CHAPITRE IV 1S
fatal message désorganise leur petite armée. La crédulité chez les uns, chez les autres la crainte du péril, entraînent une désertion générale.
Après de longues hésitations, et « quand déjà sonnait la cloche des matines », les deux chefs, forts de leur innocence vis-à-vis du saint-siége, se décident à paraître à la conférence. C'était leur perte. Desiderius les arrête comme prisonniers de guerre; le pape, épouvanté de leur imprudence, leur suggère la seule voie de salut qui reste. Il les presse, les conjure d'embrasser la vie religieuse. Desiderius consent à cette combinaison, qui doit le délivrer de l'influence politique de ces deux hommes. Peut-être même (sa perfide cruauté autorise de tels soupçons et l'avenir allait les justifier) caressait-il déjà l'arrière-pensée que sa vengeance serait d'autant plus aisée, en s'exerçant sur des hommes dépouillés de leurs hautes magistratures et confondus dans les rangs des simples clercs. Le primicier et son fils se résignent au sacrifice de la puissance pour sauver leur vie, et, séance tenante, ils se laissent incorporer au clergé de la basihque Vaticane. Cette formahté assurait le présent sans engager l'avenir, puisqu'ils n'étaient encore fiés par aucun vœu. De son côté, le pape s'occupe tout aussitôt de préparer leur évasion. Il en trouve le moyen et le leur fait connaître en grand secret : une porte doit leur être ouverte la nuit suivante. Mais le parti langobard arrangeait aussi ses plans dans le mystère, et malheureusement il prit les devants. Au coucher du soleil, le cubiculaire sort de Rome à la tête de sa bande, s'abouche avec le roi , arrache Christophe et Sergius de leur asile sacré, leur fait crever les yeux et les jette dans un cachot. Le père y succomba au bout de trois jours. Le fils survécut quelques années ; mais il ne recouvra pas sa liberté , et la rage inassouvie de ses ennemis lui réservait un nouveau supplice ^
< Anast. Lib. Pontifie, cité ap. Darras, Hisf. génér. de l'Église, t. XVII , ch. v, p. 411 et suiv.
En ce temps-là, un message fut apporté de la part d'Etienne III « à la dame Bertrade, sa religieuse fille consacrée à Dieu, et au seigneur son très-excellent fils Charles, roi des Franks et patrice des Romains » . Les événements dont nous venons d'emprunter le récit aux fastes pontificaux du bibliothécaire Anastase, étaient présentés dans ce document sous un jour bien différent et tout à l'honneur du roi langobard. Le primicier et son fils, ce même Sergius chargé naguère d'une mission de confiance à la cour carolingienne, y étaient dénoncés comme les tvrans du saint - siéçre , comme des traîtres, des assassins qui avaient conspiré la mort du souverain pontife, associant à cet horrible dessein un Frank envoyé du roi Garloman. C'était au dévouement de Desiderius, son fidèle allié, qu'Etienne se proclamait redevable de son salut. « Que vos très-chrétiennes Excellences sachent, disait en terminant cette pièce singuhère, que notre trèscher fils le roi Desiderius, que Dieu protège, s'est définitivement accordé avec nous, et qu'il a remph, à notre pleine et entière satisfaction , ses engagements vis-à-vis de saint Pierre ' . »
Il est aisé de reconnaître , à ce dernier trait notamment , finspiration de cette lettre mensongère. La perfidie ne tarda pas d'ailleurs à être révélée d'une manière positive à la cour carolingienne. Desiderius avait renouvelé un artifice déjà employé par son prédécesseur Aistulf. Il avait dicté la lettre au pape, son captif au Vatican, ou plutôt, sans doute, il avait dû la fabriquer lui-même, à finsu de son auteur prétendu, de même que l'insidieux message qui lui avait livré sans défense Christophe et Sergius. Le désir de profiter de la mésintelligence qui régnait alors entre les deux fils de Pépin , et de faggraver encore, se manifeste dans ce document perfide, adressé seulement à l'un des deux rois, et oi!i le représentant de l'autre est accusé de complicité dans une tentative d'assassinat contre le pape.
1 Stephan. 111 , papœ , EpisL, ap. D. Bouquet, t. V. p. 337, 538.