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construite dans les fraîches prairies arroséo'^ ^ par TAniane, d'autres constructions s'étaient élevées pour recevoir d'autres cénobites, et le monastère naissant, devenu bientôt célèbre par la grande piété de ses hôtes, avait reçu du roi, des évoques, des comtes, d'opulentes largesses. Dénoncé par les clercs séculiers et les officiers civils de la province, et même par quelques comtes, comme un vagabond, un avide ravisseur du bien d'autrui, Benoît apprit avec douleur que ces propos, répétés à la cour, avaient produit une fâcheuse impression sur l'esprit du roi. Aussitôt il se rendit auprès de lui, sans écouter les conseils des gens qui lui disaient de redouter sa présence. Mais, en le voyant, Charles ne put résister au charme de son doux regard, où brillait un rayon céleste, et, lui tendant les bras, il le pressa avec effusion contre sa poitrine. Après des explications rapidement échangées, Charles présenta luimême, de sa main, à l'abbé calomnié, la coupe de l'amitié ; ils burent ensemble, et la paix fut faite.
Parmi les comtes de l'étable [comités stabuli), ou connétables, intendants suprêmes de l'écurie et de la vénerie, on nous désigne Geilon et Burchard.
Charles eut d'abord pour connétable Geilon, ou Gedon, qui périt avec Adalgise dans l'entreprise formée contre les Slaves. Égmhard attribue sa mort à des circonstances préparées par sa trop grande envie de paraître. Voulant enlever au comte Théodoric l'honneur d'une victoire qui semblait assurée, il se jeta sur l'ennemi, se fit envelopper et succomba. Toute une armée partagea son triste sort^
En l'année 807, l'emploi de connétable était exercé par le comte Burchard. Il commanda, comme Geilon, des armées, mais avec plus de succès. C'est lui qui purgea la Corse des pirates espagnols, qui, chaque année, venaient mettre au pillage toutes les côtes de la Méditerranée. Ils étaient descendus, en 806, dans l'île de Pantellaria, au sud de la Sicile, et en avaient ramené captifs soixante moines, esclaves de haut prix, qu'ils avaient mis en vente sur les marchés d'Espagne. Ils espéraient faire, l'année suivante, une capture plus riche encore sur les rives de la Sardaigne et de la Corse ; mais, arrivés en Sardaigne, ils y rencontrèrent des gens disposés à leur tenir tête, et, après avoir perdu, dans un combat meurtrier, une partie de leurs forces, ils allèrent se jeter sur les plages
* Eginhardi Annales, ad ann. 783.
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corsiques, qu'ils estimaient plus mal défendues. Burchardles avait devancés, et sa flotte, ayant combattu celle des Maures d'Espagne, la mit en déroute et fit un grand massacre de ces bandits au front basané *. Quelques années après l'empereur envoyait Burchard à l'autre limite de l'empire des Francs, négocier la paix avec les Danois 2. H fut un des signataires du testament de Charlemagne 3, et lui survécut. C'est lui que la Chronique d'Adon nomme Biir garnis.
Au-dessous du connétable, du grand échanson et du sénéchal, était le maréchal des logis du roi, appelé mansionarius , qui faisait préparer les appartements du roi, de la reine, de leur famille, de toute la cour, dans les lieux divers où les entraînait l'humeur toujours active de Charlemagne. Après le mansionnaire, prenaient rang les quatre veneurs, entre lesquels étaient partagées les provinces de Neustrie, d'Austrasie, de Bourgogne et d'Aquitaine. Placés sous les ordres du grand chapelain ou du grand chancelier, ils administraient les forêts et commandaient les équipages de chasse. Ils devaient
1 Eginhardi Annales, ad ann 807, ^Eginhardi Annales, ad ann. 811.
' Eginii. Vita Caroli imperatoris cap. xxxiii.
ET SA COUR Wl
en outre tenir toujours provision de gibier frais dans les maisons royales, pour l'usage du roi, de sa cour, ou des grands à qui l'on accordait le droit d'y faire un séjour temporaire. Entre les autres officiers du palais, on désigne encore le capitaine de la porte, le garde du trésor royal, le garde des armes du roi. On peut enfin admettre au nombre des officiers palatins, puisqu'on les nommait les fidèles du roi, toute cette multitude de ducs, de marquis ou margraves, de comtes, d'hommes libres, qui marchaient à la suite du roi pendant la guerre, et prenaient part, durant la paix, à ses plaisirs. Aucun historien n'a fait le recensement de ces braves compagnons du plus belliqueux de nos rois. Cependant on peut se faire quelque idée de leur nombre par une mise en scène du moine de Saint-Gall.
Le moine raconte l'arrivée de Charlemagne dans les états de Didier, roi des Lombards. Ce prince, jaloux de venger l'honneur de sa fille injurieusement répudiée, avait, pour employer le langage des chroniqueurs cisalpins, levé l'étendard de la révolte, et s'était enfermé dans la citadelle de Pavie. Près de lui se trouvait un des anciens fidèles de Charles, le comte Ogger, qui, pour éviter le châtiment de
quelque faute, était venu chercher en Lombardie plutôt une retraite qu'une vaine protection. Quand on vient leur annoncer que l'armée des Francs s'approche des murs de Pavie, le roi Didier et le comte Ogger montent, pour observer l'ennemi, sur une tour élevée ; et, en effet, l'horizon se charge bientôt à leurs yeux d'un épais nuage de poussière. Ce qui paraît d'abord, ce sont les machines de guerre, prodigieux attirail de formidables instruments. « Voilà Charles, s'écrie Didier, au milieu de ces mouvantes forteresses. — Non, répond Ogger, Charles ne se montre pas encore, mais il va venir. » On découvre ensuite un amas, d'abord confus, de fantassins au pied rapide, qui, se déployant en bon ordre dans la plaine, semblent devoir bientôt envelopper la ville entière. « Certes, dit le Lombard, le voilà; voilà, parmi tous ces guerriers, leur jeune chef, qui porte un nom déjà bien redouté des fiers Saxons. — Pas encore, » répond Ogger. Après les hommes de pied, se présentent les gardes, vieille milice aux fîères allures qui ne connaît pas le repos. « Pour le coup, c'est bien Charles, s'écrie Didier saisi de frayeur. — Pas encore,» ^ répond Ogger. Vient à la suite le nombreux ' cortège des évoques, des abbés, et derrière
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eux apparaissent, dans leur somptueux équipage, les comtes, les préfets des marches, dont les coursiers fumants hennissent à la voix du clairon qui porte au loin l'annonce de la ba- ' taille prochaine : « Fuyons, dit alors le roi re- ' belle, et courons nous cacher dans les entrailles de la terre, loin de la face d'un si terrible ennemi. » Quand , enfin , Charles se montra sous son armure de fer, la main gauche armée d'une lance, et la droite étendue sur son invincible épée, Ogger, tombant aux pieds de son compagnon, ne put que dire d'une voix éteinte : « Le voici M »
Tel était le serment prêté par les comtes devant les autels : «Je promets que je serai fidèle au très-pieux empereur Charles, fils du roi Pépin et de la reine Bertrade, et que je le servirai sincèrement et sans artifice, ainsi que par le droit tout homme doit être fidèle à son seigneur ; et ce serment, que je viens de prêter, je le garderai, je veux le garder, comme je le sens, comme je le comprends, de ce jour et à l'avenir. Ainsi me soient en aide Dieu, créateur du ciel et de la terre, et les saints, patrons de ces lieux ! » Mais quelle que fût la précision de
^ Des Faits et gestes de Charles le Grand, livre IL
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la formule, quelle que fût la solennité de la cérémonie, c'était un serment souvent violé.
Charlemagne éprouva lui-même plus d'une fois que de tels engagements, par cela même qu'ils sont Taliénation de toute indépendance, engendrent la trahison. En tout temps, car la nature humaine ne change pas, un roi doit opter entre des censeurs quelquefois importuns et des traîtres. Sous Charlemagne, comme sous tous les rois qui n'ont voulu s'entourer que de serviteurs fidèles, la trahison forma fréquemment des ghildes, des sociétés secrètes, où' se rencontrèrent des hommes de toute condition, venant jurer la mort d'un maître dont ils ne pouvaient se rendre indépendants que par un crime.
Nous avons raconté la conjuration ourdie sous les auspices de Pépin le Bossu, en 792. L'année 785 en avait vu découvrir une autre, plus redoutable encore, qui avait pour chef le comte Hardrard. Il fut arrêté, et condamné aU plus affreux supplice : on lui creva les yeux. Quelques-uns de ses complices se défendirent les armes à la main, et périrent dans ce combat, accablés par le nombre des agresseurs. Une troisième conjuration menaça les dernières années de la vie de Charlemagne. Elle eut
pour auteurs , comme les précédentes , des Francs du premier ordre, impatients du joug qu'on leur faisait subir au nom d'un intérêt qu'ils ne comprenaient guère, l'intérêt de l'empire. On rapporte que Charlemagne, ayant fait saisir les coupables, envoya demander à Pépin le Bossu, à l'abbaye de Saint-Gall, comment il devait les traiter. Quand les gens chargés de cette étrange mission arrivèrent dans les jardins de l'abbaye, ils trouvèrent le fils d'Himiltrude le front courbé vers le sol, un instrument de fer à la main, extirpant d'un carré de légumes les plantes parasites qui gênaient le développement des plantes utiles. Ils lui déclarèrent l'objet de leur voyage, et le prièrent de dicter la réponse qu'ils devaient porter au roi. Mais celui-ci « poussant de profonds soupirs, à la manière des gens infirmes, toujours plus rancuneux que les gens bien portants, » se contenta de leur répondre : «Si Charles attachait le moindre prix à mes avis, il ne me tiendrait pas en ces lieux où je suis si mal traité : je ne lui demande rien; rapportezlui seulement ce que vous m'avez vu faire. » Les envoyés, ne comprenant pas le sens de cette parole sibylline, et de nouveau pressant de questions le pauvre moine qui n'avait pas
perdu l'orgueil de son sang, il leur dit alors d'une voix altérée, qui marquait son impatience : « Je n'ai rien à mander, sinon ce que je fais; et j'arrache les mauvaises herbes, pour que les bonnes poussent mieux. » Il paraît que Charles n'avait pas dépêché vers son fils les plus ingénieux de ses courtisans ; car ils s'en retournèrent confus, ne sachant comment interpréter le discours qu'ils venaient d'entendre, et redoutant qu'on ne leur fit expier l'insuccès de leur ambassade. Mais Charles, ajoute le chroniqueur, était le plus sagace des mortels. Ayant donc reçu la réponse de Pépin, fidèlement transmise par ses ambassadeurs, il frotta son oreille et enfla ses narines, comme un homme satisfait d'avoir improvisé l'explication d'une énigme , et s'écria : « Bons vassaux, vous me rapportez une réponse pleine de sens. » En conséquence, il ordonna que tous les coupables fussent retranchés du nombre des vivants ^ et il gratifia ses fidèles serviteurs de
* G'ëtaîl peut-être simplement l'application de la loi : < De
• conspiration ibus vero, quicumque eas facere praesumpserint, et » sacramento quamcumque conspirationem firmaverint, ut triplic* » rations judicentur. Primo ut ubicumque aliquod raalum per » hoc perpetratum fuerit, auctores facti interficiantur ; adjutores » vero singuli alter ab altero flagellentur et narés sibi invicem
• praecidant. Ubi rero nihil mali perpetratum est, similiter qui-
toutes les terres précédemment occupées par les traîtres. C'est alors que Pépin, le prudent conseiller, obtint la permission de quitter Saint-Gall, et se rendit à Prum *.
Nous allons maintenant consacrer un chapitre spécial à la docte cohorte des régents de l'école palatine. On les comptait, eux aussi, parmi les officiers du palais; mais il nous plaît de les considérer à part, pour mieux apprécier leurs titres divers. La postérité ne fait plus grand état des hauts faits qui ont autrefois illustré les plus intrépides lieutenants du roi conquérant. Elle aurait oublié Roland luimême, si sa triste fin dans les gorges de Roncevaux n'avait pas été célébrée par un grand poëte. Mais elle est avide de renseignements sur les savants hommes qui furent les collaborateurs de Charlemagne dans son entreprise contre l'ignorance et la barbarie. C'est le juste hommage de sa reconnaissance éclairée.
» dem inter se flagellentur, et capillossibi vicissim detondeant. » Capitulare anni 805. édit. de Daiu/e, lorïic I, page 423.
1 Des Faits et gestes de Charles le Grand, par lo moine de Sainl- Gall, livre IL