‹ CharlemagneChapitre 26 sur 236 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

représenté, pendant quelque temps, que la surintendance des services palatins. On sentait déjà unanimement le besoin de dédoubler une charge devenue redoutable à Taristocratie autant qu'à la royauté. Aussi voit- on ajouter alors au pacte de 614 une clause nouvelle , la suppression de la mairie viagère, et il est convenu que chacun des chefs de Taristocratie sera appelé à son tour à remplir cette magistrature suprême.

Mais rimpossible tentative de partager et d'équilibrer les pouvoirs publics entre la dynastie et l'association politique des grands propriétaires devait durer moins encore à la seconde expérience qu'à la première. Les deux parties contractantes avaient des tendances et des intérêts inconciliables. Childéric surtout, qui avait hérité des appétits sensuels et des instincts despotiques de sa race, était incapable de se plier longtemps aux exigences d'une situation aussi délicate. Il rompit vite les engagements qu'il avait souscrits pour obtenir le trône. Au bout de trois ans, fatigué de trouver en Léodegaire un censeur trop rigide, il se brouille avec lui et l'enferme dans le monastère de Luxeuil , on compagnie d'Ebroïn. Cette disgrâce ne tenait pas à une simple antipathie personnelle; elle fut le signal d'un revirement complet dans le gouvernement, et l'aristocratie paya cher son éphémère triomphe.

Marchant sur les traces d'Ebroïn lui-même, le roi piit plaisir à iiumiher et à opprimer les leudes, qui avaient traité avec lui de puissance à puissance. Mais l'un d'eux, Bodolen, à qui il avait inlligé un châtiment réservé aux esclaves, vengea du même coup son propre affront et les revers de son parti, en assassinant, au milieu d'une chasse, Childéric et sa femme (septembre G73). Le maire Wulfoald s'enfuit en Austrasie. Il ne restait aucune autorité debout : l'anarchie fut au comble. Tous les chefs aventureux que la fortune avait alternativement trahis dans la rapide succession des dernières révolutions reparurent soudain, « comme

au retour du j)rintGmps, dit le chroniqueur, les serjienls sortent, gonflés de venin, du fond de leurs cavernes. Le déchaînement de leurs mutuelles haines jeta le pays dans un tel désordre, qu'on s'attendait alors au prochain avènement de l'Antéchrist ^ » Le roi Théodcric, Ebroïn, Léodegaire, aflranchis soudain de la réclusion monastique, rentrèrent à la fois dans l'arène.

Ébroïn redevint promptement le maître de la situation. Ayant ressaisi la mairie du palais, en dépit d'un vote du mallum national qui l'avait attribuée à Leudès, il se débarrassa par un crime de son infatigable rival, l'évèque d'Autun, réduisit la royauté de Théoderic à un titre dérisoire, et poursuivit dès lors sans entraves, sans scrupules, avec une opiniâtreté cruelle, l'application de ses principes politiques dans les deux royaumes de Neustrie et do Bourgogne.

L'Austrasie lui avait échappé durant ces luttes intestines. Wullbald, qui semble avoir été en toutes circonstances le représentant des idées et des intérêts de la classe des leudes subalternes, avait fait revenir d'exil et rétabli sur le tronc de Metz le Méi'ovingien Dagobert II, relégué dix- huit ans auparavant par Grimoald dans un couvent d'Irlande. Une telle restauration ne présageait rien de bon pour les membres de la famille arnulfingc. Le nouveau monarque n'avait pas appris dans l'adversité le pardon des injures, et la haute aristocratie, qui avait jadis trahi sa cause, trouva en lui un adversaire décidé. Du reste, les habitudes de la discipline claustrale l'avaient pénétré de la notion romaine du gouvernement. Le programme qu'il essaya de réaliser n'était rien moins que celui de Brunehilde. Comme elle, et plus rapidement encore, il perdit le trône et la vie. Dès la quatrième année de son règne, le parti des grands se soulève en masse, le dépose et lui fait son procès. On lui reprochait de « ruiner les vifles, de

' Vila S. Lcodeg., auctorc anoiiymo Augustodun., cap. vu.

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mépriser les conseils des seigneurs {semorum) , d'infliger à son peuple riiuniilialion de l'impôt, sans même épargner les églises de Dieu et ses pontifes' ». C'était plus qu'il n'en fallait , devant un pareil tribunal , pour provoquer une sentence de mort. « Les ducs, dit la chronique, du consentement des évêques, lui plongèrent une épée dans l'aine jusqu'à la gardée »

Chez toute nation, à quelque degré de développement qu'elle soit arrivée, le meurtre plus ou moins juridique d'un roi par ses sujets marque fatalement la fin de sa dynastie. Avec Dagobert II, la descendance de Clovis disparut pour jamais de l'Austrasie. Les grands propriétaires substituèrent à la monarchie un Etat fédératif où chacun d'eux devait conserver sa pleine indépendance politique, mais où, en fait, la prépondérance appartint du premier coup à Pépin et à son cousin Martin^, autre petit-fils de saint Arnulf. A cet indice, il est aisé de reconnaître que le complot dirigé contre le pouvoir de Dagobert, et peut-être même l'exécution de la sentence, avait été l'œuvre de ces deux jeunes gens. Investis ensemble du titre de ducs des Franks, ils eurent du moins à cœur de justifier leur élévation autrement que par des intrigues am])itieuses ou même par de glorieux souvenirs de famille. Ils employèrent leur puissance et leurs talents à la défense nationale depuis longtemps négligée ; ils firent bonne et vaillante garde aux frontières de la Germanie, redevenue agressive à la faveur des discordes intestines des Franks, et, dans une suite d'expéditions habiles, réduisirent à la soumission les Souabes, les Baïvares (Bavarois) et les Saxons.

Cependant, en même temps que la coalition des deux aristocraties laïque et ecclésiastique l'emportait en Austrasie sur le pouvoir central, la cause contraire triomphait en Neustrie. Ébroïn , ayant détruit tous les privilèges des leudes et frappé

1 Vila S. Wilfridi episc. Eboracens.

2 Ihid.

3 Fils de Clodulf.

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jusqu'au dernier, par l'exil et par les supplices, les défenseurs des « anciens usages », venait de couronner sa victoire en faisant assassiner l'cvêque Léodegaire, qu'il retenait prisonnier depuis quatre ans. Arrivés ainsi, à travers des crises également violentes, aux conséquences extrêmes des principes pour lesquels ils s'étaient si souvent combattus, les deux Etats voisins ne pouvaient manquer de se mesurer de nouveau dans une lutte décisive. Les sollicitations des exilés de Neustrie et de Bourgogne, victimes de la tyrannie d'Ebroïn, réfugiés en grand nombre auprès d'eux, déterminèrent les jeunes ducs austrasiens à prendre l'initiative de la guerre. Ils marchèrent hardiment vers la Seine, à la tête d'une forte armée, se flattant sans doute qu'Ebroïn ne serait sérieusement soutenu par les guerriers franks d'aucune province. L'événement trompa leur attente. Cette fois, les leudes de Théoderic obéirent plutôt aux antipathies de nationalité qu'à leurs intérêts de caste : ils se ruèrent à la suite de leur terrible maire contre les troupes de l'Est, qui furent entièrement défaites*. Pépin et Martin furent entraînés dans la déroute de leurs soldats. Ce dernier s'était renfermé derrière les remparts inaccessibles de Laon^ Ebroïn l'attira à une conférence en lui jurant sur les reliques des saints de respecter sa vie et sa liberté, et, une fois maître de sa personne, il le fit mettre à mort avec toute son escorte.

Les frontières de l'Austrasie restaient dégarnies de défenseurs devant une invasion qui menaçait d'être plus désastreuse encore pour ses institutions que celle de Brunehilde en 612. Elle échappa soudain à ce péril imminent, grâce à un des incidents les plus ordinaires dans les crises politiques de celte époque : un coup de poignard. Ebroïn, déjà en possession de la Champagne et de l'Alsace, fut assassiné au milieu de son triomphe par un Neustrien, qui courut

1 ALucofago, probablement Lufaux, entre Laon et Soissons.

2 Laon -le -Cloué.

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