CHAPITRE III
PEMMBS DE CHABLEMÀ6NE
Distinctioii des épouses et des concubines.
L'amour des enfants était une des fortes
passions de Charlemagne. Il ne trouva jamais ses enfants assez nombreux, et il ne négligea rien pour en avoir davantage. On lui reproche, à cette occasion, d'avoir été plus curieux
de satisfaire ses goilts que d'observer les lois de l'Église.
Nous ne pouvons le justifier sur ce point très-délicat. L'Eglise a souvent désapprouvé les secondes noces, blâmé les troisièmes, et interdit les quatrièmes * : or, puisque Char-
• Les iroisiènit's noces sont etles-fflômes interdiles par les CouslituiiuQS de l'empereur Léua.
lemagne eut au moins neuf femmes, il est manifeste qu'il n'a pas tenu grand compte des éloquents discours composés par les anciens Pères et des décrets promulgués par les conciles contre Tabus des mariages itératifs.
Cependant, si les soins qu'il prit d'agrandir sa famille lui firent oublier plus d'une fois les préceptes moraux des saints docteurs et les textes formels des canons, nous devons signai 1er quelque différence entre ses mœurs et celles des rois de la dynastie mérovingienne.
C'était, en effet, ime de leurs coutumes de posséder dans le môme temps plusieurs femmes, toutes légitimes à peu près au même titre. Salvien de Marseille, au v® siècle, vante la chasteté des Goths et des Saxons ; mais il signale, d'un autre côté, l'impudicité des Âlains et des Francs Les rois de la dynastie mérovingienne avaient, à cet égard, conservé les traditions de la race franque. On peut même admettre, avec Montesquieu, qu'ils considéraient le droit de polygamie comme un des attributs de leur dignité Chaiiemagne paraît
* Ampère, Jlist. Htt., l. 11, p. 189.
* Nous reproduisons ici. pour ne pas entrer dans d'autre^î dc'tails, le li'ger crai/oa de la cour des roi* fiiinranls iraci' par l'alibé Legcndre ; « Leur loi éuit pure et leurs mœurs paieiines Leur
avoir mieux observé, son» ce rapport, les règles prescrites par l'Église. 11 ne reciierclia pas le renom de obasteté. Il ent même, en matière de galanterie^ Thistoire le rapporte, de condamnables emportements. Cependant il ne parait pas qu'il ait officiellement admis, dans le môme temps, plusieurs femmes au partage de sa couche rovale.
Mais n'eut-il pas des concubines ? Tous les anciens chroniqueurs parlent des concubines de Charlemagne, et le grave Éginhard n'a pas craint de les nommer à la suite de ses épouses * . Mais le P. Lecointe, Gaillard et d'autres histo^ riens nous avertissent qu'il faut se défier ici d'un mot à double sens Le canon 17 du oon* cile de Tolède est conçu dans ces termes : « Si quelque âdèle, ayant une épouse, prend une concubine, il doit être écarté de la communion. Mais si, n'ayant pas d'épouse, il fait occuper sa place par une concubine, la communion ne
conr rps<ipin'»l;iit assez à ccllo du Grand Seigneur, lie maire ou gran«i-ni uirp leur maison L'tail ce qu'est aujourd'hui ic grand vizir parmi les Turcs; le palais était un sérail; les rois avaionc publiquement autant de femmes qu'ils en voulaient; ils en èpou- >aient souvent plusieurs à ia fois... » Voy. GatUartl» jÏMi. <t« €hnr'e magne, t. I. p. 317.
* VUa CiroU inperatorit, Ci^. XTlII.
* Histoire de Vkarkautjti», lome I» page 99* et tome II, page 320.
Im sera pas refusée, pourvu qu'il habite avec une seule femme, soit épouse, soit concubine» à sa volonté^ nt ei placueriL » Cela veut-il dire que rÉglise ait jamais toléré, qu'elle ait jamais approuvé les liens contractés loin de ses autels, sous les seuls auspices du dieu que les poètes païens appellent TAmour? Les canons du concile de Rome, assemblé sous Eugène II, nous offrent des prescriptions analogues à celles du concile de Tolède, et Ton trouverait encore d'autres décrets rédigés dans le même esprit et les mômes termes. Mais, après le texte, il faut interroger la glose. La glose dit que, chez les anciens 1 l ancs, ainsi que chez les Romains, la* loi même donnait le nom de concubines à des ffemmes mariées, mais mariées sans dot et sans apparat, qui n'avaient reçu de Tépoux ni Vanneau ni le denier, comme n'étant pas dignes par leur naissance ou par leur fortune de celui qui devait les rendre mères. Chez les Romains, ajoute-t^on, les enfants nés de ces mariages étaient considérés comme légitimes, ! et cependant ils ne pouvaient succéder, tandis que, chez les Francs, il n'existait aucune différence entre les enfants des concubines et ceux des épouses légitimes; ils avaient les mêmes droits. Ainsi» comme le fait remarquer
èi CUARLEMAONB
M^^ de Lézardière, Théodebald, fils ixaturel de Théodebert I et de la concubine Deoterîa, est à , la mort de son père salué roi de Metz, comme le rapporte Grégoire de Tours, qui ne s'en étonne pas. De mùme, à la mort de Childebert II, le royaume de Metz se partage entre ses fils, Thierry II, fils d'une reine, et Théodebert II, fils d'une concubine ^ Cependant, cette explication étant donnée, les mœurs de Charlemagne ne seront certes pas à Tabri de toute censure, car on ne l'excusera pas, sans doute, d'avoir aussi librement répudié lest épouses ou les concubines qui cessaient de lui plaire. Il aimait être appelé par ses courtisans David ou Salomon. Si donc il avouait ses faiblesses, il ne lui était pas indifférent de les entendre ennoblir.
Les neuf femmes de Charlemagne.
Quelles furent les neuf femmes de Gharle-
magne î
On discute sur le nom de la première. Vue
1 Ui*«4le Ldzardtdre, Théorie des lois poUiiqiics, t. III, p. i^O.
lettre d'Étienne III la désigne comme étant de race franque ^ , et quelques historiens la confondent avec Ilimiltrude, mère de Pépin le Bossu. Mais d'autres ne trouvent pas que cette identité soit une iiypothèse convenablement justifiée. Etienne parle» disent-ils, d'une épouse légitime, et tous les témoin^nages historiques s'accordent à nous signaler Himiltrude conune une concubine. Nous venons de résoudre, avec le P. Lecointe et Gaillard, cette apparente difficulté. Évidemment, si Charlemagne avait, jeune encore, pris une femme dans quelque famille considérable de la nation franque, et Tavait épousée en observant toutes les cérémonies requises pour les grandes et solennelles unions, Éginhard n'aurait pas ignoré le nom de cette fenome. Or, le texte d'Étieauc 111 est formel. Gharlemagne demandant en mariage la fille de Didier, roi des Lombards, le pape lui écrit : « Vous ctes engagé déjà, par la volonté de Dieu et Tordre de votre père, en un mariage légitime avec une femme de votre nation, que vous devez aimer, et qu'il ne vous est pas permis de quitter pour en épouser une autre. » Cette première iémme
' iJiitorieus de France, t. Y* p. 54â. — Fleury, HUluira ecelè*
90 CIIABLEMAGNE
nous parait donc être Himiltrude, de qui Charlomagne eut, en effet, plusieurs enfants avant Tannée 769. Il est vrai qu'Étienne emploie des termes bien emphatiques, s'il s'agit d'une épouse qui n'est pas avouée, d'une concubine; mais il fmt ooùsAàéret que TEglise devait regarder comme légitime un mariage consacre par elle, et qûe Tiatéi^ét de cette femme était celui de Rome. Charlemagne devenant le g^dre de Didier, quelle main protégera dé-^ semims le domaine de l'Église contre la tyran* nique avidité des princes lombards?
Ces remontrances ne furent pas écoutées. Si le pape avait d'excellentes raisons à donner odntare la répudiation d^Himiltrude, la mère du roi, habile matrone, l'exhortait à négliger les intérêts du pape pour servir ceux de la nation fpwque, qui devait, disait Berthe, trouver de grand» avantages dans' l'alliance des Lom^
bards; et Gharlumagnc avait beaucoup de déférence pour les conseils' de sa mère. Elle était fille, suivant les Anmim de Saint-Bertin, de Charibart) comte de Laon, et Pépin la prit pour femme en 749^. A la* mort de Pépin, elle s'attacha quelque temps au plus jeune de ses fils, Carloman ^ : mais celui-ci ne survécut pas
* E^hatà, Annales, ad ana. 770.
ST SA coua 07
longtemps à son père ; une fin prématurée Tenleva tout à coup, en Tannée 771 , dans le domaine de Samoucy. C'est alors que Berthe, revenue vers Cliarlemagne, ne le quitta plus. Comme elle avait pris part, du vivant de Pépin, à toutes les grandes entreprises de son règne, elle ne voulut pas rester étrangère, dans la nouvelle cour, à la conduite des affaires où Ton pouvait avoir besoin de son expé* rience. Charlemagne n'avait pas, il paraît, un goût fort vif pour la fille de Didier, qu'on ap-
, pelait, du nom de son père, Désirée, ou Désidérate. Le pape lui disait que le mariage d'une Lombarde et d'un Franc était la société du fidèle et de l'infidèle, l'alliance de la lumière et des ténèbres. Cette rhétorique sacrée touchait peut-être médiocrement en ce temps-là Tesprit de Charlemagne; il ne s^était pas encore attribué le rôle de vengeur de la foi : mais le pape ajoutait, dans la même épltre, que les Lombardes étaient toutes malsaines,
^et, il faut bien traduire le mot latin, trèS" puaiUeê {fœtentiirima Longobardarum getUe), et que, d'ailleurs, on savait certainement que la lèpre, l'affreuse lèpre, était un mal venu de la Lombardie (de cti/tit naiumê lêprûwrum genus oriri certum est.) Voilà des renseignements qui
CUARLEMÀGNE
ne recommandaient goère à Chartemagne la fille de finlfter. Ma» Berttie. I» représentait chaque jour» ayecla méme infilstaBGe, quenxe^ naoé yeia 1^ aoid pir4e»eiDÉieHW'fni»wa^
il devait chercher des alliés en Italie, et que le naiUaflBt olaef 4e iok AjBmtfiàB lomt)aa>de povnrait. être le plus utile de ces alliés. Charlemagae épomeL Désirée.
Ce ne iht pas mm henrenie nnîen^ Lf'aimée siuiyante, Désirée se relirait ¥ei« son père, répwUée par «m aaii. Va^Minenti BerIb&Bmàt iutercédé pour éOe : Cb^iAes, pour la, première » fois trebeUe ans ^fc»tt'de^rottèiie^^tpf ai^ Yiolemmeitt tout commerce a^eo la fiile de IMdiw. a Oft ne «ait pov <}«6l8 metifir, » dît Éginhard Le imim de Saint -Gail assure qu'^e était teujoQm BuOade, ^ t|tie, d'ailleurs, elle était stérile; il ajouta même qu'a- Yamt de la ram*^ M Italie, CHtsAea rnter* rogea de saints év uques et suivit leur oonserl'.
Si Ton aurait pns, •en 'C&tte affine, im aussi dapoii obemin, Éginihard en aurait parlé sans doute aaoms 4e réserve. Quoi qu'il en soit, yoiai 'déjjA^ deux mariages accomplis et
* Itnd., cbap. ZVlli.
deux répudiations consommées. Or, nous remastquons que Chailemagne, si facile en cette matière lorsqu'il s'agissait de lui-même, n'a- Tttck pas, il s'en Drat Uen, la m6me indulgence
pour les faiblesses ou les convenanoes d' autrui. Keus trocrrons, -en «effet, rartiele suivant dans un de ses capitulaires : « Une femme répudiée ne pourra passer à un secrad mariage du yivaut de son mari, ni le mari du vivant de sa femme
La trràBième femme de Gharlemagne fut
Hiidegarde, de la très-noble race des Suèves. BUe deœendait de >6odeËroiâ, duc des Allemands. Le duc Godefixrid avait eu pour fils Houtching; Houtching donna le jour à Nebi ; de Webi naquit Emma, et d'iànma la belle et pieuse Hiidegarde \ Elle épousa Charlemagne en 771 ou 772, et mourut à Thionville le 30 avril 783 Nous avons plusieurs téjnoins .
« V.njiitufare incerti anni, cap. 22. — Balnze, CapU^, U i, p. bioy et dans le Recueil de dom Bouqaet, L V« p.
* Thpgan, Vie de Louii le DébonncUre.
- Éi^oiiard, Annafetf ad aim. 783. M. Teolet indique l'année 7i% comme ht date du mariage de Charlemagne et d*HiIdogarde. (Notes du tome I des Œuvres d'Éginhard, page 413.) L'opinion de M. Teulet n' est-elle pas démentie par le témoignage de Charlemagne? Un diplôme de ce prince, signalé parVabilloQ et par M. Natalis de Vaitly {Étémenti de ^pàUograpfUe, tome I» p. 271). «it ainsi,daté : • Data Kal. Blaias» anao 16 et 1> regni B^ri« al^
ICO CUARLEMAGNE
de sa beauté. II nous suffira de citer Paul Diacre, célébrant le tendre éclat de son teint, et disant, après sa mort, qu'elle n'avait pas connu durant sa vie» parmi les filles des Francs, une digne rivale de ses charmes £ntre les preuves qu'on nous donne de sa piété, nous rappellerons qu'elle avait pour inséparable compagne sainte Lioba, abbesse de Bischofheim. C'était une recluse de grand renom, vénérée par les grands, recherchée par les évéques, dont les vertus étaient déjà célèbres à la cour du roi Pépin. Hildegarde l'appela près d'elle et voulut recevoir à toute heure et ses conseils et ses leçons ^. Charlemagne était
• IncArnntione antem Domini nosiri J. C. septingentesimooctoge* » siino teriio, in die Ascensiunis dominicœ, in cujus vipiliis ipsa » dulcissima conjux nostra obiit, in anno 12 covjunctionis nos- > ivŒ. • Puisque le 30 avril 785 (quelques jours après Pâques) liiidegarde était entrée dans la (douzième année de son mariage» ce mariage avait é.iA célébré quelque lemps avant le 30 avril 772, et vraisemblablement en 77i, l'année commençant à Pàiiues, le %i ûiars. i^jouîons qu'Éginhard paraît placer à la même date et Ja r( pudiation de Désirée et le mariage d'Hildegarde : • Quum k malris hortata filiam Desiderii duxisset uxorem... post annum » eam repudiavk et Hildegardem. . in matrimonium accepit. » Or, la répudiation de Désirée eut lieu, li. Teulet le Koonnail arec tout le monde, en Tannée 771.
* SpUaphium HUâegardii rtginm» dans le BicueU à» éom Boa* quel, t. V, p. 192.
' Ex VUa S. lÀolMtf dans le RMueU de dom Bouquel, lome V, page 432.
ET SA COUR iOl
impétueux comme un vrai fils de Pépin : la touchante simplicité d'Hildegarde et l'agré* ment de son commerce corrigèrent cette âpre vivacité, qui peut faire les bons soldats^ mais ne furajamais les bons rois. Le moine de Saiiit- Gall nous raconte, il est vrai, que cette reine ne demeura pas assez étrangère aux intrigues de la cour, et que, jalouse d'élever ses clients aux plus hauts emplois, elle abusa quelquefois, dans leur intérêt, de Tempire qu'elle avait sur le roi. Elle adoucissait alors, nous dit le bon moine, sa voix naturellement forte, et se montrait prodigue de caresses Mais, dans ces occasions, Charles savait lui résister. Quand eUe mourut, il se montra fort sensible à cette perte. L'ayant fait ensevelir dans le monastère de SaintrÂrnould, à Metz, il donna la seigneurie deCheminontaux religieux de cette maison, en leur prescrivant de prier à perpétuité sur sa tombe. Elle ne fut pas, dit-on, moins chère à la nation qu'au roi. C'est ce que Paul Diacre exprime en ces termes : « Le Franc, le Suève, le Germain, le Breton lui-même, le Gète et ribère pleurent ton trépas. Entends gémir le riverain de la Loire, et l'Italie, et Rome elle-J
* Dêi fiUlê el g^tet, livre L
40â CUâRLË^âG.NË
même, que la aouy€lle de ta mort a remplie d'ujae graoïdie iax|iuétude«. Les cœurs des plus fermes guemers sont trîatement émus, et voici que des larmes tombent sur les armes et les bouclienr. »E]le fist appelai de Btm temps, la boane reine.
Oa. la regretta bien plus encore quaod Chaxlemagne Teut remplacée pai^ Taltière Fastrade, fiUe* du comte Bodalphe,. de la race des Germains. Après la mort d'Hildegarde, Charles était allé faire une courae obea les Saxons, et il rentrait à Wormâ, ayant pour triomphal goitége une armée lasse de carnage et cbargée de butin, quand Fastrade lui fut présentée. Elle . lui phit; il la prit pour fenun>e, et passa riuver avec elle: daM le diàiteaa âfHéristal' ^. L'abbé Smaragde, daxfcS son^ commentaire inédit sur Denaty nous apprend que ce nom de FaHrêih est un nom patronymique, qui signifie ferme mmmi La fille da comte Rodolplie était douée d'une grande fermeté, mais elle ixt de cette Terta te pin» détestable usage» On ne la connaît que par son méchant caractère ^.Ardente
* Éginhard, Annales, ad ann. 783.
' Smaragdi presbyteri Tractatu^ in parles Donati. Dans un manuscrit latin de Saint-Gcrtnaiii d-s PrtS, n" 14i7, folioO. 'Egiuhard, Annilet,iii auu. 7Ji, et Vila CaruU, cUap. xx.
à persécuter les plus zélés serviteurs de TÉtat,
. eUe ^Gitack chaque jouir de ieutemeïàs et dénonçait au roi les mécontents, Fengageast à pvéwnû? VédkaX de leo^' {ilakites £ar de salutaires rigueurs. Gharlemagne fit pfais d'une foiâ ce qu'elle lui demandait, et par les ei'uautés dont il se rendit csomplice, « s*éoartaat alors^ dit Égioïkard». de sa bonté naturelle, » il provoqua de redoutables conjuratk>nfi,.Iiotts racofiteronfipluâ loin ces tragiques histoires. Les années que Gharlemagne yécut avec asti^ade. furent, les plus agitées de son règne. Elle mourut à FraacficMrt Tan 794, tandis
. gue Charles, un i2]:stant liîbre d'autres soins, employait ses loisirs A faire condanmer par un concile les propositions téméraires, ou infiolites, de FéliflCy évèque d'Urgel.. Son œrps, transporté à Mayence^ fut enseveli dans Le monastère de Saint-Âlban^.
Le poète saxon nous représente Fastrade * sous deS'traitabien propr8s.àla<£GHre'nuKidbe. Théodnlfe, éyêque d'Orléans, ckaTjgé de coon- •poser son épitaphet l'a. taite eui six Tara» oà nous ne lisons rien à son éloge, si ce n'est
< Éginhard, AnnaUip ad ann. 794.
A » nagiaa Md ttott
Ac sKfoiD gestinâ aniini Fastrada tomomn.
qu'elle était ûlle d'un noble père et qu'elle devint répouse d'un puissant roi. Nous supposons même que le dernier distique de ce panégyrique officiel renferme une ironie tempérée par le respect des convenances : <l La meilleure partie de son âme, dit le poète, nous est restée; c'est le roi Charles. Que le Dieu clément lui donne de longs jours ^ I » Cependant, ou cette ironie fut dans la suite mal comprise, ou les rancunes des grands exigèrent que la mémoire de cette reine exécrée fiit flétrie par une sentence plus sévère. Le monastère de Saint-Alban ayant été dévasté par un incendie, les restes de Fastrade furent transférés à l'église métro* politaine de Mayence, et l'on peut lire dans les ÀfUiquUA de Trêves^ de Christophe Brower, répitaphe injurieuse qui fut alors substituée sur sa pierre funèbre à celle de l'évéque Théodulfe.
Après elle, Gharlemagne épousa Liutgarde,
fille d'un comte allemand dont le nom nous est inconnu. Comme elle avait à peu près le
même âge que les filles d'Hildegarde, elle était la compagne assidue de leurs travaux et de
leurs divertissemeuls. Elle était belle, suivant
*Tlieodalû, Aureliaiiensis episcopi , Opéra; Carmiaum liber il.
Théodulfe, et ne dédaignait pas les atours qui
pouvaient ajouter aux grâces de son visage et de son maintien : c'est ce que nous avons appris encore du pocte anonyme, qui nous Ta représentée sous ses plus beaux habits dans les chasses de Cliarlemagne. De plus, elle avait la main prodigue, le cœur généreux; et la grande douceur de sa voix n'était pas un attrait perfide» car elle obligea beaucoup de gens et jamais ne causa de dommage à personne. Théodulfe la félicite encore d'avoir eu le goût des nobles études *. Elle n'eut pas d'enfants, et mourut à Tours» le 4 juin de l'année 800 ^.
C'est un fait qui parait sans doute extraordinaire que ce rapide trépas des femmes de Gharlemagne. U faut croire que les associant aux fatigues, et même quelquefois aux périls de sa vie militaire, il avait bientôt épuisé leur jeunesse. Pour lui, toujours occupé de grands desseins, toujours impatient de visiter des terres nouvelles, toujours courant de l'une à l'autre frontière de l'empire, il ne connaissait ni l'abattement ni le repos, et ne sentait pas les années s'accumuler sur sa tête. Il était bien, sous ce rapport, tel que nous le représente la
« Thsodulfi Carmin. lib. llî, a l GîiroL regem. 'Jiginbard, Annala, aU ann. tiÛO.
106 CUAULëMâGNE
TÎeille épopée : « Parlez-moi- un peu de Charlemagne^ dit le païen Marsile au traître Gaaelon. nestbienyieuxlilausétous ses jours I je sois sùr qu'il passe deux cents ans 1 II a traversé en cenquéraat tant de pays, reçu tant de bons épieux tranchants» tué sur le champ de bataille tant de puissants rois i Quand aurart-il assez de faire la guerre*? » Ganelon répond : « Jamais I » Jamais, en effet, Charlemagne ne devait se lasser d'ajouter à son empire de douyeaux peuples et à sa famille de nouveaux
enfants. Et de ces deux ambitions, quelle était la plus vive? Nous ne saurions le dire. On peut admettre qu'elles se partageaient son âme.
Quand il arrivait à Tours, en Tannée 800, pour assister aux derniers moments de Liutgarde, il revenait des côtes de l'Océan, où rayait appdé la nouTelle de l'apparition des pirates normandis : quelques jours après la mort de sa f^me, il paitait pour Aix-la^-Ghapelle, allant préparer ime expédition en Italie, et, vers le même ten^ps , il contractait une nouvelle union avec une certaine Maltegarde^ que plusieurs Mstorienâ mettentdans la catégorie des concubines. Or, s'il n'avait pas alors,, comme le
* Jionuvaux, tradocL de M. Géuiiu
suppose Marsile» paué deux emUi ans^ il en comptait, du moins, près de soixante. Voilà des actes d'une yerte vieillesse I Et lltalie ue tat pas sa
dernière campagne, Maltegarcle ne fut pas sa dernière femme. U reyit ensuite et la Saxe» et la Frise, et la Hongrie, et les rives toujours inquiètes del'Océaa gallique, gagnant autant de batailles par la puissance de ses armes que par la terreur de son nom ; ayant eu, d'autre part» une fille de Maltegarde, il rendit encore mères» vers le même temps, trois autres concubines»
la Saxonne Gersuinde, Reine et Adalinde
S'il faut en croire Thistorien grec Théophane, le dessein de Charlemagne, après la mort de Liut garde, ne fut pas de reclierciier Maltegarde» mais bien la trop fameuse impératrice Irène* Ayant résolu, dit Théophane, de réunir sous sa domination et l'Orient et l'Occident, il envoya des ambassadeurs vers la mère de Constantin, et demanda sans trembler la main de cette terrible femme, qui venait de conquérir le trône des Césars par un double forfait, Tempoisonnement de son mari, et le meurtre de son fils. Le pape Léon approuva lui-même cette étrange négociation et la favorisa de tout son
< Égîahard, Viia Caroli imper , chap, xviii.
105 CnARLEUAGNB
pouvoir» joignant ses ambassadeurs à ceux de Ghaiiemagne, afin d'éloigner les inquiétudes qu'aurait pu faire naitre dans l'esprit d'Irène une proposition tellement inattendue. Théophane ajoute que l'entreprise allait réussir , et qu'on allait voir tous les peuples de Tancien monde confondus encore une fois sous l'autorité d'un seul maître, quand Teunuque Âétîus, soupçonnant bien que cela devait tourner à la ruine de Constantinople, dévoila tous les secrets de la négociation, souleva les grands de la cour contre les émissaires du roi barbare, et les fit renvoyer au delà des mers, liumiliés et mécontents Gaillard orne ce récit des fleurs de sa rhétorique. Il suppose d'abord que l'initiative de la transaction vint de l'impératrice, et, par divers arguments, il s'efforce de démontrer qu'elle faisait un habile calcul. Il introduit ensuite sur la scène le vieux parti grec et son chef Aétius, ourdissant mille intrigues ; et Gharlemagne ne paraît au fond de ce tableau, que pour montrer une naïve inexpérience au service d'une grande ambition Aucune des chroniques occidentales ne parle de cette
* Theophnnis CUronograpkia, dans lo Hecueil des Jlisiorietis dê Frarue, t. V. p. im.
^HUL de CfiarUuiO(jae, t. Il, p. 4i0 el suiV.
afifaire, et nous avons dans les Grecs une trèsmédiocre confiance. Il est donc vraisemblable, à notre avis, que ce projet de mariage entre Irène et Charlemagne est tout simplement une fable inventée par les plus féconds et les plus ingénieux des imposteurs, les annalistes byzantins.
Mais ne raconterons-nous pas avec plus d'assurance l'aventure de sainte Amalbergeî Churlemagne ayant conçu la plus vive passion pour cette aimable fille, voulut un jour lui faire violei^ce. Tel est, du moins, le récit d'un hagiographe. En ce péril, Amalberge, se dégageant des étreintes de Charlemagne, se réfugia vers une chapelle. Avec le même empressement le roi l'y suivit, et, comme elle se prosternait devant Tautel, il la saisit avec une telle véhémence qu'il lui cassa le bras.
Mais la Vierge Marie, ajoute le légendaire, la guérit aussitôt, et Charlemagne, témoin du miracle, crut alors devoir contenir son ardeur *. Amalberge fut à cause de cet événement mise au nombre des saintes. Résister saix caprices amoureux du plus puissant des rois, c'était, il parait, montrer un courage
* M. Paris, HUi- pocL, p. 3Si.
IfO GHARLBMAGNB
tout à fait extraordiuairc et même surnaturel.
Gharlemagne n'empêcha pas qu'on rendit hommage à cette éclatante vertu. Cependant il ne s'est trouvé personne pour louer laisienne. Loin de là : tous les historiens modernes s' accordent àdire qu'il aimait trop les lexEmiefi^; et les poètes anciens ont même, nous aimons à nous le persuader, ajouté quelques méfaits imaginaires «au chapitre de ses incontinences. L'abbé Gilles, sainA Gfilles, étant à Tautel et ofl3.ciant, Tange Gabriel apparut et lui remit une lettre. La lettre venait du roi Charles. Il se confessait par écrit, n'ayant osé le faire de vive YOix, d'avoir séduit une de ses propres sœurs, qu'il avait rendue mère. T«i est le récit d'usn poète islandais^. Un moine de Reichenau, du nom de Wetin, qui vivait du temps même de Gharlemagne, eut une étrange vision àxmt on parla beaucoup. Le souverain dominatew des régions occidentales vint se montrer à lui, dans un songe fatidique, mchainé camme le 'Prométhée de la fable grecque, et mis aux prises avec un vautour qui dévorait meessamment les organes de sa virilité, iiu'est cela? dit
> « Pliuca'um mnliemus fait. » Dom Bouqaet» HûUnrieni d$ France, t. V, p. 309, Dote.
• M. 6. Paris, Ifîfl. poèt., p. 37S.
ET SA COUR tu
Wetin. Qaoil la triste iFictime de oeft aflienx
vautour, n'est-ce pas le plus grand, et, pour mieux dire encore, le pins jaste des prinoes, celui qui, dans l'âge moderne, se montra le plus énergique défenseur des lois divines, le plus zélé protecteur de la sainte Eglise? Qu'at-il donc fait pour mériter un tel supplice? Et un ange répondit à Wetin : i< Joins donc au récit de ses grandes actions celui de ses honteuses débauches, et tu comprendras alors qu'il devait subir cette pénitence avant d'aller vers Dieu gollter rétemelle béatitude » Un des meilleurs écrivains du ix" siècle, Walairied Strabon, a mis en vers la vision de Wetin. Et qu'on ne la compte pas au nombre de ces frivoles anecdotes auxquelles les gens d'esprit ne croyaient guère, même en cet âge iort crédule* Hincmar, un des prélats les plus éclairés de la cour de Charles le Chauve, Hincmar avait une entière confiance dans cette légende. Gomme un certain Bernold publiait en tous lieux une vision qu'il avait eue, disait-il, sur le compte du dernier roi, Hincmar déclarait qu'on devait accueillir son propos avec une pieuse déférence, de semblables révélations n'étant pas sans
* Dom Bouquet» t. Y« p. 309.
i\t CUARLEMAGNC
exemple, ainsi que le prouvait Tauthentique rapport du moine Wetia ^ .
Le religieux de Reichenau n'avait pas sans doute manqué de bonne foi. Que ne voit-on pas dans les révesT Mais on ne les tient pas tous pour divinement inspirés. Celui de Wetin parut rêtre, parce qu'on y trouvait une sentence rendue contre les mœurs de Cliarlemagne. En eflfet, qui pouvait se défendre d'y souscrire? Il n'est pas toujours certain que la voix du peuple soit la voix de Dieu; mais quand il s'élève' une voix mystérieuse, exprimant par d'énergiques symboles ce qui se trouve dans la cens-
ciencc du peuple, le peuple déclare aussitôt, et sans hésitation, que Dieu vient de parler,
* Hincmari Opcrum i. II, p. SOS.