‹ CharlemagneChapitre 95 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dans ce tableau trop célèbre pour qu'on ait pu le passer ici sous silence, si les sentiments exprimés sont naturels et vrais , rien ne saurait être plus faux que les détails. Ainsi se formait pièce à pièce, presque du vivant de Charlemagne, la légende de son règne, amplifications littéraires élaborées dans les couvents , chansons héroïques écloses parmi le peuple : toutes oeuvres d'une inspiration commune et spontanée , monument de foi naïve et d'admiration puissante , d'où allaient sortir les cycles variés de notre grande épopée nationale. En réalité, à la fin du vni® siècle, les armées n'avaient point , on le verra plus tard , l'accoutrement si minutieusement décrit par le moine romancier, ou plutôt par l'auteur inconnu de la cantilène militaire dont le récit qu'on vient de lire semble n'être qu'une traduction. Il y avait loin, sous ce rapport, des assiégeants de Pavie aux guerriers bardés de fer de la période féodale. C'est par une coïncidence curieuse sans doute, mais fortuite, que le chroniqueur des temps de Charles le Gros, préoccupé surtout des effets de style , a vu dans son imagination et a fidèlement dépeint l'armure chevaleresque telle que la portèrent les barons de saint Louis.

L'erreur du chroniqueur monastique est particulièrement grave , quand il célèbre la puissance des engins de guerre amenés devant Pavie : sans parler même de l'impossibilité qu'il y aurait eu à transporter à travers les- Alpes, en décembre, des forteresses mobiles comme celles qu'il semble indiquer, on sait, et les opérations dirigées contre la capitale langobarde suffiraient d'ailleurs à en fournir la preuve, que les légions romaines n'avaient rien eu à envier au matériel de siège de l'époque carolingienne. L'art de la bahstique n'existait plus. Quand on ne pouvait prendre les places d'assaut, on n'avait encore d'autre ressource que de les enfermer dans un étroit blocus pour les réduire par la famine. C'est justement à ce dernier parti que Charlemagne dut se résigner.

DesiderJus , sachant qu'il n'avait aucune capitulation à attendre d'un ennemi qu'il avait si obstinément provoqué, était résolu à pousser la résistance jusqu'à la dernière extrémité. De son côté, Charles établit ses quartiers autour des remparts, de manière à témoigner sa ferme résolution d'attendre aussi longtemps qu'il serait nécessaire la fin des ressources de la défense. Dès le premier jour, au rapport du moine de Saint -Gall, voyant l'impossibilité de forcer l'entrée de la ville , il aurait dit aux chefs de son armée : « Commençons par faire une chose mémorable , afin qu'on ne nous accuse pas d'avoir passé ce jour dans l'oisiveté. Hâtons -nous de construire ici un oratoire où, si l'on ne nous ouvre bientôt les portes , nous puissions au moins assister au service divin ^ » A peine avait- il donné cet ordre que les ouvriers qui le suivaient partout se mettent en devoir de se procurer la chaux, les pierres, le bois et les autres matériaux. Dans l'espace de huit jours, si l'on en croit le récit de ce chroniqueur toujours enclin à l'exagération et à l'emphase, une basilique était achevée, avec ses murs, ses toits, ses lambris décorés de peintures. On eût juré, en la voyant, que ce travail n'avait pas coûté moins d'une année. » La guerre proprement dite étant achevée, et le séjour en Italie n'offrant plus aucun danger, le roi fit venir auprès de lui sa femme, Ilildegarde, et ses deux petits enfants.

Toutes les places du royaume avaient déjà fait leur soumission sans coup férir. Vérone seule, grâce à la présence du prince royal Adelgis, semblait disposée à disputer son indépendance. Le duc Otker , témoin de la terreur de Desiderius, s'était jeté à travers les hgnes d'investissement de Pavie pour aller rejoindre Gerberge et chercher, dans l'entourage d' Adelgis, plus de confiance et un commandement plus résolu. Charlemagne se hâta de détacher de son

i Monach. Sangall. Ges[. Carol. Magn., lib. II.

Page 1