CHAPITRE I
mains du petit-fils de saint Arnull". Quant au descendant de Glovis, « assis sur son trône, dans quelques cérémonies publiques, avec ses cheveux flottants et sa barbe longue, il ne représentait plus, dit Eginhard, qu'un monarque en effigie. Il donnait audience aux ambassadeurs étrangers et leur faisait, à leur départ, comme de sa propre volonté, les réponses qui lui étaient enseignées ou plutôt commandées. A l'exception du vain nom de roi et d'une pension alimentaire, que le maire du palais lui réglait selon son bon plaisir, il ne possédait en propre qu'une villa, d'un revenu fort modique, et c'est là qu'il tenait sa cour, composée d'un très- petit nombre de domestiques, chargés du service le plus indispensable et soumis directement à ses ordres. Il n'allait nulle part que sur un chariot attelé de bœufs et conduit par un bouvier, à la manière des paysans ^ »
Pépin d'Héristal, comme l'a fort bien observé Henri Martin, « fut, sous le titre de maire du palais, ce qu'avaient été les premiers rois franks, le chef militaire et le grand juge de la nation ^ « Comme les fondateurs de la monarchie, il se montra bien plus préoccupé du rôle extérieur des peuples soumis à son autorité que de leurs rivalités de prépondérance. Voilà pourquoi, au lieu d'imiter les Mérovingiens et de profiter de la reconstitution de l'unité nationale pour s'établir dans les résidences plus somptueuses de la Neustrie, il demeura dans ses domaines héréditaires, aux avant- postes de la chrétienté , transportant ainsi le siège de la puissance des Franks des bords de la Seine à ceux de la Meuse. Mais c'est bien à tort que la plupart des historiens veulent voir dans ce fait la preuve que la domination serait retournée avec lui au monde germanique. C'est, au contraire, l'influence romane qui gagna en cela tout le terrain et qui fit cette marche en avant contre la barbarie.
1 Eginhard, Vila KaroliMagni, cap. i, ap. D. Bouquet, t. V.
2 Hist. de France, t. II.
Du reste, le vrai caractère de la révolution accomplie sur le clianip de bataille de Testry est marqué d'une manière évidente par la direction que prit dès lors la politique de Pépin et de ses successeurs. Or toute l'histoire des ducs des Fraidvs, précurseurs de Charleniagiie, témoigne assez ({ue c'est à la société romane et non au germanisme qu'ils durent l'inspii'ation et ({ue revient tout l'honneur de leurs institutions législatives, aussi bien que de leurs exploits guerriers.
Tacite avait dit, en parlant des anciens Germains: Reges ex nobilitale, duces ex virlule sumunt. — Chez eux la dignité royale se donne à la naissance ; le commandement effectif, à la valeur personnelle. — Cette distinction caractérise bien l'espèce de dualisme gouvernemental qui fut en vigueur chez les Franks par suite de la bataille de Testry. La véritable formule du nouvel ordre de choses, exprimée en ces termes mêmes dans les chroniques et les actes publics du temps , c'est que « le roi règne et le maire du palais gouverne^ ». Mais, il est à peine besoin de le dire, il ne faudrait pas chercher plus loin ({ue dans les mots une analogie quelconque entre la doctrine du constitutionnalisme moderne et le régime de fait issu delà victoire austrasienne de 687. L'autorité, en se déplaçant, ne s'était pas divisée. 11 n'y avait place alors, ni dans les esprits ni dans les mœurs, pour un mécanisme tant soit peu compliqué de pondération politique. Dépouillée de sa toute -puissance, la dynastie mérovingienne était par cela même annulée. Ce qui lui resta durant (luekjue temps encore de prestige, elle le devait, non aux prérogatives réelles de sa situation nouvelle, mais bien, au contraire, à
1 (1 Regnanle rege , gubernautu N., majore donuis. » Vid. Warnkœnig et Gérard, JJist. des CaroL, t. 1, p. 253.
l'ignorance des masses sur ce changement môme, ou à leur incertitude touchant la durée de la révolution accomplie. C'est que la monarchie n'était pas encore une institution ; ce n'était qu'un fait. Egoïste et violente comme toutes les autres forces sociales avec lesquelles elle était en lutte, on a vu que la royauté des Mérovingiens n'avait en général poursuivi que des intérêts personnels, sans souci, sans conscience même de la mission publique qu'elle avait à remplir. Une fois vaincue et désarmée , celte force individuelle , dépourvue d'action morale, cessait absolument de compter, et, dans l'œuvre continue de la formation de la société gallo-franke, rien ne fut changé pour cela : il n'y eut qu'un élément de moins, et le pire, je veux dire le césarisme.
Le parti aristocratique, dans sa collectivité, était le vrai vainqueur de la monarchie , et , par droit de conquête , le souverain pouvoir appartenait à la confédération des grands propriétaires. Mais ce parti eût été bien embarrassé de l'exercer, n'ayant jamais eu de programme gouvernemental sérieux, animé qu'il avait été en toutes ses entreprises, autant que la dynastie elle-même, par des passions aveugles et désordonnées. F^orce était donc aux grands leudes d'abdiquer entre les mains de leur chef. Pépin, qui seul représentait une tradition et une volonté.
La tâche qui s'inqjosait alors au duc des Franks, investi d'un pouvoir sans limite sous une responsabilité absolue, était la plus grave et la plus difficile qui puisse incomber à un chef d'Etat. Les discordes civiles n'avaient guère laissé subsister du vieil empire frank que le nom : l'ordre social et la puissance politique y avaient subi une égale décadence. Rétablir l'accord entre une nation divisée et un gouvernement issu du triomphe d'un parti, c'eût été déjà, certes, un rude labeur; eh bien, c'était la moindre des difficultés de la situation. Car il y avait à peine une nation franke, et le principe même d'un gouvernement national était effacé. Il fallait restaurer, presque créer l'une et l'autre.
GO CIIARLEMAGNE
La restauration de rintluence militaire des Franks au dehors , et de Tunion politique à l'intérieur, entre les diverses provinces du royaume , fut l'œuvre principale de Pépin d'Héristal et de Charles-Martel. Quant au gouvernement, tel qu'il découlait des principes chrétiens substitués aux anciens errements impériaux, durant un siècle et à travers mille tâtonnements il reçut à peine ses organes rudimcntaires. Pépin le Bref devait, le premier, en poser les vraies bases , et Charlemaane en réaliser l'ensemble harmonieux.
Des deux institutions centrales en qui, à l'origine, résidait la souveraineté, savoir la royauté et les assemblées nationales, on a vu à (|uelle vaine apparence la première avait été réduite par le vainqueur de Testry. Il s'appliqua, au contraire, à relever la seconde et à lui rendre son importance primitive. Sous le régime césarien que les rois et les maires de Neustrie avaient travaillé à fonder, la convocation des grandes assemblées annuelles avait été aussi souvent que possible négligée, et leur action politique toujours combattue. Pépin d'Héristal, disent les annales de Metz, rétablit à ce sujet l'antique usage et tint régulièrement chaque année le Champ de mars, où tous les Franks devaient se rendre sous peine d'amende. Mais il est aisé de comprendre que l'antique usage, évoqué par l'annaliste, n'était observé là que dans la forme. Ce qui a été rapporté plus haut du rôle des rois fainéants en ces prétendus comices populaires montre assez que ce ne sont plus que des cérémonies d'apparat, « où les rois se montrent en pompe à la portion du peuple qui vit près de leur palais et demeure envieuse de les voir, plutôt qu'une assemblée pohtique , qui intervient dans le gouvernement '. » Le caractère et l'objet de la réforme opérée en ce point par Pépin semble être surtout militaire. Le Champ de mars redevint une convocation et une revue
• Guizot, Essais sur l'Iiisl. de France, iv Essai.