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LÉON GAUTIER

Fig. 72. - Bibl. nationale. Lai. 257, f» 9G. dx" siècle.)

Fig. 73."- Bible de Charles le, Chauve, Bibl. nationale, Lat, 1, f 11

N complélant les réformes monétaires commencées par son père, Charlemagne acquit sur ce fait , une renommée égale à celle qui s'attacha au nom de saint Louis. Longtemps après la mort de saint Louis, alors que, par suite de mesures financières plus ou moins avouables , et aussi par suite de fraudes commises par des fonctionnaires coupables, les monnaies subissaient des altérations continuelles, le peuple n'émettait qu'un vœu, les rois ne se fatiguaient pas de renouveler une promesse : c'était que le numéraire fût remis sur le pied où l'avait établi ce le bon roi saint Louis ». De même, deux siècles environ après la mort du grand empereur, alors que sa race était remplacée par une dynastie nouvelle, et que les traditions monétaires des Carolingiens s'affaiblissaient rapidement, Boleslas, roi de Bohème, au lit de mort, donnait à son fils ces derniers conseils: « N'oublie pas que le roi Charles, ce prince si sage et si puissant, auquel d'humbles mortels comme nous ne sauraient être comparés, fit promettre par un serment solennel à son fils Pépin, lorsqu'il se disposait à l'élever sur le trône, de ne jamais tolérer

Fig. 74. — Bible de Charles le Chnuvc. Bibl. nationale, Lat. 1 , f° 306.

sous son règne uno altération criminelle des poids ou des monnaies. Certes, aucune calamité, ni la peste, ni une épidémie, ni \e^ ravages et les dévastations de l'ennemi, ne peuvent faire autant de mal au peuple de Dieu que ne lui en font les fréquents changements et les diminutions frauduleuses des monnaies > . «

Lorsque Pépin fut proclamé roi, il prit officiellement deux mesures que, dès Charles-Mnrlel, on avait commencé à établir 2. H abolit la monnaie d'or exclusivement frappée sous les Mérovingiens, continuateurs des habitudes romaines , pour la remplacer par la monnaie d'argent ; ensuite il supprima le monopole de la corporation des monnayers, véritables industriels qui faisaient de la monnaie une marchandise exploitée à leur profit 3.

Le texte même du règlement de Pépin ne nous est pas parvenu ; mais son existence ne peut être contestée , d'abord en présence de ce fait que les monnaies de Pépin sont exclusivement en argent ; ensuite par l'étude d'une disposition du concile de Reims de 813, sur laquelle nous reviendrons à propos de certaines monnaies d'or de Charlemagne.

Nous devons commencer par relater ici tous les documents qui nous sont restés au sujet des règlements monétaires du règne de Charlemagne.

779. D'un texte connu par les actes du concile d'FIerstal , il résulte que la livre d'argent était de 20 sous ; que le denier pesait alors 25 grains ^-; que le sou se composait de 12 deniers. N'oublions pas que, sous Pépin, la livre était de 22 sous i.

Fers 781. « Au sujet de la monnaie : Que personne, après les calendes d'août, ne se permette de donner ou de recevoir les deniers qui dernièrement avaient cours. Celui qui le fera nous paiera l'amende &. »

794. « Sachez bien quelle est notre ordonnance au sujet des deniers ; qu'en tout lieu , dans toute cité ainsi que dans tout marché, les nouveaux deniers aient cours et soient perçus par chacun. Lorsqu'ils ont le nomisma^ de notre nom, qu'ils sont de bon aloi et de poids exact, si quel-

1 Cosmœ Prag. Chronic, 1. 1, cité par M. l'abbé Hanauer dans ses Éludes économiques sur l'Alsace ancienne et moderne.

2 On remarque, en efTel, à la fin de la période mérovingienne, l'apparition multipliée de saigas ou deniers d'argent, coïncidant avec un afTaiblissement de la monnaie d'or, qui ne pouvait être que frauduleux.

3 Les abus commis par les monnayers romains avaient déjà fait tenter de substituer l'argent à For sous les empereurs Aurélien et Constantin 1".

4 Leblant, p. 93 à 96.— Baluze, Capilul. I, 199.

5 De moneta : ut nullus post kalendas augustas istos denarios quos modo habere visi sumus dare audeat aut recipcre; si quis hoc lecerit, vannum nosfrum componat. — Capilul. Mant. IX, ap. Perlz, 111, Leges , I, 41.

c Le mot nomisma n'est connu que par ce texte; il est évident qu'il fait allusion ici à la présence du nom royal; v6[xt(7[j.a, dans son sens strict, est tout ce qui est établi par la loi : nomisma nominis noslri , pour quelques numismatistes, est synonyme de monogramme du nom royal.

qu'un les refuse dans un lieu ou dans une transaction d'achat ou de vente, rhomme libre nous paiera une amende de quinze sous; l'esclave, s'il agit pour lui, perdra l'objet de la transaction ou sera fouetté nu en public; s'il agit par ordre de son maître, celui-ci, après la preuve établie, paiera la composition de 15 sous '. »

797. «Il ne faut pas oublier ce que doivent être les sous des Saxons; ce sou est de douze deniers d'argent 2. »

800. Le sommaire du capitulaire de cette date porte à l'article 2S : De falsis monetariis requirendum.

801. « Tout paiement, toute composition entre Francs, d'après la loi salique, s'acquitte en sous de 12 deniers, excepté lorsqu'il y a contestation avec des Saxons ou des Frisons. Nous voulons qu'on se serve alors du sou de 40 deniers que le Saxon ou le Frison paiera au Franc Salien avec lequel il aurait procès 3. «

803. « Que tout ce qui doit être payé au roi soit acquitté en sous de 12 deniers, excepté les compositions qui sont indiquées dans la loi salique. Celles-ci doivent être payées avec le sou prescrit pour les autres compositions ^. «

805. « Au sujet des fausses monnaies : Comme il se fabrique de la fausse monnaie dans beaucoup de localités, frauduleusement et contrairement à notre ordonnance , nous voulons qu'il ne se fasse de la monnaie que dans notre palais, à moins que nous n'en ayons décidé autrement. Néanmoins les deniers qui courent seront reçus s'ils ont le poids et s'ils sont de bon métal >">. »

1 De denariis autem certissimo sciatis nostrum edictum, quod in omni loco , in omni civitate et in omni emptorio similiter vadant isti novi denarii et accipiantur ab omnibus. Si autem nominis nostri nomisma habent et mero sont argento, pleniter pensantes, si quis contradicit eos in ullo loco, in aliquo negotio emptionis vel vendilionis, si ingenuus sit homo, xv solidos componat ad opus régis ; si servilis conditionis, si suum est illud negotium proprium, perdet illud negotium , aut flagelletur nudus ad palam coram populo. Si autem ex jus. sione sui domini fecerit, tune ille dominus solidos xv componat si ei adprobatum fuerit. — Capilul. Franc. V, id., p. 72.

2 Illud notatur quales debent esse solidi Saxonum... in argento duodecim denarios solidum faciunt. — Capitul. Sax. XV, id., p. 75.

3 Ut omnis solulio adque compositio que in lege Salica continetur inter Francos per duodecim denariorum solidos componalur, excepto hubi contentio contra Saxones et Frisones exorta fuit : ibi volumus ut xl denariorum quantitatem solidus habeat, quem vel Saxo vel Frisio ad partem Salici Franci cum eo litigantis solvere débet. — Capilul. Pap. XI, id., p. 85.

^ Ompia débita que ad partem régis solvere debent, solidis xii denariorum solvant , excepta freda que in lege Salica scripta sunt. Illa eodem solido quo cetere compositiones solvi debent componantur. — Capitul. qui in leg. Sal. mittenda sunt , apud Pertz , id., p. H4.

ô De falsis monetis: Quia in multis locis contra justiciam et contra edictum

808. « Au sujet des monnaies : Qu'il ne soit frappé de monnaie que dans notre palais; et que ces deniers palatins soient reçus et aient cours partout 1 . »

Une étude attentive des textes, ainsi que le poids des monnaies des premiers Carolingiens , jettent une certaine lumière sur la question assez obscure de leur monnayage. Ces données peuvent fournir les éléments d'un classement à peu près certain. Remarquons néanmoins qu'il ne faut pas s'attendre à trouver dans les pesées des monnaies de cette époque une exactitude scrupuleuse comme celle que l'on peut constater sous les rois de la troisième race; l'usure a diminué le poids des pièces; les monnayers n'avaient pas alors de procédés qui permissent, comme aujourd'iiui, de diviser, sans écart appréciable, une livre d'argent en un nombre fixe de deniers égaux. Les chiffres que l'on donnera plus bas ne doivent donc être acceptés qu'à titre de renseignements approximatifs indiquant des limites maximum.

De l'examen des monnaies de Pépin on peut conclure (jue ce prince, depuis le commencement de son règne, en 7o2, jusqu'en 7o5, continua à suivre les règles établies sous les derniers Mérovingiens pour la fabrication des saigas ou deniers d'argent. Ceux-ci pesaient 20 grains y (1 gramme 08G). De 755 à la fin du règne de Pépin en 768, on frappa les deniers d'argent au poids de 23 grains yoq (1 gJ'ainme 23).

Les trop rares documents monétaires qui nous restent de Cliarlcmagne ne remontent pas au delà de Tannée 781 , époque à laquelle nous voyons une nouvelle monnaie substituée à d'anciens deniers abolis. Mais auparavant il y avait déjà eu un changement important dans la fabrication de la monnaie par suite de l'établissement d'une livre substituée à la livre romaine. L'usage de ce poids nouveau est révélé par un texte de 779 2; on y constate que la livre nouvelle contenait alors 20 sous, c'est-à-dire 240 deniers; mais son établissement remontait plus haut, peut-être à Tannée 774.

On connaît, en effet, un denier sur lequel Charlemagne prend les titres iIq roi des Francs et des Lombards , palrice de Rome. Il pèse 1 gramme 47, c'est-à-dire un poids qui le rapproche des dernières années de son règne. Cette pièce, frappée à Ravenne suivant les uns, à Rome ou à Venise suivant d'autres, mais certainement italienne, quoique de style français, n'a pu être faite qu'entre 774 , date de la prise de Pavle , après laquelle

fiunt, volumus ul nuilo alio loco moucta sit nisi in palalio noslro, nisi forte iterum a nobis aliter fueril ordinatum. Illi lamen denarii qui modo monclati suiil, si pensantes et mer! fueriiiL, habeantur. — Perlz , III, Leges, I, p. 131.

1 De monelis : Ut in nuilo loco moneia perculiatur nisi ad curlem; et illi denarii palalini aiercanlur et per omnia discurrunl. — Capilul. Noviom., id., p. 153.

2 Décrétai, precum , ap. Baluze, 1 , 199.

Ghaiiemagne prit les tilres ci-dessus mentionnés, et Fan 800, date de sa proclamation comme empereur '.

Fio. 75.

Il est permis de croire que jusque vers 774 Charlemagne continua le système monétaire de son père, peut-être en modifiant quelque peu les types; les deniers de ce roi, de 768 à 774, doivent donc former une série pesant 27 grains iVo (1 gramme 22) : de 774 jusqu'à 814, le poids probable est de 32 grains (1 gramme 707).

En 781 a lieu une démonétisation; en 794 le roi donna cours à de nouveaux deniers; en 800 on s'occupa à réprimer les fabrications clandestines; cinq ans plus tard, ainsi qu'en 808, on renouvelait ces mesures, et, pour faire cesser des abus alors Irès-multipliés, on ordonnait que la monnaie ne serait plus frappée que dans le palais, à moins qu'il n'ait élé donné des ordres contraires. Toutefois on laissait courir les pièces émises en dehors de la fabrication officielle lorsqu'elles étaient de bon aloi.

On voit que la grande préoccupation de l'administration de Charlemagne fut de centraliser le monnayage. En disant que les deniers devaient être fabriques exclusivement dans le palais , je crois qu'il faut entendre qu'il s'agit d'une manière générale de la résidence du souverain. En feuilletant le Regesta chronologico-diplomatica Karolorum de Bôhmer et la liste des palais et maisons des rois de France de Ducange , on retrouve les noms de plusieurs localités qui figurent sur les deniers de Charlemagne. Citons Aix-la-Chapelle, Arles, Chalon-sur-Saône, Angoulême, Laon, Liège, Lyon, Mayence, Reims, Strasbourg, Trévise, Tournay, Troyes, Verdun. Nous donnons ci -dessous la figure de quelques-unes de ces pièces.

Reims, carolvs. ly. rem civit. Nous plaçons à côté un denier qui est évidemment imité; l'i et le v de civit. sont réunis de manière à former

i Un numismaliste éminent donne ce denier à Charles le Chauve, parce qu'il ne croit pas que le monogramme royal ait paru sur les deniers de Chailemagne. Nous reviendrons plus loin sur ce point important. Les motifs invoqués pour établir que la légende peut avoir été gravée par Charles II nous ont paru tout à fait hypothétiques, et nous préférons nous ranger à l'opinion de M. Fillon et de la plupart des numismatistes.

un N ; I'm de rem est modifié. C'est probablement un produit de celte fabrication clandestme que les édits cherchaient à arrêter.

Fio. 16.

Fia. 77

Strasbourg, carl rx f. ly. civi arge. — Des deniers probablement moins anciens portent carolvs. ly. strathyrc autour d'une croix.

Fifl. 78.

Tournay. carolvs. ly. tornaco, en trois lignes séparées par deux traits; la ligne du milieu est placée entre deux croix.

Fia. 79.

Troyes. carolvs. ly. triccas.

Fia. 80.

Passons maintenant aux monnaies que j'appellerai monnaies d'exception ; ce sont celles qui sont prévues par le texte de 805. Quand on constate l'importance que Charlemagne attache à la fabrication des monnaies dans la résidence royale, et que l'on voit la plupart de ses deniers porter les noms de nombreuses localités où il n'y avait pas de palais, oi!i même il semble peu probable que le roi ait séjourné, on arrive à cette conclusion : c'est que, comme il arrive souvent, tes exemples d'exception sont plus multipliés que les exemples de la règle stricte. Énumérons donc les exceptions.

Il y avait d'abord sept localités qui étaient des ateliers permanents, et parmi elles deux villes que nous avons déjà vues figurer au nombre des palais. Ces ateliers paraissent remonter à la réforme établie par Pépin ; nous les connaissons par un passage de Tédit de Pitres, donné par Charles le Chauve, et qui dit : « Suivant l'établissement de nos prédécesseurs, ainsi qu'on le voit dans leurs Capitulaires, nous voulons que la monnaie ne soit fabriquée que dans notre palais, à Quentovic, à Rouen (dont l'atelier depuis longtemps est transféré à Quentovic), à Reims, à Sens, à Paris, à Orléans, à Melle et à Narbonne. » J'ai dit plus haut sept localités, bien que l'édit de Pitres en nomme neuf, parce que nous ne devons compter sous Charlemagne, ni le palais, qui est une appellation générique, ni Quentovic, qui paraît avoir été substitué après lui à Rouen. Voici un denier de Narbonne :

Fio. 81.

Nous devons mentionner ensuite les monnaies frappées par des abbayes et par des chapitres de cathédrales , par suite de concessions faites à titre d'aumônes. En effet, il est à remarquer que les rois carolingiens ne firent de concessions de ce genre qu'à des corporations religieuses ; ce n'était pas, parle fait, la renonciation au droit lui-même, mais l'abandon des bénéfices provenant du monnayage local. Ces pièces sont faciles à reconnaître, parce qu'elles portent un nom de saint, souvent au génitif, ce qui permet de sous-entendre monela. La donation était en quelque sorte faite en faveur du patron. On connaît des deniers portant :

SCA MARIA REM [Reims.) SCI FiRMiNi [Amiens] sconis

SCE MRE SCI MAR [St-Marcel] SMAXENT.

scE MiTR [à Chalon-s. -Saône?].

SCI CRVCi( Poiiî'ers?) sci martini [Tours.]

Notre-Dame de Reims, carolvs. ly. x sca maria remo, autour d'une rosace.

Fio 82.

Saint- Firmin d'Amiens, carolvs, en deux lignes. ly. sci firmim, en trois lignes; cette légende est terminée par une petite croix.

Fifl. 83.

Saint-Martin de Tours, carolvs, en deux lignes séparées par un trait, ly. SCI MARTINI, autour d'une petite croix placée dans un grenelis.

Fig. 84.

Des concessions aux établissements religieux avaient été faites par Pépin ; sous son règne on lit sur des monnaies : sci crvci , sci mau, sco STEF., SCI ciRici, soi PETRI , sci gav, sca MAIL Du tomps de Carloman , nous voyons sci aniai , sci crvcis.

Une troisième série de monnaies des deux premiers Carolingiens portent d'un côté le nom du roi, de l'autre un nom d'homme. Plusieurs numismalistes reconnaissent là les vocables de monnayers gravés par suite de la longue habitude qui s'était continuée pendant toute la période mérovingienne. Il me semble difficile d'admettre qu'au moment oi^i le souverain centralisait dans ses mains l'administration monétaire, et enlevait à la corporation des monnayers son autorité et son monopole, quelques-uns de ces fonctionnaires d'ordre inférieur aient encore osé signer des deniers. A la rigueur, cela aurait pu avoir lieu dans les premières années de Pépin ; mais sous Charlcmagne il ne devait plus en être question. Je préfère y lire les noms de personnages que leurs hautes fondions faisaient les lieutenants du roi.

A l'appui de mon opinion j'invoquerai le texte du Capitulaire de Servais, en 8S3 ', qui n'a peut-être pas encore été complètement interprété. Ce document, bien que postérieur d'un demi-siècle à la mort de Chaiiemagne, nous donne une idée exacte de la manière dont on partageait entre les misai dominici les comtés qu'ils avaient à inspecter. Parmi ces circonscriptions, les unes sont indiquées par leurs dénominations géo-

1 Baluze, l. II, 68.

graphiques, les autres par les noms de ceux qui étaient chargés de les administrer. Prenons un exemple : Immo episcopus, Adalardus abba, Wallcaudus , Odalricus missi in Noviomiso , Vermendiso , Adertiso , Ciirlriciso, Flandro , comilalibus Engilranni el in comilalibus Waltcaudi.

N'est-il pas logique de voir dans cette énumération , d'abord des comtés fixes et délimités, tels que le Noyonnais, le Vermandois, etc.; puis des territoires formant des circonscriptions indéterminées, désignées seulement par le nom du comte qui y était préposé? J'ajoute que ces comtés sans ethniques se trouvaient sans doute sur les limites ou marches, là où le territoire, véritable commandement militaire, était, suivant les événements, sujet à s'étendre et à se restreindre. C'est justement aux gouverneurs de ces derniers comtés que je propose d'attribuer les deniers carolingiens sur lesquels on voit un nom d'homme remplacer un nom de lieu. Deux faits numismatiques me semblent venir à l'appui de ma proposition.

Un denier publié par M. de Longpérier porte au droit une croix cantonnée des lettres milo, au revers une autre croix cantonnée des lettres NRBO ' ; le savant archéologue y reconnaît avec raison le comte Milon, mentionné à Narbonne en 782, fondateur de l'abbaye de Cannes ">-.

Fjg. 85.

M. B. Fillon , de son côté, a fait connaître une autre pièce du même personnage, du règne de Pépin, portant au droit pre [Pipinus rex), au revers milo 3. Il semble naturel d'en conclure que Milon, chargé de défendre la frontière du côté des Wisigoths dans les dernières années du règne de Pépin, mit son nom sur la monnaie, d'abord sans désignation locale, puis avec le nom de Narbonne, lorsque cette ville fut devenue sa résidence. Le dernier denier aurait nécessairement précédé la pièce royale que nous avons donnée plus haut.

Ailleurs nous lisons dans Éginhard, à propos de la bataille de Roncevaux : In quo prœlio Eggilardus regine menais prœpositas , Anselmus cornes palalii el Ilruotiandas Britannici limiiis prcefecius cum aliis compluribus inlerficiunlur. Comment ne pas reconnaître sur le denier

1 A. de Longpérier, Catalogue de la collection Rousseau, p. US.

2 Baluze, I. II, 1537.

■i B. Fillon , Lettres à M. Dugast - Malifeux , p. UG, pi. VII , n° 1.

GHARLEMAGNE

suivant ce gouverneur des Marches de Bretagne qui n'est autre que le héros du poëme que M. Léon Gautier a si bien fait connaître?

Fifl. 86.

CAR.LVS, en deux lignes. ly. RoDLAN,en deux lignes séparées par un grenetis. Ce denier ne serait donc pas postérieur à Tannée 778, date de la bataille de Roncevaux; il aurait précédé le denier suivant, frappé à Rennes probablement après 779, époque à laquelle, grâce à Guy, comte de la Marche bretonne, la Bretagne, pour la première fois, fut soumise tout entière aux Francs, carolvs, en deux lignes. ly. redonis, en deux lignes séparées par une barre; Te et le d sont liés ensemble.

Fia «7.

Nous trouvons sur les deniers de Charlemagne les noms suivants, parmi lesquels une étude attentive des textes contemporains révélera probablement des comtes des Marches autres que Milon et Roland.

Odalricus.

Adradis.

Ardis.

Florent.

Gervasi.

Hieson.

Methabodus.

Walacarius.

Sur des pièces de Pépin on lit les noms de Autramno , Audomund , Duodiwigi , Had.

A propos de la série de monnaies dont nous venons de nous occuper, je mentionnerai un détail qui paraît s'y rattacher. A Babenhausen? (babIIss), à Bonn, à Duerstede, on remarque sur les deniers carolingiens une hache très-distinctement gravée; ces monnaies furent longtemps imitées. N'y a-l-il pas là un signe adopté dans une région administrée par un comte des frontières? L'investiture des grands commandements se faisait par la tradition d'une arme : Est enim consucludo curiœ , ut régna per gladium, provincia per vexillum a principe Iradanlur aul recipianlur . On trouve dans Ducange, à qui j'emprunte cette citation, la mention

d'investitures per mucronem, per tradilionem ensis vaginati, per haslam, per sceptrum , per vexiUum, per bipennem , per lanceam, etc. Les armes nationales des Francs étaient la framc'e, espèce d'épieu , et la hache dite francisque. Ne serait-ce pas cette dernière arme qui figure sur les deniers en question? Dans ce cas elle représenterait le signe d'investiture du commandement donné aux comtes sur la Marche germaine.

Le comte Adradis. carolvs. ly. adradis, en deux lignes.

Fig. 88.

Le comte Odalric. carolvs. ry. odalricvs , autour d'une petite croix.

Fio. 89.

On connaît plusieurs sous d'or frappés à Uzès, avec le monogramme dont Charlemagne se servait pour signer des diplômes; aucune de ces pièces n'est sortie du même coin. Il peut sembler étonnant de voir paraître sous Charlemagne un sou d'or, alors que l'on ne frappait plus que des deniers en argent, et que ce métal était exclusivement employé pour le numéraire public. Aussi ces monnaies ont singulièrement embarrassé les numismatistes. Les uns ont voulu y voir de véritables monnaies exceptionnellement émises à Uzès ; d'autres , des pièces frappées en or, pour des motifs restés inconnus, avec des coins destinés à l'argent; d'autres enfin, des pièces de fantaisie n'ayant aucun caractère officiel.

Fifl. 90.

J'estime qu'il n'y a rien de surprenant à ce que sous Charlemagne, surtout dans le Midi , on ait frappé quelques sous d'or malgré la démoné-

lisation de ce métal ; je propose même de voir encore, en 813, une trace de cette fabrication dans un canon du concile de Reims qui s'exprime ainsi : « Que le seigneur roi, conformément au règlement du seigneur « Pépin, d'iieureuse mémoire, daigne défendre le cours des sous qui, « d'après la loi, valent quarante deniers ; cette monnaie, en effet, est le « prétexte de nombreux parjures et faux témoignages i. » Les pièces d'or d'Uzès ont, à peu de chose près, le poids de l'ancien sou d'or, et rien n'empêche d'y voir un spécimen des monnaies qui motivaient les doléances des Pères du concile de Reims.

Les autres monnaies d'or qui portent le nom de Charlemagne ont été frappées à Lucques et à Bénévent; dans cette principauté le duc Grimoald faisait des monnaies par suite d'une concession officielle 2.

Lucques. d. n. carvlvs rex, croix potencée. ly. flavia lvca, astre dans un grenetis.

Fia. 91.

Bénévent . -f- grimvald. Buste de face couronné, avec paludament. ly. DOMS CAR. Rx. Croix potencée sur quatre degrés, accostée des lettres g r ; à l'exergue vica.

Fig. 92.

I Concil. Rem., can. LI, ap. Mansi, t. XIV, col. 8L — Hincmar affirme aussi que le sou de 40 deniers, c'esl-à-dire le sou d'or, fut aboli par Charlemagne.

- Defuncto dehinc Arichi , consilio habilo, Beneventanorum magnâtes legatos ad Karolum destinarunt, multis eum flagitantes precibus, ut jam fatum Grimoald, quem a genitore obsidem jampridem susceperat, sibi prseesse concedere dignaretur. Quorum petilionibus rex annuens, illis continue praedictum coiitulit virum , simulquc jus regendi principatum largitus est ; sed prius eum pactis bujusmodi vinxit, ut Langobardorum mentum tonderi faceret; chartasque vero , nummosque sui nominis characteribus superscribi semper juberet. (Erchemperli Gass. Ilist. Langob., IV.)

La présence du monogramme carolingien sur le sou d'or d'Uzès et sur le denier qui porte les titres de roi des Lombards el de patrice, prouve que, parmi les nombreux deniers au monogramme, il y en a qui doivent appartenir au règne de Charlemagne. La proposition contraire a été soutenue : on a prétendu établir que le monogramme monétaire ne pouvait être antérieur à Charles le Chauve, puisque Louis le Débonnaire n'en avait pas usé. Aujourd'hui la plupart des numismatistes s'accordent à penser que le père et le petit-fils s'en sont servis; seulement le partage est encore difficile; on peut dire que, parmi les deniers au monogramme portant la légende carlvs hex, on reconnaîtra des pièces qui sont du règne de Charlemagne; mais, pour arriver à des résultats certains, il y a lieu d'étudier encore le poids, la fabrique et surtout la composition de découvertes que le hasard fera connaître. J'estime que les deniers de Charlemagne au monogramme seront reconnus comme appartenant aux villes situées au sud de la Loire, l'usage de ce type paraissant avoir commencé en Italie. Remarquons, en passant, que sur les anciens deniers méridionaux on constate un type particulier, qui était la croix cantonnée du nom de lieu en abrégé; nous l'avons vu à Narbonne; voici deux autres pièces, dont l'une de Marseille, qui viennent à l'appui de mon observation.

Fig. 93.

Fia. 94.

Nous donnons ci-dessous les gravures de deux deniers dont les types sont tout à fait exceptionnels, et qui chacun présentent une énigme pour celui qui tentera de les lire.

Fio. 95.

Fia. 90.

Dans les dernières années de son règne, Charlemagne fit frapper de magnifiques deniers à son effigie, qui sont peut-être ces monnaies palatines rappelées par certains textes. Au point de vue artistique, ces pièces

sont les plus belles de la série carolingienne. Le buste lauré de l'empereur est gravé de manière à rappeler certaines monnaies du Bas-Empire : les lettres sont correctes; au revers on voit un temple, dans lequel est une petite croix, et une légende pieuse qui fut longtemps copiée dans tout l'empire d'Occident, jusqu'à une époque relativement moderne. Le commencement de ce monnayage, dont l'innovation est due à Charlemagne, paraît avoir eu lieu à Milan, si la lettre placée sous le buste de la première pièce représentée ci -dessous doit être considérée comme l'initiale de cette ville.

Fig U7.

Fi(l. 9H.

Sur le premier denier, Charlemagne prend le seul titre d'empereur; sur le second il ajoute ceux de roi des Francs et des Lombards ; sur un troisième son nom est écrit sous sa forme germanique, karlvs.

Fio. 99,

Ce type fut copié dans quelques ateliers francs; seulement le revers est modifié, au lieu du temple on voit une porte de ville; la légende chrétienne est remplacée par le nom même de la ville. On connaît des deniers de ce genre frappés à Arles et à Rouen.

Fifl. 100.

Nous croyons devoir terminer cette note par la liste des localités dont les noms se lisent sur des monnaies incontestables de Charlemagne.

Abrncas.

Laudun.

Sca. Maria Rem

Ambian.

Lems.

Sce. Mitr.

Aquis Gran.

Leodico.

Sce Mre.

Arelato.

Luca.

Sci Cruci.

Arge.

Lugdun.

Sci Firmini.

Avenio.

Mass.

Sci Mar.

Babss.

Medolus.

Sci Martini.

Binciac.

Mogontia.

Sconis.

Bona.

Nrbo.

S. Maxenl.

Carnotas.

Prisusï

Stratburc.

Cavil.

Raudio.

Tarvisius.

Chogis.

Redonis.

Tornaco.

Cls.

Reds.

Triccaz.

Deonen.

Rem.

Trig.

Dorestat.

Remeirodo.

Triiect.

Ecolisina.

Rodomagum.

Virdun.

Anatole DE BARTHELEMY.

I^rii-^^xy

Fifl. 101.- Bibl. nationale, Lat. 8850. (• 10. (ix' siècle.)

Fig. 102. - Bibl. nationale. Lat. 9428, î°24. (ix» stécle. )

ÉCLAIRCISSEMENTS III ET lY

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