); dans le Meinet en vers français , dont on a tout récemment découvert quelques fragments (xii® siècle); dans Berte aux grans pies (vers 1275); dans le Stricker de 1230; dans la Chronique de Weihenstephan (original du XIV® siècle , ms. du xv'') ; dans la Chronica Bremensis de Wolter (xv<= siècle); dans le Charlemagne û.e Girart d'Amiens (commencement du xiv° siècle); dans la Karlamagnus Saga (second tiers du xiii« siècle^; dans le Karl Meinet (commencement du xiv"^ siècle) ; dans les Reali (vers 13o0) ; etc. = XI. Cependant, pour combattre les prétentions des légendaires français, on inventait en Espagne certaines légendes destinées à ruiner la gloire de Roland. Telle est la signification de la Chronica Hispaniœ , de Rodrigue de Tolède (-J- 1247), de la Cronica gênerai d'Alphonse X (seconde moitié du xiii® siècle) et de quelques romances que nous avons citées plus haut. = XII. Enfin, il faut considérer les poëmes suivants connue des œuvres uniquement littéraires et de pure imagination : Jean de Lanson, — Simon de Fouille, — Olinel, — la dernière partie de V Entrée en Espagne (Roland en Orient), — Gui de Bourgogne , — Gaidon, — Anseïs de Carthage , — Galien , — la fin du Voyage à Jérusalem et quelques parties de Girars de Viane. = C'est ainsi que s'étagent toutes nos chansons de geste, depuis celles qui sont le plus historiques jusqu'à CELLES QUI NE SONT MEME PLUS LÉGENDAIRES et qui sout des « roiîians » dans l'acception la plus moderne de ce mot.

Page 1