CHAPITRE I
commandé cette mesure, et à sanctionner, en dépit des violences qui y avaient présidé, la conversion des domaines ecclésiastiques en bénéfices militaires. Les décisions du concile de Leptines (743) prouvent à la fois la réalité des spoliations et la sagesse des expropriés ^ Les Pères du concile s'accordèrent pour laisser la disposition des biens enlevés aux établissements religieux aux deux princes Carloman et Pépin, fils et successeurs de Charles-Martel , afin de subvenir aux besoins de Tarmée.
Si , sous la pression des circonstances et sans calculer toute la portée de ses actes, le vainqueur de Poitiers désorganisa l'Eglise franke , l'erreur est grande cependant de ceux qui le considèrent comme un partisan du paganisme et un adversaire des influences catholiques. A ce point de vue, au contraire, il se montra fidèle aux traditions de sa famille : il fut toujours le protecteur énergique et l'auxihaire dévoué de l'apostolat chrétien chez les barbares. Tous les documents historiques en font foi : nous possédons les instructions par lesquelles il recommandait à ses fonctionnaires de Germanie les prédicateurs de l'Evangile, ainsi qu'une lettre élogieuse que son zèle lui valut de la part du pape Grégoire II ^
Du reste , même ses mesures spoliatrices à l'égard de l'Eglise nationale n'affaiblirent jamais la confiance que le saint-siége avait mise dans ce descendant de saint Arnulf. II en reçut, à la fin de sa carrière, un éclatant témoignage. C'est sur lui, en effet, que le souverain pontife Grégoire III, en butte aux persécutions des Grecs et des Langobards, jeta les yeux pour remplir, comme chef politique de la chrétienté, la mission jadis dévolue à Constantin, et que les maîtres dégénérés du Bas-Empire avaient désertée (741). La mort ne permit pas à Charles-Martel de répondre à cet appel et d'obtenir peut-être lui-même, au détriment de son petit-fils, le
' Peiiz , Monumenla , etc., Leges, t. I, p. 18.
2 Ap. Wurdlwein, Epislolœ S. Bonifacii , epist. V et XI, p. 21 et 29.
glorieux nom de Charles le Grand {Carolus magnus, Charlemagne). La démarche de la papaulë auprès du vaillant duc austrasien n'en marque pas moins, et d'une manière précise, une époque des plus solennelles de notre histoire : le moment où la révolution de 613 est arrivée à ses conséquences logiques. La France avait enfin constitué son unité, l'Europe était en voie d'apaisement et d'organisation sous la tutelle de la France ; le peuple de Clovis était pleinement entré dans son rôle civilisateur. C'est à la famille arnulfinge que revenait l'honneur des résultats si rapidement obtenus. Voilà ce que la plus haute autorité morale du monde proclama, en 741, en assignant au glorieux héritier de cette famille son rang légitime, comme chef de la monarchie gallofrankc, à la tête de l'Occident chrétien. La voie était ouverte, la place préparée au roi Pépin le Bref et à l'empereur Charlemagne !
Fia. 23. - Cibl. nationale, Lat. n» 1141 , f» 4. (ix" siècle.)