CHAPITRE IV
Desideriiis avait des intérêts de plus d\me sorte au succès de sa supercherie diplomatique. Le changement de règne dans la monarchie carolingienne avait produit en sa faveur un revirement bien étrange. Rompant avec toutes les traditions de la nouvelle dynastie , la reine mère était sympathique à l'alliance langobarde. Etait - ce chez elle un penchant naturel, l'instinct de solidarité entre les races germaniques, — ainsi que certains historiens le supposent, attribuant à cette divergence d'opinion la disgrâce où Pépin avait tenu sa femme pendant plusieurs années ; — était-ce , au contraire, un simple expédient politique, destiné à parer aux dangers présents et par lequel elle eût voulu neutraliser, en lui ôtant son principal appui, la rébellion, toujours renaissante, des vassaux de Bavière et d'Aquitaine? Quoi qu'il en soit, ces tendances anciennes ou nouvelles de Bertrade avaient déjà engagé la royauté franke dans une ligne de conduite qui menaçait à la fois de lui faire perdre le bénéfice de son rôle providentiel à la tète de la chrétienté et de compromettre l'indépendance du pouvoir pontifical.
Or, en vertu de son sacre et grâce à la déférence fdiale des jeunes rois, la veuve de Pépin exerçait, depuis la mort de son mari, une influence prépondérante dans le gouvernement ^ ; et le plan à la réalisation duquel elle employait cette influence, c'était de fonder sur les liens du sang, par un double mariage entre leurs familles royales, l'alliance des deux monarchies barbares appelées désoraiais à soutenir l'une et l'autre le développement parallèle de leurs destinées en deçà et au delà des Alpes. Bertrade avait promis la main de sa fille Gisèle à Adelgis , héritier du trône langobard , et elle voulait faire épouser à l'un de ses fds la fille de Deside-
1 La reine mère avait la première place dans les relations diplomatiques , ainsi que le témoigne cette suscription ordinaire des premières lettres du pape Etienne 111 : Domnœ religiosœ filiœ Berlradœ, Deo consecrake, seu Domno excellentissimo fllio Carolo , régi Francorum et patricio Romanorum , Siephanus papa. Ap. D. Bouquet, t. V, p. 537 et suiv.
rius. Rien ne pouvait, après de telles négociations, lui être plus agréable que l'annonce d'un accord entre le saint-siége et la cour de Pavie; car, en dépit des erreurs de sa politique, elle était, par piété, sincèrement dévouée à l'Eglise, et elle voulait, elle croyait peut-être travailler à son tour, et aussi efficacement que son mari, à fortifier le trône apostolique.
Elle ne garda pas longtemps ses illusions chimériques sur l'union des deux gouvernements italiens qu'elle avait rêvé de concilier. En réponse à l'étonnant message rapporté plus liaut, une ambassade avait été envoyée à Rome par Charles et sa mère. Carloman, depuis sa rupture avec son frère, ne s'associait plus aux actes de cette nature. Le chef de l'ambassade, l'abbé Ithier, au lieu de n'avoir qu'à constater le rapprochement des cours de Rome et de Pavie et à les en féliciter l'une et l'autre , arriva fort à propos pour employer l'influence du nom frank à la défense des intérêts du saintsiége contre son soi-disant allié. La besogne qui lui échut, en qualité de représentant du patrice Charles, et dont il s'acquitta d'ailleurs, au témoignage du pape, avec autant d'habileté que de zèle, fut la reprise légale des patrimoines de l'Eglise, confisqués à la faveur des derniers troubles dans le duché langobard deBénévent^ La nécessité d'une telle intervention formait un commentaire imprévu, mais concluant, de la fameuse lettre du Vatican.
Ainsi déçue, Bertrade n'en demeura pas moins attachée à ses projets, dont le résultat, pour être plus éloigné et plus difficile à atteindre , ne lui semblait pas moins avantageux. Elle n'y épargna point sa peine, et elle entreprit dans ce but, au printemps de 770, un long voyage diplomatique. Le premier point à gagner, avant de chercher des alliances à la monarchie franke, c'était de rétablir fharmonie dans le gouvernement de cette monarchie même par le rapprochement
1 Stephan. 111 , papœ, EpisL, ap. D. Bouquet, t. V, p. 538.