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CHAPITRE V

Chez eux, la guerre était donc Facte saint par excellence. La paix avait aussi ses cérémonies religieuses, oi!i ils célébraient un culte public. Leur principal sanctuaire était une forêt sacrée au lieu d'IIeresburg, près du Weser. Là se dressait, à ciel ouvert, un tronc en forme de colonne appelé 17/'mensul, « la colonne du monde ». Il semble désormais prouvé que cette grossière idole n'était pas, comme on Ta dit souvent, une statue érigée en l'honneur d'Arminius, le vainqueur de Rome. L'Irmensul, dont le culte remontait bien plus haut que ces souvenirs historiques, représentait plutôt le frêne Ygdrassil, l'arbre géant qui, dans l'Edda Scandinave, symbolise la vie universelle, poussant sa triple racine jusqu'aux entrailles de la terre et couvrant de son vaste feuillage la création tout entière ^ « Des monceaux d'or et d'argent, prémices du pillage, étaient entassés autour de l'idole. Au-devant se trouvait un autel, où les sacrificateurs offraient à Woden la dîme des captifs. Ces immolations n'étaient pas les plus horribles : il y avait des hommes et des femmes qu'on tenait pour magiciens et qui passaient pour se nourrir de chair humaine : sur ce bruit, on se saisissait d'eux, on les brûlait, on les mettait en morceaux, on les mangeait... Il y avait des cannibales parmi les Saxons ^ »

Au printemps de l'année 772, au milieu d'une de ces cérémonies religieuses qui préludaient à la tenue de la diète saxonne, une voix s'éleva tout à coup du sein de la foule recueillie, proclamant l'inanité et annonçant la fm imminente des rites du vieux paganisme national. L'homme qui fit entendre cette prédiction étrange s'exprimait dans la langue de ses auditeurs. Il était, en effet, de leur race, mais il appartenait à la nation anglaise. C'était le missionnaire Liafwin (saint Libuin ou Lifouin), disciple de saint Boniface. Il avait entrepris de conquérir à la foi chrétienne ses frères du

1 Max Wirth , Deulsche Geschîchle im Zeilaller germanischer Staalenbildung, ch. xviii. — Ozanam , la Civilisation chrétienne chez les Francs, ch. vi, ii.227.

2 Ozanam , ibid.

continent. Revêtu de ses ornements sacerdotaux, il franchit Tenceinte sacrée, et, bravant les cris et les menaces : « Si vous n'abandonnez vos superstitions, dit-il, je vous annonce un malheur que vous n'attendez pas ; car le Roi des cieux a ordonne qu'un prince fort, prudent, infatigable, viendrait non de loin, mais de près, tomber sur vous comme un torrent, afin d'amolfir la férocité de vos cœurs et de faire courber vos fronts orgueilleux. D'un seul effort il envahira cette contrée, la dévastera par le fer et le feu, et emmènera vos femmes et vos enfants en esclavage ^ . »

Les clameurs furieuses couvrent sa voix, les armes touchent déjà sa poitrine, quand un des anciens de la tribu arrête par ces paroles les bras des meurtriers : « Ecoutezmoi, vous qui êtes les plus sages. Il nous vient souvent des ambassadeurs des nations voisines. Danois, Slaves, Frisons. Nous les avons toujours reçus paisiblement, nous avons écouté leurs propositions et nous les avons congédiés avec des présents. En voici un qui se dit ambassadeur d'un Dieu. Pourquoi le repousser et vouloir le faire mourir? Craignez la colère de celui qui l'envoie. » La foule hésitante laisse le missionnaire s'éloigner; mais, comme pour braver la vengeance de ce Dieu et de ce prince dont on les menace, les Saxons marchent en armes contre la petite chrétienté que Liafwin avait fondée à Deventer, sur l'Ysscl, près des confins de la Frise et de la Westphalie, livrent son église aux fiammes et massacrent tous les fidèles. Le sang de ces martyrs ne devait pas tarder à retomber sur la tête de leurs assassins.

Charlemagne se trouvait alors sur le Rhin , et il avait célébré la fête de Pâques dans l'antique villa de ses pères, à Heristal. Il convoqua aussitôt le Champ de mai à Worms. Depuis longtemps il avait conçu et il méditait le dessein d'assurer définitivement la frontière septentrionale de son em-

I Vita Libuini , ap. Pcrtz, Monum. Gcrman., t. II.

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