CHAPITRE I
forme accomplie par saint Colomban s'effacèrent ; et , s'il en faut croire Hincmar, le christianisme sembla un moment aboli, et, dans les provinces orientales, les idoles furent restaurées.
« D'un autre côté, les hérésies grecques, protégées au midi de la Germanie par les Goths et les Hérules, renaissaient de leurs cendres. L'arianisme reparaissait dans la Bavière. Des religieux africains y avaient porté les doctrines manichéennes. On y trouvait des évêques sans siège, des prêtres sans mission, des serfs tonsurés échappés des manoirs de leurs maîtres , des clercs adultères qui sortaient de leurs orgies avinés et chancelants pour aller lire l'Evangile au peuple. D'autres immolaient des taureaux et des boucs au dieu Thor, et venaient ensuite baptiser les enfants, on ne sait au nom de quelle divinité. Un Irlandais, nommé Clément, parcourait les bords du Pdiin, traînant à sa suite une concubine, prêchant l'erreur, s'élevant contre la doctrine des Pères et contre les traditions de l'Eglise. Un autre hérétique, nommé Aldebert, faisait lire devant lui une lettre du Christ apportée par les anges, se vantait de ses miracles, distribuait lui-même ses reliques. La foule, entraînée à ses oratoires qu'il érigeait sous sa propre invocation, désertait les églises et n'écoutait plus la voix des pasteurs '. »
Une école d'historiens modernes a vainement essayé d'atténuer, même de nier la responsabilité de Charles- Martel dans les désordres dont on vient de voir le tableau ^, en accusant l'Église de s'être vengée par des calomnies contre son libérateur des sacrifices purement matériels qu'elle avait dû subir pour sa propre rançon. Sans doute, l'ignorance populaire accrédita à ce sujet, dans les siècles suivants, de misérables inventions , comme , par exemple , la légende de la vision
1 Ozanam, la Civilisation chrétienne chez les Francs , ch. v, p. 190.
2 Cette thèse a été notamment soutenue par Beugnot, Mémoire sur la spoliation des biens du clergé attribuée à Charles -Martel; dans les Mémoires de flnstilut, Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, t. XIX, p. 261.
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de saint Eucher. D'après ce récit fabuleux, qui prit naissance cent ans après les événements, Dieu aurait fait voir à Eucher, évèque d'Orléans, le vainqueur de Poitiers, aussitôt après sa mort, livré au fond des enfers aux plus horribles supplices, pour avoir usurpé le temporel des églises. Sur la divulgation de cette vision , le cercueil de Charles aurait été ouvert et on y aurait trouvé, au lieu du cadavre, un dragon noir et hideux. Les BoUandistes ont fait justice de cette fable absurde, et avec d'autant plus de motif que l'évêque Eucher avait précédé de trois ans au moins dans la tombe le grand maire austrasien.
Mais les témoignages sérieux et authentiques ne manquent point pour justifier les blâmes sévères du clergé. On peut citer, entre autres, cette lettre que saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, adressait dès l'an 723 à Daniel de Winchester. Parlant d'une démarche qu'il devait faire auprès du duc des Franks et de la répugnance qu'il y éprouvait : « Je trouverai, dit- il, à sa cour de faux et hypocrites pasteurs, ennemis de l'Eglise de Dieu, des meurtriers, des adultères investis de titres épiscopaux, qui se perdent eux-mêmes et perdent les peuples. Sans doute, je m'abstiendrai de communiquer avec eux dans la célébration des saints mystères ; mais il me sera impossible, au milieu du palais, d'éviter leur rencontre et leur conversation. De plus, que n'ai -je point à craindre de l'influence de tels hommes sur les peuples auxquels je vais prêcher, dans sa pureté immaculée, la foi de Jésus- Christ^ ! »
La concession aux gens de guerre des dignités ecclésiastiques, voilà le vrai et légitime grief du clergé frank, l'odieux abus de pouvoir dont il a flétri le souvenir. Quant à la simple sécularisation des biens temporels , en tant que la discipline cléricale n'en était pas altérée, les intéressés furent les premiers à reconnaître la nécessité impérieuse qui avait
1 Cité ap. Darras, Hisl. générale de l'Église, l. XVII, ch. i, p. 34.