LE GOUVERNEMENT MIXTE DE CHARLES ET DE CARLOMAN
ORSQu'iLS eurent rendu les derniers devoirs à leur père, chacun des deux jeunes rois s'en alla au siège particulier de son gouvernement. Sacrés depuis quatorze ans , ils n'avaient plus qu'à recevoir le serment de fidélité des leudes de leurs domaines respectifs. Cette double cérémonie s'accomplit le même jour; le 7 octobre, deux assemblées de seigneurs et d'évêques élevèrent sur le trône: l'une, à Noyon, Charlemagne; l'autre, à Soissons , Carloman. Le premier de ces princes avait vingt-six ans et demi ; l'autre , à peine dix-neuf. Quoique associés en titre à la royauté paternelle dès son
Fig. 34.— Bible de Charles le Chauve Bibl. nationale, Lat. 1, f° 366.
début, aucune charge spéciale, aucun commandement ne leur avait encore permis, même à l'aîné, de manifester, dans les choses de la politique ou de la guerre, ce que l'avenir pouvait attendre d'eux. Pépin, tant qu'il avait vécu, avait suffi seul à sa tache. Sa dévorante activité avait tenu dans l'ombre le précoce génie de l'homme prodigieux qui devait lui succéder et l'éclipser à son tour. Si bien qu'Eginhard , en racontant l'histoire du grand empereur dont il fut longtemps le secrétaire et le confident intime, déclare, comme on l'a vu, n'avoir jamais entendu parler autour de lui des années de sa vie antérieures à son couronnement.
Toutefois les phases militaires et diplomatiques déjà si compliquées de ce qu'on nous permettra d'appeler, en usant d'une expression toute moderne, la question romaine, puis les rudes campagnes d'Aquitaine, avaient été pour Charles, au sortir de l'adolescence, une forte école, bien propre à mûrir son intelligence et à tremper son caractère.
Ce furent précisément l'Aquitaine et l'Italie qui l'occupèrent d'abord au début de son règne.
La pacification des provinces méridionales de la Gaule n'était au fond qu'une trêve, subie avec impatience par une population épuisée d'hommes et que la mort de Vaïfer laissait désorganisée. Œuvre de violence, maintenue par la compression, elle ne pouvait être ni sincère ni durable. Aucune communauté d'intérêts, d'idées ni de mœurs ne rapprochait encore, dans la récente conquête de Pépin, les vainqueurs arrogants et les vaincus farouches. Entre eux tout était contraste et motif de division. 11 ne fallait rien moins que l'action lente et graduelle du système fc'odal, s'excrçant isolément, mais uniformément, durant de longs siècles sur tous les points à la fois de la vieille Gaule, pour arriver à souder et à harmoniser, sans cependant amener leur fusion complète, ces deux éléments si distincts et si dissemblables de notre nation, le Français de race et le Provençal. A une époque où la fidélité même des nationaux était viagère et ne se
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transmettait pas d'un prince à ses fils en vertu du principe de riiérédité monarchique, cette loi des rapports sociaux sanctionnait en quelque sorte le caractère précaire de la soumission des peuples conquis. Les nobles aquitains, qui avaient juré obéissance à Pépin, s'estimèrent par sa mort déliés de leur serment.
Que leur importaient les arrangements conclus à Saint- Denis, dans une assemblée de leurs ennemis? Ils firent comme les leudes du Nord : ils se donnèrent un chef de leur choix, et ils le prirent, eux aussi, dans leur famille dynastique. Ce fut le vieil Ilunald, seul survivant de cette famille. Après vingt-quatre ans de retraite dans le monastère de l'île de Rhé, il jeta le froc, ressaisit son épée, qui s'était jadis mesurée, non sans gloire, avec celle de Charles- Martel, et rallia autour de lui tous les partisans de l'indépendance aquitanique. Le soulèvement ne rencontra pas dans le pays la moindre résistance. On ne voit pas qu'il se soit manifesté, sur un point quelconque du territoire, aucune réaction en faveur de l'ahiance franke. Les anciens compagnons de Vaïfer s'élancèrent, à la suite d'Hunald, à la défense de leur frontière septentrionale.
Mais Charles ne leur laissa pas le temps de s'avancer bien loin. Au premier bruit de l'insurrection, il arrivait sur la Loire, entraînant avec lui les guerriers qui s'étaient rassemblés pour le Champ de mai. Carloman, non moins intéressé dans la querelle, devait amener ses contingents à l'armée nationale. Mais des germes de mésintelligence existaient entre les deux frères. Le cadet , jaloux , à ce qu'il semble, de la part de patrimoine assignée à son aîné, plus irrité encore sans doute de n'être roi que de nom, et de subir, bon gré, mal gré, l'influence prépondérante que la supériorité de l'âge, de l'expérience et des talents attribuait à Charles dans tous les actes de leur administration commune, voulait faire acte d'indépendance et ne s'associait qu'à contrecœur à une expédition où il ne devait remplir qu'un rôle