‹ CharlemagneChapitre 88 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

reçut pour de l'or, tant elles étaient bien colorées par je ne sais quel procédé ^ » Ainsi c'est comme faux monnayeurs que ces barbares commencèrent à s'initier aux arts de la civilisation.

Du reste, ce que les prôneurs complaisants des vertus teutoniques appellent « la corruption romaine » n'avait pas d'influence dégradante à exercer sur les Saxons. Dans leur sauvage patrie, asile inviolable, jusqu'au vni® siècle, de l'antique organisation sociale et religieuse de la Germanie, les mœurs présentaient encore le tableau repoussant dont Tacite, malgré son optimisme , n'a pu nous dissimuler les tristes détails. Le guerrier partageait son temps entre la paresse et l'orgie : le jeu poussé jusqu'à la frénésie, les grossières voluptés de la table, les transports ou la torpeur de l'ivresse étaient ses seules distractions, suivies de longues heures d'un sommeil abrutissant ou d'une rêverie morne et stupide au fond de sa hutte enfumée. Vie purement animale, sans autre éducation que le développement des instincts de la nature, où. l'âme prenait à peine conscience d'eUe-mème, oîi l'hébétement précoce des sentiments moraux et l'atrophie des facultés intellectuelles laissaient le champ libre à la fureur des passions et aux suggestions d'une monstrueuse ignorance. Tel était le Germain primitif, tel était encore le Saxon de l'époque carolingienne ^

Au moment de la conquête chrétienne , la population , comme dans les temps antiques , était divisée en trois ordres, en trois castes immuables: les nobles (Edelingen) , les hommes libres (Freiligen) et les colons ou lètes {Lassen) l Ces derniers seuls s'occupaient de la culture du sol. D'une condition supérieure à celle des esclaves romains, les lètes avaient un foyer à eux, qu'ils gouvernaient selon leur gré,

1 Gregor. Turon. Hist. Franc.

2 Tacit. Ger mania , cap. xv; Ozanam , la Civilisation chréiien7ie chez les Francs, ch. vi.

3 Nithard. Hist., ch. iv.

tenus seulement envers leurs maîtres à une redevance annuelle et fixe, consistant en grains, en bétail et en effets crhabillcment. Les femmes et les enfants remplissaient tous les offices de la domesticité auprès des hommes libres. Quant à ceux-ci, une fois en âge de porter les armes, ils auraient rougi de labourer la terre et d'attendre la croissance incertaine d'une moisson, tandis qu'ils pouvaient, d'un hardi coup de main, s'enrichir des dépouilles d'un ennemi vaincu. C'était à leurs yeux lâcheté ou sottise de gagner à la sueur de son front ce qu'on obtient tout aussi bien au prix du sang.

D'ailleurs les troupeaux leur fournissant le lait, le fromage et la viande, l'agriculture leur était peu utile, et la propriété foncière ne s'était pas encore constituée parmi eux. Ils se partageaient la terre proportionnellement au nombre et à la qualité de ceux qu'elle devait nourrir, et tous les domaines étaient successivement occupés par toutes les familles. Les chefs de canton assignaient à chacune d'elles sa part du sol commun, et la forçaient l'année suivante d'aller s'établir ailleurs. Aussi, obligés de changer tous les ans de guérets, ne se donnaient -ils pas la peine de tirer parti de la fécondité naturelle et de l'étendue de leurs domaines éphémères : chez eux pas d'irrigation artificielle, pas de vergers, pas de jardins : ils ne demandaient à la terre nourricière que la moisson indispensable.

Les habitations de ces guerriers presque nomades formaient des agglomérations capricieuses dans les libres espaces des prairies ou sous l'abri protecteur des grands bois sombres, « oîi l'écureuil courait les arbres sept lieues sans descendre ^ » Ils avaient l'horreur des villes et des enceintes fortifiées, « monuments de servitude, avaient dit leurs pères, barrières faites pour briser l'élan du courage humain, comme la cage étouffe l'ardeur naturelle des fauves ^ »

1 Michelel, Hist. de France, t. I.

2 Tacit. Hist., 1. IV, cap. lxiv.

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