Aussi nommait-on ces deux pièces les deux manteavx
Pallia dupla celer, manuum seu tegmina blanda Sttscipiat Carolus et gladium Ludoich.
Ainsi s'exprime Théodulfe [Carminv^ HH "T) '^ans v^ po^me
chausselles de lin, que retenaient des bandelettes enlacées en croix. Ce manteau couvrait une tuni- (jue bordée de franges de soie , des liaut-de-cbausses de lin et une chemise de même étoffe. A la ceinture brillait un baudiier d'or ou d'argent, qui soutenait une épée dans son fourreau d'or. Des brodequins dorés complétaient ce costume, dépourvu d'élégance, mais non pas de majesté. Pendant l'hiver, Charles portait un justaucorps en peau de martre ou de loutre, dépouilles ravies aux hôtes sauvages des forêts de la vieille France. C'était, avec de légères différences, l'habit des gens du peuple \
Dans les fêtes solennelles , le jour de No(î1 et le jour de Pâques, dans les assemblées générales des Francs, ou bien encore quand arrivaient à la cour, des plus lointaines régions^ quelques ambassadeurs étrangers, venant demander la paix ou renouveler le serment de l'hommage, Charles s'avançait d'un pas lent et la tête haute, éblouissant
en rhonneur de Charles. Il faut lire les détails que le moine de Saint-Gall donne sur le pallium de Charlemagne , à la fin de son premier livre.
f . « Uabitus ejus parum a communi et plebeio abborrebat. » Eginhard, Viia Car. imper., chap. xxiii. — Les fourrures étaient elles-mêmes d'un usage commun : mais les grands pouvaient seuls se procurer des peaux de loutre ou de martre ; les moindres gens portaient des peaux de fouines; celles-ci coûtaient dix sous, et celles-là trente, suivant le maximum établi par un capitulaire de Tannée 808. {Capit, Reg. franc. Baluzii ; t. I.)
8 €HâRLEMAGNE
tous les regards par Téclal des broderies* et des pien*es précieuses qui décoraient toutes les parties de son costume. Des rameaux de fleurs d'or s'épanouissaient eu gerbes sur son manteau , dont les deux côtés étaient rapprochés par ime agrafe d'or ; ses brodequins étincelaient de pierreries; sa têle portait un diadème où les agates, les saphirs, les émeraudes , les blanches perles de l'Orient confondaient leurs feux variés ; dans sa main droite était un bâton de pommier, aux nœuds symétriques, que terminait une pomme d'or enrichie d'ornements^ ciselés.
« 11 n'aimait pas , dit Éginhard , les costumes des autres peuples , si beaux qu'ils fussent , et il ne \oulut jamais en porter aucun, si ce n'est, une première fois, à Rome, à la demande du pape Adrien , et une seconde fois, à la prière de Léon , son successeur, quand il se laissa revêtir de la longue tunique, de la cblamjdeet de la chaussure romaine ' . *» Quand les grands de sa cour , jaloux , comme des Barbares ou comme des enfants , de revêtir des costumes aux vives couleurs, paraissaient devant lui chargés d'ornements inusités , il les raillait, ou leur adressait, lorsqu'il n'était pas en humeur de rire, de sévères réprimandes. L'anonyme de Saint-Gall raconte à ce propos une assez plaisante aventure.
J. Vita Car, Imp., chap. xxiii.
Vainqueur des Lombards, Charles avait établi ses quartiers dans la ville d'Aquilée, et se reposait en ce plaisant séjour, en attendant une occasion nouvelle d'exercer la vigueur de son bras. Un dimanche , après la célébration de la messe , il dit à ses fidèles : « Ne nous laissons pas engourdii* dans l'oisiveté, et, sans rentrer au logis, vêtus comme nous le sommes, partons pour la chasse. »» Cela dit, il monte à cheval et court vers la plaine. Chacun s'empresse de le suivre; une invitation faite sur ce ton, c'était un ordre. Le ciel était voilé par un épais brouillard; une pluie fine et froide descendait vers la terre, ajoutant encore à la tristesse des bois dépouillés de leur feuillage. Charles avait, le matin, jeté sur ses épaules une peau de brebis, qui, déjà soumise à bien d'autres épreuves, ne valait plus même, suivant le moine de Saint-Gall , le misérable rochet de Saint-Martin. Quant aux gens de sa cour, ils élaient parés àv riches vêtements, que des marchîinds vénitiens leur avaient apportés et vendus à grands frais dans la ville de Pavie. Les uns étalaient somptueusement sur leur poitrine des étoffes de soie, que rehaussaient, en manière de broderies , des plumes aux mille couleurs, enlevées à la queue des paons et à la gorge des oiseaux de Phénicie. Les autres avaient des habits teints dans la pourpre de Tj r et bordés avec jdes franges d'écorce de cèdre. D'autres
enfin porlaîeul des étoffes piquées et des fourrures en peau de loir. On courut tout le jour à travers les plaines et les bois , et tout le jour la pluie tomba , pénétrant ces riches parures ; elles furent, en outre, foil maltraitées par les ronces, les épines , les branches des arbres , et souillées par le sang des bêtes fauves : si bien que nos chasseurs, rentrant dans la ville au retour de la nuit , n'étaient plus couverts que des honteux débris de lem's brillants costumes. Heureux d'avoir ainsi puni leur frivole ostentation , Charles voulut encore se divertir à leurs dépens. Il ordonna que, le lendemain, chacun parût au palais avec son habit de la veille. Nul n'aurait osé manquer à ce rendez- vous. Ils se présentèrent, confus de leur triste équipage. Charles, les voyant tous réunis autour de lui , dit en riant au serviteur de sa chambre : « Va- t'en frotter dans tes mains notre habit de chasse, et hâte-toi de nous le rapporter. « Ce fut une besogne bientôt faite , et Charles put, en montrant sa peau de brebis intacte et toujours propre au service, plaisanter à son aise le luxe en guenilles de ses comtes et de ses marquis ' .
Si nous avons raconté tout au long cette anecdote un peu vulgaire, c'est qu'elle nous paraît mettre bien en scène la figure historique de Char-
t. Des faits et gestes de Charles le Grand, livre II.
ET SA COUR. il
îemagne. Personne ne pouvait se vanter, dans le troupeau de ses fidèles, d'avoir un cœur plus haut et plus fier, de commander avec plus de noblesse, de menacer ou de sourire avec plus de majesté. Cependant, avec un goût parfait, avec un instinct profond de la véritable grandeur, il recherchait toujours la simplicité.
Repas de Charle magne.
Il était cependant très -difficile de concilier en toutes choses ce train de vie modeste et les exigences du cérémonial. Charlemagne avait autour de lui quelques philosophes habitués à dédaigner comme lui de vains dehors ; mais , pour contenir dans le respect et la soumission la plupart de ses compagnons d'armes , qui commandaient euxmêmes à . de vastes provinces , il devait toujours conserver à leurs yeux, en quelque manière, les marques extérieures de la souveraine puissance. Quand il se mettait à table, nous dit l'anonyme de Saint-Gall , il avait des rois pour serviteurs. Si ce n'étaient des rois , car le langage du bon moine est ordinairement emphatique, c'étaient, du moins, les principaux chefs du peuple franc ou des nations qu'il avait soumises. Ils versaient le vin dans
Mi CHARLEMAGNE
sa coupe cisc^lée ; ils lui présentaient la broche où fiunait encore le daim , le sanglier atteint par leurs lliVhes dans les forùts du domaine impérial. Telle était la discipline constamment observée. Mais le repas servi i>ar ces rois étiiit un repas frugal. Charlemagne buvait peu, ayant horreur de Tivrognerie , vice national des Germains , connue la gloutonnerie était le vice national des Gaulois*. Avec une santé robuste, un ample estomac, un appétit toujours en éveil, il ne pouvait supporter le jeune. L'Église était, en ce temps-là, plus sévère sur l'article du jeûne qu'elle ne l'est de nos joui*s : elle réclamait la stricte observation des régies prescrites par les conciles ; et Charlemagne ne .se faisait pas fiuitc d'imposer, de son chef, des jeûnes extra - canoniques à ses fidèles sujets. xXinsi nous le voyons, en l'annéo 791 , ayant remporté d'éclatantes victoires sur les Huns et les Saxons , interdire pendant trois jours, en manière d'actions de grâce , à toute l'armée des Francs l'usagfî de la chair et l'usage du vin*. Mais il était moins dur pour lui-
I . Gallus , dans un des Dialogues de Septime Sévère sur la vie de saint Martin , répond à un de ses interlocuteurs qui lui reproche sa passion pour les festins : « La voracité est gourmandise chez les Grecs, nature chez les Gaulois. »
?. Epistolactd Fa^tradam, dans le Recueille dom Bouquet» tome V, page 623.
ET Sa cour. i3
même*. Si , pendant le carême, il ne mangeait, suivant la règle, qu'une fois le jour, il prenait ce lepas à l'heure où son estomac se montrait le plus impatient, c'est-à-dire vers le matin, la messe et les vêpres célébrées; et, comme il ne reparaissait à la table que le lendemain vers la même heure , il prétendait satisfaire , par celle abstinence d'un jour entier, à toutes les exigences de l'Égide ^ C'était, ainsi qu'on le voit bien, une tricnerie. Ce qui ne veut pas dire, pourtant, qu'il aimât Jes festins homériques, comme le prétendent les romanciers qui nous le représentent mangeant seul , dans un seul repas, comme le lîls de Gargantua, le quart d'un mouton, deux gelinottes et Une oie grasse'. Loin de là, il ne réunissait de nombreux convives et ne faisait dresser des tables abondantes qu'aux principales fêtes de Tannée. Quant à son repas ordinaire, il se composait de quatre mets et d'un rôti; et souvent il ne louchait qu'au rôti, son mets préféré*. Si, d'ailleurs, il arrivait volontiers à la table aux heures marquées, il occupait dignc-
1 . C'est ce que rapporte , après Ëginhard , le poète saxon qui a mis en méchants vers la chronique de Charlemagne :
.... Cibis paulo aegrius abslinuit :
Nam vix ferre sttum poterat jejunia coi-pus, Qoœ sibi nonnunquam noxia quaeslus erat.