CHAPITRE H
OÙ les barbares n'eussent jamais fait d'établissement durable. Préparée, rendue même nécessaire par la translation à Byzance du trône de Constantin, la juridiction temporelle des papes s'était , il est vrai , renfermée , aussi longtemps que les circonstances l'avaient permis, dans le domaine des intérêts religieux. Si, dès le v*" siècle, on voit saint Gélestin, saint Gelase, saint Symmaque frapper des hérétiques d'une peine civile, en les bannissant du territoire italien, en même temps la correspondance de ces papes avec l'empereur Anastase témoigne de leur désir d'éviter la confusion des deux pouvoirs. Mais les invasions barbares devaient forcer le saint-siége à sortir de cette réserve et à exercer une protection plus étendue sur les peuples sans défense. Saint Léon fait plus que de gouverner l'Italie, il la sauve des ravages d'Attila et de Genséric. Les empereurs eux-mêmes ont recours à cette intervention auguste, plus efficace que leurs armées, et Agapet est choisi pour négociateur de la paix entre Justinien et le roi goth Théodat. Le monarque , appréciant l'avantage pour sa propre sécurité de fortifier cette puissance médiatrice, accorde au successeur d'Agapet, Vigile, une pragmatique, qui reconnaît et organise, sous l'autorité pontificale, l'autonomie de ce qu'on allait bientôt appeler de nouveau « la république romaine ».
En vain, dans les divisions administratives de l'empire, le duché de Rome figurait encore au rang des provinces ordinaires; les faits de chaque jour démentaient cette assimilation, et les officiers chargés de représenter dans ce territoire le souverain de Byzance proclamaient eux-mêmes le caractère subalterne de leurs attributions, à côté des droits du saint-siége. C'est ainsi que le sénateur Cassiodore, promu à la dignité de préfet du prétoire, pouvait tenir ce langage au pape Jean II , de- l'aveu du gouvernement impérial : « C'est vous que regarde la protection de ce peuple, puis(fue vous tenez cette mission de Dieu. Si la
garde de la cité nous concerne pour certains détails, elle vous appartient à vous sans restriction, et votre qualité de pasteur spirituel n'exclut pas le soin des choses temporelles, »
A partir du milieu du vi° siècle, l'affaiblissement de Tempire, par suite de l'invasion d'un peuple germanique dans la haute Italie et de la fondation du royaume langobard(572), plonge encore plus avant les papes dans le souci des affaires publiques. La Péninsule demeure dès lors à peu près abandonnée à ses seuls moyens de défense. Il y eut bien à Ravenne, sous le titre d'exarque, une sorte de proconsul à la manière antique, gouvernant et surtout rançonnant, au nom de la cour byzantine, les provinces non envahies. Les ducs qu'il nommait ou révoquait à sa guise, à Rome, à Naples, à Gènes, dans la Pentapole, et jusqu'aux magistrats municipaux des côtes méridionales, de la Sicile, de la Corse et de la Sardaigne, lesquels, étant électifs, échappaient à son contrôle, étaient censés former, il est vrai, sous ses ordres, les cadres complets d'une administration impériale. Mais ce vain appareil de centralisation politique et militaire n'était qu'une étiquette sans réaUté. Le conquérant langobard, Alboin, avait, dès le début, mis un obstacle insurmontable à son fonctionnement, en créant les deux duchés barbares de Spolète et de Rénévent, qui isolaient Ravenne, tête sans corps, de Rome et du reste de la Péninsule.
D'ailleurs, deux cents ans après le démembrement de l'empire d'Occident, l'exarchat n'apparaissait aux yeux du patriotisme italien que comme un gouvernement d'occupation étrangère. Incapable de justifier par une protection efficace les lourds sacrifices qu'il imposait aux habitants, il blessait gratuitement les aspirations nationales. Car la vraie Italie ne voulait pas plus être grecque que langobarde : son génie la portait vers le fédéralisme. L'attachement du peujile à ses franchises municipales et à l'ortho-
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doxie catholique lui renduiL ëgalcmenl odieux le despotisme tracassier des Grecs et la grossièreté des Langobards hérétiques. Les chefs de son choix, ce n'étaient pas les délégués des monarques de Constantinople ou de Pavie, mais bien les libres magistrats de ses cités et particulièrement les évoques, véritables auteurs du renversement du royaume gothique; son centre d'attraction, c'était toujours Rome. Là, un irrésistible courant d'o})inion publique et des nécessités sociales de toute nature agrandissaient chaque jour les attributions civiles du pontife. Les fugitifs des villes opprimées par les Langobards venaient auprès de lui et non auprès de l'exarque chercher asile et i)rotection ; dans la misère et l'incurie de l'empire, c'était le trésor de l'Église romaine qui pourvoyait non -seulement au rachat des prisonniers, mais à la solde des mihces, à la construction et à l'entretien des places de guerre. Déjà, à la fin du vi° siècle, saint Grégoire le Grand, cette âme pourtant si forte, pliait sous le fardeau du pontificat, et pouvait se plaindre, avec vérité, d'avoir à remplir « moins l'office d'un pasteur des âmes que celui d'un prince temporel ». En effet, l'Italie ne connaissait pas d'autre souverain que lui. Après avoir dirigé victorieusement la défense de la Ville éternelle contre le roi langobard Agilulf, lui seul se trouva en situation de négocier la paix avec l'agresseur, au nom du peuple romain. L'exarque éleva, mais sans écho dans la Péninsule, une vaine protestation contre cette initiative du pape, par laquelle l'exarchat lui-même avait été préservé d'une destruction imminente.
Durant plus d'un siècle encore, les successeurs de saint Grégoire le Grand ne se lassèrent pas, toujours en butte aux susceptibilités séniles de l'empire, de faire tourner à son profit leur vaste inlluence et de remplir eux-mêmes la mission attribuée à l'exarchat. Ni les entraînements de leur popularité, ni l'ingratitude du pouvoir qu'ils servaient ne purent les engager à ronq)re le lien de déférence qui ralta-