‹ CharlemagneChapitre 8 sur 236 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

tion purement germanique, qu'il s'appelle enfin Grégoire de Tours ou Nicetius de Trêves, l'évêque de cette origine et de cette époque offre partout le même type; partout il poursuit le même idéal , qui est bien plutôt la restauration du passé que l'appropriation aux besoins de l'avenir des éléments de vie fournis par les races nouvelles. Tout à l'édification des fidèles et à la controverse avec les hérétiques, ces apôtres sédentaires ne sortaient pas de la sphère des idées et des institutions chrétiennes. On eût dit que, satisfaits d'avoir une fois mis un frein à la barbarie , ils se flattaient de l'avoir pour jamais domptée.

Cependant, au cœur même de leurs diocèses, les vieilles superstitions germaniques et môme les cérémonies officielles du culte barbare restaient encore en vigueur. Il s'en fallait que tous les Franks eussent suivi Clovis au baptême. On voyait encore , au vii° siècle , en pleine Neustrie , non loin de Paris, des autels consacrés aux divinités d'outre-Rhin, et où les adorateurs se pressaient en foule \ Les cours mêmes des princes mérovingiens comptèrent longtemps des païens parmi leurs plus hauts dignitaires, et plus d'une légende nous montre sur la même table des villas royales, dans les festins d'apparat, les viandes des sacrifices odiniques, servies pour des leudes idolâtres, à côté des mets des convives chrétiens, que bénissait la main d'un évêque.

Les guerriers élevés dans la foi du Christ , vivant dans le contact perpétuel des païens, au sein des campagnes, loin des résidences préférées du clergé roman ^, se distinguaient à peine de leurs compagnons non encore convertis , et n'avaient pas, en général, des mœurs moins violentes et moins corrompues. Aussi quand, vers la fin du vi* siècle, les membres de cette classe ignorante et grossière, séduits par les riches patrimoines de l'Éghse, réussirent à se faire imposer

1 Ozanam , la Civilisalion chrétienne chez les Francs, ch. ni, p. 75.

2 C'esl-à-dire galio-roniain.

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aux fidèles par rauLorité royale et envahirent soudain le gouvernement des évêchés et des abbayes, le scandale fiit-il grand et le désordre lamentable. « Ainsi, dit Ozanam, commençait cette usurpation de l'aristocratie militaire , qui , soutenue par la simonie, perpétuée par le concubinage, aurait fait du sacerdoce une caste et de rÉglise un fief, sans l'infatigable résistance des papes ^ »

Heureusement l'œuvre préservatrice du saint -siège avait trouvé, dès la première heure et sur le théâtre morne du péril, de précieux auxiliaires. A la même époque, saint Colomban, établi avec sa colonie irlandaise dans un âpre défilé des Vosges, aux portes mômes du royaume d'Austrasie, si difficilement accessible jusque-là aux idées de la civilisation romane, attirait et transformait dans son école monastique toute une génération de disciples, élite de la race franke. Ainsi l'Irlande acquittait sa dette envers la Gaule, qui lui avait jadis envoyé saint Patrice, son premier apôtre; ainsi la race celtique, au génie souple et communicatif, accomplissait sa destinée. Héritière privilégiée de la culture gréco-latine, son rôle avait été d'en transmettre la tradition aux sociétés modernes successivement introduites dans le concert de la clirétienté. Après avoir produit l'épiscopat des Gaules, qui avait converti les bar})ares conquérants, c'était encore le sang et l'esprit de la race celtique qui vivaient dans le monachisme hybernien, appelé à discipliner dans le sacerdoce les barbares convertis et à les transformer eux-mêmes en convertisseurs.

L'influence irlandaise domine fhistoire des origines carohngiennes; car c'est d'elle que procède, sans aucun doute, la vocation religieuse de saint Ariiulf. Elle aussi inspira aux descendants de ce saint personnage leurs grandes fondations monastiques, qui sont peut-être le plus solide titre de gloire de cette famille et le principal service qu'elle ait rendu à sa

1 La Civilisation chrétienne chez les Francs, ch. m, p. 90.

patrie. Toutefois l'Eglise consacra la puissance des premiers Carolingiens, mais elle ne l'établit pas : quand ils apportèrent leur concours à ses œuvres, ils avaient déjà acquis une haute importance sociale, comme chefs de l'aristocratie terrienne et militaire.

C'est, en effet, à la prééminence d'une aristocratie déjà nettement tranchée, quoique jusqu'alors toute personnelle et viagère, qu'avait abouti, après un siècle de propriété territoriale, l'organisation d'abord absolument démocratique du compagnonnage chez les Franks. Sans doute le temps était loin encore où devait se constituer, dans l'Etat gallofrank, une noblesse héréditaire. Quant à présent, tous les propriétaires suzerains, appelés hommes sahques, à raison du rang de leur domaine (sala), restaient encore, en principe, politiquement égaux entre eux, tandis qu'ils formaient, visà-vis des simples hommes libres, dits propriétaires romans ou plutôt à la manière romaine (romani possessores) , et de la classe quasi-servile des Lèies germaniques, la seule caste privilégiée de la nation. Le tarif des compositions judiciaires (luelirgeld), évaluation de l'importance sociale des individus, maintenait au profit des hommes saliques, à travers les générations successives, la supériorité de rang et de prérogatives qui est le caractère essentiel de la noblesse, en estimant toujours la personne du Frank le double de celle du Roman.

Mais non-seulement la confusion des races s'était produite dans chacune de ces couches sociales : les bandes guerrières elles-mêmes, tout en restant germaniques par leur composition, en quelque province qu'elles fussent fixées, avaient perdu leur physionomie primitive, au contact de l'ancienne société. La base et le lien des rapports entre leurs membres avaient complètement changé. Une double création du système administratif établi par l'empire sur le sol de la Gaule avait fourni le type et le cadre de cette transformation rapide : c'était le bénéfice militaire et la mobile hiérarchie des fonctions et des dignités pubhques. Ainsi, dès le début.

les traditions romaines avaient concouru avec les mœurs germaniques à produire cette puissance, sans exemple dans le passé, de l'aristocratie terrienne.

La prise de possession des contrées d'entre le Rhin et la Loire avait fait des tribus commandées par Clovis une confédération de guerriers propriétaires. Dans cet état, chacun des citoyens , c'est-à-dire des hommes libres qui avaient contribué à la victoire, continuait, comme membre de l'armée nationale, de relever directement du roi. La part, proportionnelle à son grade, qu'il avait reçue dans la distribution des terres conquises, ne représentait que le prix de sa vaillance et n'ajoutait aucune charge nouvelle à ses devoirs militaires. La propriété ainsi obtenue était pour tous absolue, ou, comme on disait, allodiale, et le moins favorisé des combattants se trouvait maître du modeste domaine qui lui était échu par le sort des armes, aussi parfaitement que le roi mérovingien jouissait des dotations de son fisc. L'impôt foncier même ne l'atteignait pas, non plus que le Gaulois assimilé à lui par l'ingénuité ; il ne frappait que les biens des possesseurs romans, des romani possessores.

Tel se montre, à l'origine, le régime uniforme de la propriété dans la France mérovingienne. Mais la jouissance du sol, tout en initiant les Franks au sentiment de l'indépendance individuelle, n'avait pas rompu parmi eux la tradition du cortège germanique. Les guerres perpétuelles du vi° siècle l'avaient plutôt développée. Seulement le chef de bande, qu'il fût roi ou simple prince de district, pour payer le dévouement des fidèles librement attachés à sa fortune, n'avait pu s'en tenir à ces récompenses primitives dont parle Tacite : un cheval ou une framée sanglante. Le partage des dépouilles de l'ancien monde avait accru les exigences. Le chef assigna dès lors comme loyer aux services de ses braves des portions de ses biens allodiaux : imitant en cela, comme on l'a dit, l'exemple des empereurs quand ils avaient fondé sur le sol provincial, réputé domaine imprescriptible de l'Etat, des

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