‹ CharlemagneChapitre 85 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

d'informations que des réfugiés et des conspirateurs, connaissait mal l'esprit et les ressources de la « France » unifiée, de même que le caractère de son jeune roi. Il connaissait mal aussi le nouveau pape ; car il n'attendait rien moins de son aveuglement, en retour de banales assurances d'amitié , qu'une collaboration active à la réussite d'un plan dont le saint-siége eût été la première victime. Ce que Desiderius demandait , en effet , à Adrien par ses premières ambassades , c'était le sacre des fds de Carloman , et il avait tout mis en œuvre, la feinte et la trahison, pour l'attirer à une entrevue, ou, pour mieux dire, à un guet-apens, d'où il se flattait de ne le laisser sortir qu'après avoir fait conférer de gré ou de force l'onction royale aux deux innocents prétendants. Le cubiculaire Paul Afîarta , l'agent encore non démasqué des conspirations langobardes autour du gouvernement papal, répondait du succès de l'entreprise. Gomme le souverain pontife, instruit par l'expérience de son prédécesseur, n'était pas homme à se livrer sans garantie entre les mains de Desiderius, et qu'il opposait à toutes les séductions « la résistante fermeté du diamant » , Paul jurait de l'amener quand même à l'entrevue, « dût- il l'y traîner la corde au cou. »

Le procédé, en effet, n'avait pas de quoi effaroucher sa scélératesse. On découvrit justement sur ces entrefaites à Rome qu'il venait d'en user de même avec l'infortuné Sergius, et qu'il l'avait fait étrangler dans la prison où ce défenseur courageux et méconnu des droits du saint-siége languissait depuis deux ans. Peu à peu ses coupables intelligences avec Desiderius furent mises au jour dans le temps môme qu'il était auprès de son patron , sous prétexte de remplir une mission qu'il avait eu l'art de se faire confier par Adrien. Celui-ci prit aussitôt en grand secret des mesures pour faire arrêter inopinément le traître dès qu'il aurait remis le pied sur le territoire pontifical. L'arrestation eut lieu à Pvimini. Mais, par un déplorable excès de zèle, l'ar-

chevêque de Ravenne , investi sous l'autorité du pape du gouvernement civil de l'exarchat, outre-passa les ordres qu'il avait reçus, et, au lieu de renvoyer le prisonnier au tribunal du préfet de Rome, il le fit comparaître devant le consulaire de sa ville épiscopale. La sentence ne pouvait être douteuse : le jugement, instruit à Rome, avait prouvé le crime du cubiculaire, qui fit, d'ailleurs, des aveux complets. La peine capitale fut donc prononcée et appliquée tout aussitôt , pendant que le pape, ignorant cette procédure sommaire, s'efforçait de faire commuer le châtiment à intervenir en un exil perpétuel. Les tardives excuses de l'archevêque n'obtinrent du pontife attristé que cette sévère réponse : « Vous demeurez responsable de cette mort dans votre conscience et devant Dieu. Dès qu'Afiarta manifestait un repentir sincère, il fallait songer à son ame et lui laisser le temps de faire pénitence. Telle était ma pensée en vous envoyant mon sacellairo Grégoire, chargé de ramener le prisonnier à Rome^ » — Notre civilisation a vieilli de onze siècles sans produire aucun autre gouvernement qui, dans l'administration de la justice, se soit inspiré de sentiments aussi magnanimes !

Cependant Desiderius ne s'en était pas tenu aux expédients trop lents de sa diplomatie officielle ou occulte. Les droits des fils de Carloman, seul motif d'abord invoqué, n'ayant point suffi pour déterminer le pape à une entrevue, le roi avait voulu l'intéresser plus directement à cette démarche. En conséquence, moins de deux mois après les premiers pourparlers si pacifiques, il envahit subitement les possessions pontificales , et , comme nantissement de sa fameuse créance d'indemnité, mit sous séquestre les places de Faënza, Ferrare et Comacchio , comprises dans la donation de Pépin. Rientôt l'exarchat tout entier fut livré à la dévastation. « A Rlera, quand survinrent les troupes langobardes, tous les

1 Anast. Lib. Pontifie., cité ap. Darras, Hisl. génér. de l'Église, l. XVII, ch. VI , p. 448-454.

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