CHAPITRE V
On était alors au printemps de 773. Le saint-siége , persécuté depuis un an pour la cause de son patrice , lui avait déjà adressé, au début du conflit, un appel demeuré sans réponse. Il fallait un intérêt puissant pour que Charlemagne fît ainsi attendre le pape. Mais il s'était alors trouvé aux prises avec un adversaire bien plus redoutable que les Langobards, nonseulement pour la France, mais pour TEglise elle-même. Car, par une coïncidence qui peut-être n'était pas fortuite, c'est juste au moment où Desiderius envahissait l'exarchat, que le jeune héros carolingien se vit forcé de consacrer toutes les ressources de son empire à réprimer les agressions de la Saxe.
Les Saxons \ dont le nom et l'influence embrassaient à cette époque presque toute la Germanie païenne, habitaient un territoire immense , au nord et à l'ouest de la contrée que nous appelons Allemagne. Depuis la lisière du Rhin , où leurs avant-postes, étages sur la Lippe, la Ruhr et la Sieg, confinaient les marches austrasiennes, jusqu'aux frontières des Slaves par delà le cours de l'Elbe, leurs tribus étaient répandues sur ce sol ingrat et sauvage d'où s'étaient élancés, trois siècles auparavant , les barbares destructeurs de l'empire. Les Frisons les bornaient ou plutôt les appuyaient vers la mer du Nord. Quoique soumis à des chefs distincts, les deux peuples présentaient une grande affinité de race. La langue, la religion, les mœurs étaient les mêmes. La Frise, comme le pays des Danois, formait en quelque sorte, à l'arrièregarde de la Saxe, la réserve de la barbarie teutonique et Scandinave: coalition formidable, toujours prête à se ruer
1 Vid. Ozanam, la Civilis. clirét. chez les Franos, ch. vi, et les sources citées par cet autour.
sur Tennemi commun , la civilisation chrétienne. Entre le peuplade pirates que la chrétienté connut, au siècle suivant, sous la vague désignation d'hommes du Nord {Norlh-inan, Normand ) , et leurs frères de la tribu des poignardeurs (Sachscn, de sachs, poignard, coutelas), la différence ne consistait que dans la position géographique.
Originaires de la Scandinavie , les Saxons , dans leurs légendes fabuleuses, expliquaient par un crime odieux leur établissement continental et leur nom significatif. Suivant cette tradition , les fondateurs de la tribu , fils d'aventuriers germains enrôlés dans les armées d'Alexandre, seraient revenus un jour aborder à l'embouchure de l'Elbe. Trompant les habitants du littoral , les perfides navigateurs , au dire de la légende, s'étaient engagés à se présenter désarmés à une entrevue pour y conclure un traité de paix. Mais à peine arrivés en force au rendez -vous, ils tirent de sous leurs vêtements leur arme nationale, le coutelas (sachs). qui y était caché, égorgent leurs imprudents alliés, et se rendent maîtres de la contrée. Tel est l'exploit qu'ils plaçaient avec orgueil en tète de leur histoire.
Quel que soit le fondement de ce récit, qui peint du moins leur caractère , faibles et encore peu nombreux lors des grandes invasions germaniques , on ne les voit pas jouer de rôle dans la chute de l'empire, ni participer à ses dépouilles. Ils ne profitèrent qu'indirectement du triomphe de leur race, en s'étendant peu à peu au sud du Weser, dans les régions abandonnées par la confédération franke. Leur puissance se manifeste cependant dès le milieu du v® siècle, 011 une de leurs colonies passe dans la Bretagne insulaire et y fonde le royaume de Kent. Cent vingt-cinq ans plus tard, Grégoire de Tours signale l'entrée dans la Gaule méridionale d'une bande saxonne, qui avait marché avec les Langobards à la conquête de l'Italie. Battus par Mummolus, ces aventuriers pénétrèrent cependant en Arvernie , où , dit le chroniqueur, « ils répandirent des pièces de cuivre gravées, qu'on