bid., page SC
causes. La nuit même , ear il avait Thabitude de se lever et de s'habiller plusieurs fois durant la nuit, il faisait introduire dans sa chambre les plaideurs de haute condition , les priait d'exposer leurs griefs mutuels , et se prononçait , comme en plein tribunal, sur la question en litige*. Mais de là résultèrent d'assez graves inconvénients. Encourager ainsi les appels à la justice royale, c'était déconsidérer les juridictions subalternes , et bientôt Charlemagne eut tant de procès à revoir qu'il ne put suffire à cette immense besogne. Les officiers du palais, voyant cette affluence de plaideurs, élevèrent autant qu'ils le purent le salaire de leurs services : cependant ils n'éloignèrent ainsi que les misérables , et le nombre des appelants ne cessa pas d'être excessif. C'est pour le diminuer que Charlemagne, par une ordonnance de l'année 802, institua les cours de justice provinciales , où siégeaient, sous la présidence des délégués royaux , missi dominiciy les évêques, les abbés, les ducs, les comtes, les avoués des Églises, les vicaires des comtés. Ces assemblées examinaient , décidaient toutes les affaires des provinces : pour être de véritables parlements, il ne leur manquait que la permanence. Leur occupation principale était d'entendre les plaideurs mécontents, de réformer les sentences
I Eginhard, Vita CaroH imperatoris , chap. tcxiv.
4i CHARLEMAGNE
iniques, de censurer la conduite des magislrals négligents ou coupables. Les comtes remplissaient dans ces assemblées les fonctions du ministère public.
Il est, d'ailleurs, reconnu^ que le premier établissement d'une justice régulière, uniforme, dans les villes et hors des villes, fut l'ouvrage de Charlemagne. C'est par lui que furent institués en tous lieux ces tribunaux de scahins choisis par le comte, par le mUsus dominicus et par le peuple , qui jugeaient les moindres causes, et osaient quelquefois se comporter avec indépendance à l'égard des favoris du prince. Grande réforme, qui semble, peut-être , au ix* siècle , une œuvre prématurée ! Cependant Charlemagne ne manquait jamais de prudence, et tandis qu'il établissait partout, dans la même forme et sous le même nom , cette multitude de corps judiciaires , il enjoignait aux scabins de juger les personnes qui comparaissaient devant eux en observant les formes de la loi sous laquelle ces personnes étaient nées, la loi romaine, la loi salique et la loi gothique. Ainsi l'unité se conciliait avec la diversité ; ainsi l'ordre ne dégénérait pas en tyrannie ; ainsi le progrès s'opérait en ménageant les traditions.
1. M.Augustin Thierry, RédU des temps méro vin g lens^ tome 1, page 29*.
Charieraagne conquérant.
Il ne nous reste plus à considérer en Charleniagiie que rhonime de guerre , le conquérant.
On ne peut nier qu'il n'ait eu l'ambition d'agrandir son territoire, et que, pour satisfaire cette convoitise, il n'ait peu respecté les droits d'autrui. Il n'est guère contestable, d'ailleurs, que pour atïerniir ses victoires il n'ait versé beaucoup de sang. Quand la plupart des historiens ne nous parleraient pas du massacre des quatre mille Saxons envoyés au sombre abîme pour consoler les mânes des Francs morts en les combattant, on apprendrait assez combien la politique de Charlemagne fut unpitojable en lisant les articles du Capitulaire de Paderborn*. Ce n'est pas ici l'esprit de vengeance qui dicle des arrêts de mort; c'est le roi chrétien qui, dans le recueillement du cabinet , en la présence des conseillers de son règne , et sans doute après les avoir consultés , édicté la peine qui sera subie par les Saxons surpris avec ou sans armes , mais qui , tenant à leurs dieux païens , refuseront le baptême. Ces hétérodoxes obstinés seront tous passés par les armes! Telle était la méthode employée
f . Pertz, Monum. Germania: , tome ni , page 48.
46 GUARLEMAGNË
par le grand Charles pour faire des conversions. Qu'on la condamne; nous souscrivons très-volontiers à cette condamnation. Cependant peut-on exiger que le fils de Pépin n'ait été ni de sa race ni de son temps? 11 y a bien, nous le savons, un Charlemagne philosophe , un Charlemagne encyclopédiste , formé par les leçons de d'Alembert et de Frédéric, qu'on. nous dépeint abjurant le pouvoir arbitraire toujours funeste aux princes , el reconnaissant, proclamant, à l'aurore du ix* siècle, les droits imprescriptibles de Vhomme qui étaient tombés dans l'oubli * : mais cet étrange personnage a vécu dans l'imagination des rhéteurs , et non pas dans l'histoire. Charlemagne fut aussi facile, aussi accommodant que devait l'être l'homme le plus éclairé, et, conséquemment, le moins passionné de son temps ; il montra plus d'une fois , en de solennelles circonstances, qu'il savait pardonner et même oublier : mais avec les idées modernes qu'on lui prête, loin d'agrandir son territoire, il eût perdu bien vite l'héritage de son père; loin d'introduire la civilisation jusqu'aux limites de la Saxe, de la Moravie, de'' la Poméranie, jusqu'aux frontières humides des farouches Danois , il eût ouvert aux envahissements de la barbarie et la Gaule centrale, et ritalie, et Rome elle-même. Ces san-