‹ CharlemagneChapitre 94 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

jusque dans Vérone une autre troupe de fuyards, parmi lesquels se trouvaient Gerberge et ses enfants \

Cette dispersion subite de toute une armée , dont les exemples étaient fréquents chez les Langobards et toujours attribués par les historiens romains à la panique et à la couardise naturelle de leurs voisins, trouve son explication suffisante dans l'état social de cette monarchie, confédération indisciplinée de duchés rivaux et presque indépendants. Beaucoup des membres de cette aristocratie jalouse redoutaient à l'égal d'un échec personnel , et bien plus qu'un revers national, l'accroissement d'autorité qu'une victoire aurait donné à leur roi électif. Ce sentiment détermina cette fois , comme toujours , des désertions nombreuses. Des corps entiers de milices provinciales, témoins de la défection de leurs ducs, rentrèrent aussi dans leurs foyers ^

Les troupes frankes arrivèrent bientôt sous les murs de Pavie. « A leur approche, raconte le moine de Saint-Gall , le roi Desiderius avec le duc Otker montèrent sur une tour très -élevée, d'oi^i la vue pouvait embrasser toute la campagne. D'abord parurent des engins de guerre qu'eussent enviés Darius et César. Desiderius demanda à Otker : « Charles est-il dans cette foule immense? — Pas encore, » répondit celui-ci. Apercevant ensuite les milices populaires rassemblées de tous les points de notre vaste empire, le Langobard finit par dire : « A coup sûr, Charles s'avance triomphant au milieu de ces masses profondes. — Non, pas encore, pas encore. » Le roi, se troublant, murmurait : « Que pourrons-nous donc faire , s'il vient avec des forces plus considérables? — Vous ne comprendrez ce qu'est Charles, disait Otker, que lorsqu'il paraîtra. Pour ce qu'il aviendra alors de nous, je l'ignore. » Pendant qu'ils échangeaient ces

1 Chron. Moissiac. et Annales Mettens., ann. 773.

2 Anast. Lib. h'onlific., cité ap. Darras, Ilist. génér. de l'Église, t. XVII, ch. VI, p. 458; H. Léo, Geschichle von Ilahen.

réflexions arrivait la garde royale, qui ne connut jamais le repos. Desiderius était stupéfait : « Pour le coup , voilà Charles? interrogea- t-il. — Pas encore. » Ensuite défilent en un brillant cortège les évêques, les abbés, les clercs de la chapelle palatine, puis les comtes. A cet aspect, Desiderius , ne pouvant plus supporter la lumière du jour et sentant le froid de la mort , éclate en sanglots et balbutie péniblement : « Descendons , cachons - nous dans les entrailles de la terre , loin de la face et de la fureur d'un si terrible ennemi. » Otker, tremblant aussi , lui qui connaissait bien la puissance formidable de Charles et qui avait vécu près de lui en des temps meilleurs, dit: « Quand vous verrez la campagne se hérisser comme d'une moisson de lances, quand les flots assombris du Pô et du Tesin , ne réfléchissant plus que le fer des armes , auront jeté autour des remparts de nouveaux torrents d'hommes couverts de fer, alors vous reconnaîtrez que Charles est proche. » Il n'avait pas achevé ces paroles que soudain le couchant se voila d'un nuage ténébreux : on eût dit qu'un ouragan , déchaîné par Borée , obscurcissait la lumière du ciel. A mesure que le roi avançait, la lueur des épées projeta sur la ville un jour plus sinistre que la nuit même. Charles fut bientôt en vue, géant de fer: sur la tête un casque de fer, des gantelets de fer aux mains, la poitrine et les épaules enveloppées d'une cuirasse de fer. Sa main gauche brandissait une lance de fer, tandis que la droite était étendue sur le fer de son invincible épée. Son cheval même avait la couleur et la force du fer. Le fer couvrait les chemins et la plaine ; partout les rayons de soleil rencontraient l'éclat du 1er. De la cité s'élevait une clameur confuse. « Que de fer, hélas ! que de fer ! — Roi , cria Otker à son hôte, voici celui que vos regards cherchaient depuis si longtemps. » Et en prononçant ces mots, il tomba évanoui'. »

1 Monach. Sangall. Gesi. Carol. Magn., lib. II.

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