CHAPITRE I U
colonies militaires, où les familles de légionnaires recevaient, en guise de solde, l'usufruit de la terre qu'ils étaient chargés de défendre.
Cet emprunt aux usages romains, point de départ de ce qu'il y eut de plus original dans l'édifice politique du moyen âge, c'est-à-dire le vasselage et la féodalité, fut tout d'abord la cause directe de la crise sociale d'où devait sortir la puissance carolingienne. Il fît l'aristocratie , qui n'existait pas chez les peuples de l'invasion. L'homme salique, en effet, contracta envers le chef de son choix des obligations personnelles d'un caractère tout nouveau , dans la limite et pendant la durée du bienfait ou bénéfîce (benefïcium) qu'il obtenait de lui. Ainsi l'égalité civile s'évanouit. Les bénéficiers des grands leudes se trouvaient, sans cependant déchoir, reculés de fait d'un rang dans l'Etat, et une autorité diclincte , celle de leurs obligataires , s'interposait entre eux et le pouvoir souverain.
Une telle révolution , dont on verra plus loin les résultats pour les destinées de la royauté , était la conséquence et devint la cause active de la disparition des allodes dans la classe des guerriers subalternes. Les revenus d'un modeste avoir ne suffisaient pas longtemps aux frais des lointaines expéditions sans cesse renouvelées pour l'agrandissement ou la défense de la monarchie mérovingienne. L'unique moyen , pour la plupart des hommes libres , de s'assurer les ressources indispensables était d'abandonner leur patrimoine à quelque riche propriétaire qui leur en laissait la jouissance, mais sous la forme et aux charges des bénéfices ordinaires, et qui, de ce moment, les enrôlant dans son escorte, devait pourvoir lui-même en campagne à leur équipement et à leur entretien. Heureux encore ceux qui se résignaient à ce sacrifice en temps opportun pour conjurer une ruine totale , qui les eût plongés irrévocablement dans la demi-servitude du colonat.
Voilà comment, dans un état politique basé sur l'égalité sociale, des milliers d'existences, d'abord indépendantes,
s'étaient peu à peu absorbées, en quelque suite, clans une élite de personnalités plus considérables. Puis, en se généralisant, Tabdication de l'indépendance native avait presque fini par faire loi. Car, après avoir acheté des auxiliaires par nécessité, les grands du peuple s'étaient élevés à une prééminence si redoutable, que quiconque ne se sentait pas en mesure de rivaliser avec un puissant voisin, ne trouvait de sécurité qu'à s'abriter sous sa tutelle. La recommandation spontanée du faible à un plus fort était venue à son tour placer le recommandé dans la clientèle d'un patron , au même rang que les bénéficiers réels, et achever la constitution d'une aristocratie, dont chaque membre représentait une collectivité de citoyens plus ou moins assujettis à son autorité, et gouvernait à peu près sans contrôle une portion du territoire national.
La force des choses avait donc ramené ce régime d'effacement de la classe moyenne et de concentration excessive de la propriété, que le prêtre Salvien ^ dépeignait, peu avant les grandes invasions, comme un des funestes symptômes de la dissolution du monde romain. La prépondérance écrasante du patriciat de l'époque impériale revivait tout entière , plutôt aggravée qu'atténuée, dans l'aristocratie franke. Sans doute le péril social n'eût pas été moindre alors qu'au temps de Salvien , si l'aristocratie renaissante n'avait fait que peser sur le reste de la nation, à l'exemple de l'ancien patriciat, jouet lui-même de la corruption du sénat et du despotisme des Césars. Mais la logique du moins, au défaut de l'équité, présidait au nouvel ordre de choses. Les détenteurs de la grande propriété y possédaient le pouvoir dans la même mesure que la richesse : c'étaient eux qui faisaient les lois dans l'assemblée nationale, et ils avaient fini par dominer la royauté.
La puissance des rois s'était restreinte elle-même préci-
1 De Gubcrnalione Dei.
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