CHAPITRE I
années d'anarchie et de guerres civiles allaient remettre en question tous les résultats politiques et moraux si laborieusement conquis par le gouvernement du vaillant duc. Le roi mérovingien ne comptait pas, et pas une autorité véritable ne restait debout, capable d'arrêter l'effroyable démembrement de l'empire.
Aveuglée par l'ambition , Plectrude tenta d'abord d'occuper elle-même la souveraineté vacante, en faisant attribuer au jeune Théodoald, placé sous sa tutelle, l'héritage politique de son mari. La possession des trésors de Pépin lui permit de rallier, au moins momentanément , à sa cause les leudes austrasiens, et son premier acte d'autorité fut de faire incarcérer à Cologne, avec leur concours, le fils d'Alpaïde.
Cet attentat n'était pas moins contraire à la justice qu'à l'intérêt national. Le titre purement honorifique dont Théodoald était investi ne comportait pas, surtout eu égard à son âge , l'extension de pouvoirs où il se trouvait tout à coup élevé. Quant aux droits de la naissance, le bâtard de Grimoald en avait certainement moins encore que le bâtard de Pépin sur la succession de ce dernier. Charles , d'ailleurs, était seul en état de remplir les charges attachées à cette succession, et pour qu'une considération de cette nature, si puissante en général dans les idées du temps, n'ait pas entraîné vers lui les suffrages, il fallait que l'aristocratie austrasienne fiit encore bien peu clairvoyante et bien vénale.
Une troupe nombreuse de fidèles se groupa autour du petit maire pour aller l'installer à la cour du roi Dagobert IIL Mais, au premier bruit de cette marche, les Neus-
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triens s'étaient soulevés. S'ils avaient accepté ou subi la supériorité personnelle de Pépin, ils n'admettaient pas que la famille arnulfinge se perpétuât ainsi au pouvoir par une sorte de prescription analogue au principe de l'hérédité monarchique, et qu'elle s'arrogeât le droit d'établir, à côté des rois fainéants, des maires fainéants. La nouvelle Brunehilde n'attendit pas longtemps le châtiment de son audacieuse entreprise. Attaquée par les Neustriens dans la forêt de Guise (près de Compiègnc), son armée fut taillée en pièces. Un très-petit nombre de ses partisans échappèrent au massacre, et son petit-fds, sur qui reposaient tous ses rêves ambitieux, lui fut bientôt après enlevé par la mort.
Les vainqueurs avaient porté à la mairie un des leurs, homme d'énergie et de talent, nommé Ragenfrid, du pays d'Anjou. Quelle que fût la sagesse de ce chef, la passion populaire l'entraîna bien au delà de l'attitude défensive que l'usurpation de Plectrude avait pu inspirer légitimement aux Franks occidentaux. Il voulut donner à ses compagnons la satisfaction d'une revanche, et comme le sentiment national était aussi obtus chez lui que chez la plupart des autres chefs de l'aristocratie, il n'hésita pas à invoquer contre l'Austrasie l'appui des ennemis traditionnels de la race et de la religion des Franks. Il s'allia donc aux populations païennes de la Frise (Hollande actuelle), avec lesquelles il concerta une invasion commune. Pendant que les vainqueurs de la forêt de Guise pénétraient par la Ghampagne et l'Ardenne dans le vieux royaume ripuaire , les bandes frisonnes en violaient de leur côté la frontière au nord du Rhin, sous la conduite de leur duc Radbod. D'ailleurs, ce coup de main n'avait aucun objet politique. L'Austrasie, en proie à l'anarchie, se trouvait hors d'état de défendre son indépendance ou son intégrité territoriale. Mais il ne s'agissait entre Ragenfrid et Radbod ni de la démembrer, ni seulement de lui enlever son autonomie. Gette seconde solution surtout allait tout juste à rencontre des visées du parti de l»agenfrid; car la
Neustrie combattail maintenant pour la cause du séparatisme. Le seul résultat de l'expédition fut le pillage de la contrée envahie et la mise à rançon de la vieille Plectrude'. Après quoi , chacune des armées , gorgée de butin , regagna sa patrie, laissant l'Austrasie maîtresse de pourvoir comme elle l'entendrait à son gouvernement intérieur. Les leudes de l'Ouest ne redoutaient guère moins, ce semble, l'embarras de dominer les Austrasiens que l'humiliation d'être dominés par eux.
L'alternative, toutefois, était fatale, et l'union gouvernementale des États franks était le programme qui s'imposait désormais aux efforts de quiconque prétendait à un rôle politique. Ragenfrid avait méconnu cet intérêt primordial ; un autre se leva pour l'affirmer et le soutenir : ce fut Charles- Martel.
Dans l'écroulement de la fortune de Plectrude, il avait tout à coup recouvré sa liberté, on ne sait par quel moyen. Peutêtre les compagnons de gloire de son père l'avaient-ils euxmêmes délivré, s'avisant, un peu tard, qu'en lui seul était tout leur espoir. Ils furent du moins unanimes à se ranger sous sa bannière (716). Cette troupe vaillante, mais à peine organisée, se lança d'abord à la poursuite des Frisons, l'ennemi national, V étranger . Charles, vaincu dans la première rencontre, ne se découragea pas. Radbod continuant d'opérer sa retraite , le héros austrasien se rabattit sur les Neustriens, qui retournaient chez eux à travers la forêt d'Ardenne. Il les surprit à Amblève, près de Malmedy, et leur infligea un rude échec ^.
Moins d'un an après, il était en mesure de rentrer en campagne, à la tête d'une armée parfaitement préparée à la lutte. Au printemps de 717, il partit d'Héristal, traversa la forêt Charbonnière et pénétra dans le Cambrésis, o\x Ragen-
1 Chron. Moissiac. cap. cm.
2 Annales Meltens., ann. 716.
frid l'attendait, campé à Vinci, près de Crèvecœiir. Le roi de Neustrie, Chilpéric II, successeur de Dagobert III, était au milieu de ses troupes. Charles, chez qui le souci du bien public dominait les rancunes nationales, essaya d'abord d'obtenir par voie de négociation le résultat pour lequel il avait pris les armes. Ses députés allèrent proposer au roi un accommodement sur les bases suivantes : retour de toutes les provinces frankes à l'unité monarchique, sous le sceptre de Chilpéric ; attribution à Charles de la mairie de ce royaume unifié, avec tous les pouvoirs qui avaient appartenu à son père. La réponse de Chilpéric, dictée par Ragenfrid , ne pouvait être douteuse : le chef angevin déclara qu'il s'en rapportait au jugement de Dieu, et que l'issue de la bataille du lendemain marquerait à qui devait appartenir le gouvernement du royaume. Charles remporta de nouveau la victoire (21 mars 717) et poursuivit les Neustriens débandés jusqu'à la Seine ^ Néanmoins il ne se trouva pas en mesure de réaliser son plan. Trop d'éléments de résistance demeuraient debout en Neustrie, et force lui fut de continuer à prendre exclusivement son point d'appui en Austrasie. Par son refus d'adhérer au programme d'union nationale et par la défaite où ce refus l'avait entraîné, Chilpéric, roi d'une faction séparatiste, était, aux yeux du vainqueur de Vinci, frappé d'une double déchéance. 11 lui donna donc, non pas un rival, mais un successeur, dans la personne de Clotaire IV, Mérovingien obscur et dont la filiation n'est rien moins que prouvée.
Le parti neustrien, voulant sauvegarder son autonomie et peut-être même constituer à son profit l'unité proclamée par le maire d'Austrasie, se mit en quête de quelque puissante alliance. Mal servi par les barbares du Nord en 716, Ragenfrid tourna ses vues vers le Midi et fit appel au duc d'Aquitaine, Odon. Ce personnage, d'origine inconnue, et
t Continuai. Fredegarii Chron., cap. cvi.