‹ CharlemagneChapitre 25 sur 236 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

fondateurs de la seconde dynastie devaient accomplir leur œuvre avec le concours de cette force irrégulière et désordonnée, c'était à la condition de la dompter au préalable et de lui imprimer leur propre direction au lieu de subir la sienne. Et s'il est un fait que l'histoire du long enfantement de la puissance carolingienne mette bien en évidence, c'est celui-ci, que l'acheminement au trône des ancêtres de Charlemagne, œuvre oîi le génie des hommes eut moins de part que les dispositions de la Providence , ne fut pas plus la réalisation graduelle des vues que le triomphe final des intérêts de l'aristocratie. Ses instincts anarchiques répugnaient aussi bien que les tendances du césarisme mérovingien au sage compromis qui servit de base à la royauté inaugurée par Pépin le Bref.

A l'avènement de Childéric sur le trône de Metz, des factions ardentes se disputaient la prééminence dans le pays ; en se neutralisant mutuellement, elles laissèrent au nouveau roi une certaine liberté d'action et le sauvèrent des attentats de ses fidèles. Nul parmi les leudes n'avait une influence assez solidement établie pour les rallier tous dans un dessein commun.

Après la mort de Grimoald et de son fils, le seul descendant mâle de Pépin l'Ancien était un enfant, appelé du nom de son aïeul, et né du mariage de sainte Begga avec Ansgisil. Cet enfant , qui devait être Pépin d'Héristal , héritier au même degré des deux hommes qui avaient possédé le plus de richesses et de puissance dans la contrée, grandit au miheu des calamités domestiques et nationales et en voyant crouler autour de lui le double prestige qu'il semblait appelé à soutenir. Son père, Ansgisil, mourut jeune, assassiné par un ennemi personnel. Pépin montra en cette occasion sa précoce énergie ; avant môme d'être parvenu à l'adolescence , il avait tué le meurtrier de sa propre main*. 11 lui fallut

1 Annales Mellens. lUin. 087, ap. Pertz, l. I, p. 31G.

48 CIIARLEMAGNE

bien d'autres luttes pour reconquérir graduellement le haut rang d'oij les révolutions avaient précipité les siens. Ni son âge ni son crédit ne lui permettaient encore de jouer un rôle public en 660. Du reste, l'histoire de l'Austrasie à cette époque est très -pâle: c'est à la cour de Neustrie que se déroulent, pendant un temps, les péripéties nouvelles de la lutte entre les deux principes monarchique et aristocratique.

Quelques historiens attribuent à Ébroïn de profondes combinaisons politiques et toute une théorie de nivellement social, au-dessous d'une royauté sans contrôle. C'est suppléer trop complaisamment à l'insuffisance et à la confusion des témoignages contemporains. La part semble beaucoup mieux faite tant à la logique des événements qu'au caractère de l'homme dans cette appréciation de l'historien des Institutions carolingiennes : « Je ne sais si le maire Ebroïn eut l'intelligence de sa propre histoire, et s'il ne serait pas convenable de réduire tout son système politique à l'instinct d'une passion désordonnée , qui trouve son but et sa satisfaction en elle-même; mais on ne saurait du moins méconnaître l'importance historique qui s'y attache. Il entreprit de délivrer la royauté, dont il était le tuteur, de l'oppression permanente des intérêts aristocratiques ligués contre elle, sauf à retenir pour lui-même, au détriment du prince qu'il servait, tout ce quil pourrait arracher à leurs communs ennemis^ » L'homme est là tout entier : ambitieux , plein d'audace et de ressources, sans principes, sans scrupules et sans aucun frein moral, dévoré du besoin de dominer et de se faire craindre, et sacrifiant à son orgueil jusqu'aux intérêts qu'il s'était donné la mission de défendre !

Il marcha droit à son but, dédaigneux de ses alliés autant que de ses adversaires. Elevé au pouvoir par le crédit de la reine mère , c'est contre elle qu'il emploie d'abord son génie

1 Lehuëron, Hisl. des insl. carol., liv. II, ch. i, p. 270.

CIIAIMTRE I 49

(.riuLiigues, oL il la Ibrce à quillcr le palais où jusque-là elle avait commandé en maîtresse. Le seul homme en Neustrie qui essaie de rivaliser d'influence avec lui, l'évoque de Paris, Sigebrand, ne tarde pas à payer de sa vie cette tentative téméraire. Après s'être donné, si l'on peut ainsi parler, ses coudées franches, il enserre toute la nation dans le vaste réseau d'une administration tyrannique. Le soin qu'il prit de placer à la tète des pagi, en violation du décret de 614, des comtes de son choix , en qui la faiblesse de leur caractère ou riiuniilité de leur condition lui assurait des instruments dociles, montre assez le mobile de son hostilité contre les prérogatives de l'aristocratie.

Après dix ans de lutte , pensant avoir écrasé toutes les résistances, il porte enfin la main sur le privilège le plus cher des leudes. 11 leur interdit, à la mort de Clotaire III, en G70, de se rassembler pour élire un nouveau Mérovingien, et lui-même proclame, de sa propre autorité, le troisième fils de Clovis II, nommé Théoderic. Mais ce coup d'Etat ne lui réussit pas plus qu'à Brunehilde. Soudain le vieil esprit d'indépendance germanique se réveille. Oubliant un moment leurs dissentiments passés , tous les libres Franks de Neustrie et de Bourgogne se soulèvent en masse et courent offrir la couronne au roi de Metz. « Et quiconque, dit la chronique , refusa de marcher ou essaya de s'échapper par la fuite vit ses biens incendiés, sa vie même menacée, et dut, bon gré, mal gré, se joindre aux autres ^ » Ebroïn et Théoderic, demeurés sans partisans, sont relégués dans un cloître, et Childéric, devenu maître sans combat de tout l'héritage de Clovis, s'empresse, suivant l'habitude de ses prédécesseurs, de quitter sa capitale austrasienne pour venir se fixer sur les bords de la Seine.

Cette brusque révolution , semblable dans ses causes à celle de 613, eut aussi les mêmes conséquences. Le pouvoir

1 Vila S. Leodeg., auctore monacho S. Symphoriniii Auguslodun., cap. lU.

SO GIIARLEMAGNE

central fut traité en vaincu et désarmé au profit de la coalition des leudes. Ceux-ci « circonviennent aussitôt le roi Childéric, et lui font rendre des édits par lesquels il s'engage à garder, dans chacun des trois royaumes placés sous son sceptre, les lois et les coutumes qui y étaient en vigueur, telles que les anciens juges les avaient maintenues ; à n'établir dans aucun comté des administrateurs pris en dehors de la contrée; enfin à empêcher que personne, à l'exemple d'Ebroïn, n'exerçât une autorité tyrannique et ne pût, comme lui, braver ses co-antrustions^ ». Ainsi le pacte de l'assemblée de Paris fut renouvelé : on proclama le retour à l'organisation primitive de la société franke, c'est-à-dire à la fédération des seigneurs terriens, et Ghildéric, comme son aïeul Clotaire II, ne fut rien de plus que le gardien et l'exécuteur de ce pacte.

De même qu'en 614, l'ascendant de l'épiscopat est manifeste dans la conduite de toute cette affaire, mais il y paraît avec un caractère d'initiative plus tranché. Au lieu du rôle de conseiller et de modérateur exercé avec tant de sagesse par saint Arnulf, c'est une fonction politique, active et militante qui fut dévolue cette fois au chef de l'aristocratie ecclésiastique. Le célèbre évoque d'AuLun, Léodegaire (saint Léger), le plus ardent adversaire d'Ebroïn, obtient la place même de son rival. « Le roi Ghildéric, dit un biographe, éleva le saint pontife Léodegaire au-dessus de toute sa maison, et lui conféra toutes les attributions de maire du palais. Le prélat, prenant en main les rênes du gouvernement, ramena à l'antique état des choses tout ce qu'il trouva en opposition avec les maximes des anciens rois et des grands leudes dont la conduite avait mérité l'approbation générale. »

Léodegaire eut donc le pouvoir effectif; mais Wulfoald conserva le titre de maire, et ce titre semble n'avoir plus

1 Vild S. Lcodeg., auctore monacho S. Symphoriani Augustodun.. cap. iii.

Xl'^ SIÈCLE^ — ART ROMAN

Couronne dite « de Charlemagne ». — La date de cette œuvre remarquable a donné lieu à de longues discussions. Parmi les archéologues, les uns l'attribuent au ix<^ siècle , et en particulier au règne de Charles le Chauve ; les autres au xi" siècle et au règnc-de Conrad le Salique, qui fut couronné en 1027.— Cette couronne est devenue le symbole populaire de l'empire restauré par Charlemagne et a été attribuée au grand empereur par l'opinion publique de tout le moyen âge. (V. V Eclaircissement sur Villuslralion du présent volume.)

Page 1