CHAPITRE IV
subordonné. D'imprudents conseillers, exploitant, au profit de leurs amours- propres et de leurs ambitions séparatistes, cette susceptibilité juvénile, le poussaient à régner suivant la tradition mérovingienne et à ériger ses domaines en un royaume particulier. C'est dans ces dispositions qu'il eut une entrevue avec son frère à l'entrée du Poitou, en un lieu qui ne saurait être déterminé avec précision et que les chroniqueurs appellent ad Duas Dives^. Elle aboutit à une rupture et à la retraite de Carloman et de ses fidèles. Charles continua néanmoins sa marche sans s'inquiéter de cette défection, considérant comme plus urgent alors de sauver l'intégrité de l'empire frank que d'en discuter le partage et l'administration , et faisant passer la sécurité de la patrie avant le souci de ses affaires domestiques.
Angoulème était le poste avancé de la domination carolingienne dans le Midi et son point d'observation. La ville renfermait un dépôt d'armes et de munitions de guerre, organisé par Pépin. Charles y prit ses dernières dispositions. Il emmena les seigneurs franks que son père y avait laissés pour surveiller le pays; il s'adjoignit aussi l'évêque de ce siège, nommé Launus^, ancien chapelain de son père. Ainsi entouré de guides sûrs et expérimentés, le jeune roi poussa rapidement jusqu'à la Dordogne. Le Périgord, théâtre accoutumé des grandes luttes des champions du Nord et de ceux du Midi, vit bientôt les deux armées aux prises. La fortune fut une fois de plus favorable aux envahisseurs. Charles, à la tête d'une poignée d'hommes,, dispersa du premier coup les troupes aquitaines. Hunald, affaibli par l'âge et abattu par tant de catastrophes, n'essaya pas de prolonger la résistance. Il s'enfuit au delà de la Garonne chercher un appui chez les Vascons. Son peuple d'ailleurs, fier et prompt à l'enthousiasme, n'était pas ca-
1 Annales Loisel.,— Eginardi , — Metlens., ap. D. Bouquet, t. V, p. 37,200,
2 Monach. Engolism. Vita Karoli Magni, ap. D. Bouquet, t. V, p. 18'i.
pable de persévérance et d'union dans la défaite. Le corps social du royaume d'Aquitaine, plus encore que la débile ardeur de son dernier chef, était frappé de sénilité et d'impuissance.
Charles envoya sommer Lupus, duc des Vascons, de lui livrer le fugitif. Tel était déjà le prestige du jeune vainqueur, que le chef de ces montagnards indomptés n'osa braver sa colère : malgré la haine traditionnelle de sa race contre les Franks, il se résigna à la honte de trahir son hôte et de se reconnaître lui-même vassal du fds de Pépin ^
Celui-ci, pas plus que son père et son aïeul, n'occupa militairement le pays qu'il venait de réduire à l'obéissance. C'en était fini des guerres d'invasion. Les descendants des anciens émigrants d'outre -Rhin ne pouvaient plus même se décider à faire des étabhssements permanents, ni seulement à laisser des garnisons à demeure dans les riches et belles contrées du midi de la Loire. Le christianisme avait éteint non pas, il est vrai, l'ardeur batailleuse, mais du moins l'humeur vagabonde de ces fils de la Germanie. En leur donnant des autels, il avait donné, comme il arrive toujours, aux vieilles tribus errantes un foyer, une patrie. Charles se borna à bâtir sur les bords de la Dordognc une citadelle qu'on appela le Château -Frank, Frandacum , et qui fut l'origine de la ville de Fronsac^ Ainsi le nom de cette locahté, aujourd'hui obscure, perpétue le souvenir de la prise de possession définitive par la France de sa frontière pyrénéenne. Un burg , isolé à cent lieues de la vraie France d'alors, au milieu d'une population hostile, fut jugé suffisant, et il devait l'être en effet, pour tenir en respect une province qui ne comprenait pas moins du quart de la France actuelle. C'est que sur ce sol, si opiniâtrement
1 Annales Francor., ann. 769, ap. D. Bouquet, t. V.
2 Eginh. Vita Karoli Magni, ap. D. Bouquet, t. V, p. 91.