CHAPITRE I
croyable. Mais toujours est -il que le nouveau maire du palais défendit avec une singulière ardeur les prérogatives de la couronne contre les empiétements de l'aristocratie, n'hésitant pas à sacrifier ses anciennes sympathies et à compromettre sa popularité parmi les grands. Mais on vit, à la mort de Sigebert, en 656, oii tendait tout ce zèle monarchique, et combien il était peu désintéressé. Le maire relégua l'unique héritier du roi dans un couvent d'Irlande, et couronna à sa place son propre fils, Childebert. Les détails de cette usurpation, qui coûta la vie à ses deux auteurs, sont enveloppés d'obscurité. D'après la version la plus commune, les leudes austrasiens, indignés de l'injure faite à la race de Clovis, auraient eux-mêmes livré Grimoald et Childebert au roi de Neustrie, qui les fit mourir dans un cachot. Que l'aristocratie eût vu avec colère la soudaine élévation d'un de ses membres , et qu'elle eût saisi cette occasion de se venger des échecs que Grimoald avait pu lui faire subir pendant ses quatorze ans de gouvernement autoritaire , c'est là une explication de la catastrophe qui , sans doute , ne manquerait pas de vraisemblance. Mais il serait bien difficile de comprendre pourquoi, dans ce cas, les leudes, au lieu de rappeler leur jeune prince dépossédé, se soumirent à Clovis II, faisant ainsi, par un revirement inouï, le sacrifice spontané de leur indépendance nationale, dont ils s'étaient jusque-là montrés si jaloux. Il est bien plus probable qu'en dépit des froissements survenus auparavant entre les grands et leur ambitieux mandataire, celui-ci, en s'emparant du trône, n'agit que de l'aveu et avec le concours du parti seigneurial. Où eût-il pris ailleurs son point d'appui? L'intérêt des leudes à seconder une telle tentative est , du reste , facile à saisir ; c'est précisément l'éventualité toujours menaçante d'une réunion des deux royaumes qu'on aura voulu conjurei' par une rupture avec la dynastie salienne. Les vicissitudes des cantons ripuaires depuis quarante ans, traités comme une simple dépendance du grand empire dont le siège était sur les bords
de la Seine et n'en étant détachés que par intermittence , pour former une sorte d'apanage au profit d'une série de rois mineurs , en attendant la vacance du trône paternel , avaient bien de quoi blesser et inquiéter le patriotisme des Austrasiens. Quoi d'étonnant alors qu'ils eussent essayé de transférer la souveraineté de leur pays à une famille illustre , qui y avait toutes ses attaches et qui en personnifiait les intérêts et les aspirations? Celle interprétation des événements se trouve chez un historien d'une autorité réelle en cette matière. Loin de rendre l'aristocratie responsable de la chute de Grimoald , l'auteur de la vie de saint Remacle dit positivement que le fils de Pépin fut attiré à Paris par Clovis, sous prétexte de pourparlers pacifiques, et que le roi mérovingien fut le seul auteur de la trahison qui le débarrassait de son rival ^ .
Ainsi avorta misérablement, comme une ténébreuse aventure, commencée par une intrigue de palais, terminée presque aussitôt dans un guet-apens, la première tentative de substitution de la grande famille austrasienne à la race royale des Salions. Les temps n'étaient pas prêts encore pour cette révolution , qui , cent ans plus tard , devait apporter de si grands bienfaits au monde. Mais, réalisée au milieu du vil® siècle, loin de fonder l'unité nationale des Franks, elle n'eiit fait que consacrer irrévocablement la division et l'antagonisme des deux tronçons de ce peuple, destiné à former le noyau de la chrétienté. Autant le triomphe de Pépin le Bref, à l'heure marquée par la Providence, servit la civilisation européenne, autant le triomphe de Grimoald lui eût été funeste.
Quoi qu'il en soit de ses causes, cette catastrophe désorganisa profondément l'Austrasie. Soit qu'elle eût favorisé ou , au contraire, réprouvé et puni l'usurpateur, la classe des leudes porta en cette circonstance la peine de son égoïsme
1 Vita sancli Remacli, ap. Du Chesne, 1. 1, p. 645.