CHAPITRE II
anglo-saxons et qui fut suivi à Soissons par le disciple d'Egbert : « Je jure, disait le roi, de conserver en paix rÉglise de Dieu et tout le peuple chrétien sous mon gouvernement, de réprimer l'injustice, de quelque part qu'elle vienne, de joindre dans tous mes jugements l'équité à la miséricorde. Ainsi puisse le Dieu très -bon et très -clément nous pardonner à tous dans sa miséricorde éternelle ! » On versait alors l'huile sainte sur la tête du roi. Les principaux seigneurs s'approchaient et, conjointement avec les évoques, lui plaçaient le sceptre dans la main. L'archevêque commençait les acclamations : — « Qu'il soit toujours victorieux et magnanime! Que tous ses jugements soient équitables et sages ! Que son règne soit paisible , et que ses triomphes ne coûtent point de sang! Que sa vie soit une suite de prospérités ! Qu'après son règne terrestre il jouisse de la félicité éternelle ! » — Le peuple criait ensuite par trois fois : Vivat rex in œternum ^ ! C'est ainsi que, dans la personne du premier roi carolingien, le pouvoir suprême se spiritualise et commence à relever d'un autre principe que la force. On voit, pour la première fois, celui qui en est revêtu jurer l'observation des lois et contracter des engagements visà-vis de ses sujets , dont l'assentiment , sinon l'élection proprement dite, forme une condition nécessaire de sa souveraineté. « Je reconnais là, observe Ozanam, le droit ecclésiastique, qui ne permet pas qu'on donne à la communauté un supérieur malgré elle, ni que l'évêque soit consacré sans que l'on ait demandé si l'assemblée des fidèles y consent ; surtout je reconnais le droit public du moyen âge, qui fait descendre de Dieu la souveraineté, mais qui la fait descendre dans la nation , libre de la déléguer à un seul ou à plusieurs, pour un temps ou à perpétuité ^ »
Les circonstances de son couronnement donnaient au chef
1 Darras, Hist. génér. de l'Église, t. XVII, ch. ii. p. 243.
2 Ozanam, la Civilis. chrél. chez les Francs, ch. viii, p; 349.
de la nouvelle dynastie un prestige que la force même des traditions n'avait pu procurer aux plus habiles de ses prédécesseurs. Proclamé par les leudes et les évoques de toutes les parties du territoire frank, béni par un mandataire de rÉglise universelle, Pépin ne fut pas, comme la plupart des Mérovingiens, le roi particulier d'une seule province, Austrasie ou Neustrie, ni le représentant exclusif d'une faction dominante : par son sacre il devint de droit, comme il l'était déjà de fait, le législateur et le magistrat de la « France » entière.
Deux ans plus tard, la cérémonie de Soissons reçut une consécration solennelle dans la basilique de Saint -Denis et de la main même du souverain pontife , devenu , au milieu des agitations politiques de l'Italie, l'hôte du peuple frank. Avant de raconter ce grand événement, qui inaugure à la fois la vie publique du jeune Charles et le protectorat de la France sur le pouvoir temporel des papes, il importe d'exphquer les origines de ce pouvoir temporel, dont la fondation se lie si intimement au sujet de cette histoire.
Lorsque Pépin monta sur le trône, il y avait juste un quart de siècle que la souveraineté pontificale avait une existence officielle et s'exerçait, sans compétition intérieure, dans le duché de Rome. Toutefois elle datait de plus loin en réahté que le gouvernement d'aucun des nouveaux Etats de l'Europe. Elle avait déjà fourni une utile et glorieuse carrière de plus de quatre cents ans', dans cette région privilégiée do l'Italie centrale, seule partie de l'ancien empire
• Sur les origines du pouvoir temporel , voy. Gosselin , du Pouvoir du pape au moyen âge.