CHAPITRE V
voit, dès le vi^ siècle, tributaires des Franks. En vain, dans la suite, profitent -ils de toutes les occasions pour secouer le joug, ils n'y réussissent jamais complètement, même au plus fort de l'anarchie mérovingienne. Charles -Martel leur fait rudement expier leurs révoltes ; en trois campagnes il les décime et les réduit à merci. L'absorption de la Saxe serait dès ce moment consommée, si l'invasion arabe n'appelait ailleurs l'épée du terrible aïeul de Charlemagne. Pépin le Bref, lui aussi, retenu parles intérêts de la Gaule méridionale , ne tira d'autre avantage de ses victoire sur les Saxons que d'augmenter de trois cents chevaux le tribut annuel de cinq cents têtes de bétail qu'ils fournissaient depuis le règne de Clovis.
Jusque-là cependant les Saxons pouvaient se dire hbres : ils étaient seuls maîtres de leur territoire. La domination romane n'y avait laissé aucun vestige de ses rapides passages : elle n'y avait point exécuté de ces grands travaux qui assurent les conséquences de la victoire et domptent les provinces les plus rebelles en paralysant l'esprit d'insurrection. Il eût fallu ouvrir de larges voies à travers les impénétrables forêts de la Saxe, jeter des chaussées sur les ravins et les vastes marécages , et garnir les clairières de ces camps permanents qui rendent toujours présentes à la population subjuguée la pensée et la terreur du maître.
Dans les autres contrées de la Germanie déjà soumises par les premiers Carolingiens, ils avaient trouvé et utilisé les prodigieux travaux d'art dus aux légions romaines. De leur côté, les missionnaires, pionniers de la civilisation moderne, avaient fait bien plus que les escadrons victorieux d'Austrasie pour extirper la barbarie en Souabe, en Bavière et en Thuringe. Mais dans la patrie d'Arminius, Bome impériale n'avait laissé d'autre monument que l'ossuaire des légions de Varus, et Bome cathohque n'avait pas mieux réussi à entamer cette indomptable population. En vain Pépin le Bref lui avait imposé, comme condition de paix, de
recevoir les prédicateurs de l'Évangile. Aucun chrétien n'avait encore pu franchir l'enceinte des pfahls saxons. C'est par l'épée qu'il fallait y ouvrir un passage aux pacifiques envoyés du saint-siége. La patrie d'Arminius est aussi celle de Luther. Au reste, le sentiment instinctif de l'indépendance nationale n'inspirait pas seul l'intraitable résistance de ce peuple à la propagande chrétienne. Le paganisme germanique était là dans sa vraie patrie. Les Ases eux-mêmes, au dire de la ti'adition fabuleuse, avaient, à l'origine des temps, initié les Saxons aux mystères de Woden, de Dunar et de Saxnot'. En communication perpétuelle avec les îles danoises, sanctuaire de la mythologie des Eddas, la Saxe gardait à ces dogmes farouches sa foi naïve et fanatique. Les guerriers bravaient avec confiance et avec joie les horreurs du champ de bataille, afin de mériter d'être emportés après leur mort par les Walkyries, les vierges ailées du carnage, dans la halle des élus {Walhalla), cette résidence féerique des dieux supérieurs, bâtie au miheu de la forêt de lumière {Glanz- Wald), et où Woden, le père des élus (Walvater), admettait aux jouissances de son immortalité les héros tombés en combattant. S'asseoir chaque jour à la table des festins célestes pour s'y repaître de la chair du sanglier Jahrimir, qui chaque jour, après le banquet, revenait à la vie pour être bouilli de nouveau dans le chaudron du divin cuisinier Andhrimir; puiser sans cesse dans des tonneaux toujours pleins la liqueur enivrante de l'hydromel , rehausser la volupté de l'orgie par des chants belliqueux, se ruer ensuite à des mêlées furieuses, porter et recevoir les coups de la hache d'armes et répandre son sang, un sang intarissable, par des blessures que chaque nuit devait guérir : tel était encore, huit cents ans après Jésus- Christ, l'idéal de la vie future pour les Saxons "^
» Max Wirth, Deutsche Geschichte im Zeilalter germanischer Slaaienbildung, ch. xviif.
- Id., ibid.