CHAPITRE VI
l'école du palais
Régime de celle école.
Nous avons fait connaître le zèle de Charlemagne pour l'étude des lettres; nous avons montré le terrible vainqueur de tant de peuples s'employant avec la plus louable ardeur à discipliner par la culture de l'esprit les nations soumises par ses armes, et travaillant à fonder des écoles épiscopales ou claustrales sur tous les points de son vaste empire. Ajoutons ici quelques détails sur la plus célèbre de ces écoles, l'école du palais, et sur les maîtres qui firent sa gloire.
On a voulu trouver dans cette école le berceau de l'Université de Paris. Cela peut se dire, nous
en convenons, dans une période oratoire ; les licences accordées, suivant Horace, aux peintres et aux poètes, pouvant être quelquefois, sans plus de périls, étendues jusqu'aux rhéteurs. Cependant l'histoire est loin de prouver qu'il ait existé le moindre rapport de filiation entre cette Université de Paris, que vit fonder le xiii^ siècle, et l'école nomade de Charlemagne. On ne voit pas même que, durant tout le cours de son long règne, ce prince, qui visita tant de villes , habita tant de palais , ait séjourné quelques heures dans la ville de Paris. Le nom de cette ville ne s'offre pas une seule fois dans les deux volumes qui forment le recueil des œuvres d'Éginhard. Il ne s'agit donc pas ici de raconter les origines fabuleuses de l'Université de Paris, mais de dire simplement quelle était cette école du palais, déjà fameuse dès son jour natal, qu'en ses doctes emphases Alcuin appelle une autre Alexandrie.
Ce ne fut pas d'abord, à proprement parler, une école, mais une académie de savants attachés à la personne du roi, faisant partie de son cortège aulique, et l'accompagn^int dans tous les lieux où le portait son humeur vagabonde *. Elle n'eut de siège fixe que vers la fin
* M. Ampère, Hist. littéraire avant le xii« siècle, tome III, page 29.
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de la vie de Charlemagne, quand il ne quitta plus guère Aix-la-Chapelle. Cependant il est vrai de dire que ces docteurs étaient aussi des régents ; qu'ils ne se contentaient pas d'avoir entre eux, ou devant le roi, de savants entretiens, mais qu'ils professaient en chaire et formaient des élèves.
Quelle était la matière de leur enseignement? On ne le sait que par conjecture *. Ils enseignaient tout ce qu'ils avaient appris ; et, si leurs connaissances n'étaient pas très-profondes, on voit du moins, par ce qui nous reste des livres d'Alcuin et de son disciple Raban- Maur, qu'elles étaient très-variées. Cassiodore et Martianus Capella ayant déjà divisé les sciences et les arts en sept branches principales, cette division fut admise par nos docteurs palatins, avant d'être justifiée et réduite en système par les grands maîtres du xn® siècle, entre lesquels il suffit de nommer Hugues de Saint- Victor et Guillaume de Couches. On peut donc supposer, sans aucune exagération, que l'enseignement distribué dans l'école du palais était presque universel , ou, pour exprimer la même chose en des termes plus précis, qu'il comprenait à la
* M. Guîzot, Hist. de la civilisation er\ France, t. Tî, p. 360.
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fois la grammaire, la rhétorique, la logique, l'arithmétique, l'astrologie, la chronologie, le chant, l'écriture sainte et la médecine. La médecine I on en doute peut-être. Pulteney ayant attribué la fondation de l'école de Salerne à Charlemagne, cette attribution n'a pu soutenir l'épreuve de l'examen * : cependant Gaillard nous signale, dans un capitulaire de 805 2, un article où Charlemagne ordonne que la médecine fasse partie de l'éducation, et l'on sait, d'ailleurs, qu'il y avait, dans le palais d'Aixla-Chapelle, un lieu nommé Hippocratica tecta. Puisque c'était l'école du palais, c'était une école privilégiée. Charlemagne s'y montrait, suivi de ses fils, de ses filles, des grands de sa cour, et le professeur faisait sa leçon devant ce brillant auditoire. Il paraît, toutefois, qu'il y avait d'autres disciples, moins nobles sans doute, mais peut-être plus dociles et plus assidus. On voit, en effet, sortir de l'école du palais, dès les premières années du ix® siècle, d'habiles clercs qui vont en d'autres lieux se faire compter au nombre des docteurs, ou du moins se signaler par l'éclat de leur in*
• M. Pouchet, Histoire des sciences naturelles au moyen âgc^ page 89.
* Gaillard, Histoire de CharUmagne^ tome III, page 174.
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comparable savoir, soit comme évêques, soit comme abbés. C'est ce que raconte, en des termes dignes d'être rapportés, le chroniqueur anonyme de Saint-Gall : « Je ne veux pas, ditil, avoir l'air d'oublier ou de négliger... un fait qui m'est connu : c'est qu'il n'y eut aucun de ceux qu'il (Charlemagne) avait formés, qu'on ne citât comme un très-savant abbé ou un fort illustre prêtre. C'est auprès de lui que monseigneur Grimald * étudia les sciences libérales, d'abord dans la Gaule et ensuite en Italie. Cependant, afin que les hommes instruits de ces détails ne me taxent pas d'inexactitude pour n'avoir fait à cet égard aucune exception, je dirai que deux fils de meuniers, moines de Saint-Colomban, et sortis de l'école tenue sous les auspices de Charles, ne furent pas jugés dignes de diriger des évêchés et des monastères, mais obtinrent, l'un après l'autre, et, comme on le croit, en considération de leur auguste maître, le prieuré du couvent de Bobbio, et s'acquittèrent avec zèle de cet emploi ^. » Cette anecdote ayant toutes les apparences de la vérité, nous pouvons en conclure que, dès
* Abbé de Saint-Gall, archi-chapelain de Louis le Germanique. ' Des Faits et gestes de Charles le Grand, livre I, traductioa.de M. Guizot.
le temps de Charlemagne , l'école du palais, sans être ouverte à tout le monde, n'était pas fermée à de simples moines de la plus modeste naissance. On y voit, en outre, que les personnes étrangères à la maison royale ne sortaient guère de cette école sans être pourvues d'un évêché, d'une abbaye, ou, pour le moins, d'un prieuré. « Si l'on imitait votre zèle, disait un jour Alcuin à Charlemagne, peut-être verraiton s'élever en France une Athènes nouvelle, bien plus brillante que l'ancienne, l'Athènes du Christ *. » C'était le téméraire dessein de Charlemagne. Or, pouvait-il espérer que ses fils, ses courtisans, ses compagnons d'armes seraient un jour les Platon et les Aristote de cette autre Athènes ? Non sans doute : il ne devait pas, d'ailleurs, leur laisser le repos nécessaire aux travaux de l'esprit. Mais il comptait avec raison que de jeunes clercs, libres d'autres soins, pourraient, sous son glorieux patronage, se consacrer tout entiers à l'étude, et devenir un jour des maîtres fameux. On voyait donc confondus, à l'école du palais, et des fils de rois et des fils de meuniers. C'est un détail curieux et bien digne d'être recueilli.
Alcuini Opéra, t. I, p. 102.
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Voici les surnoms sous lesquels les maîtres et les principaux disciples de cette école avaient pris rhabitude de se désigner. Gharlemagne était appelé David; Gisèle, sa sœur, Lucie; Gisèle, sa fille, Délie; Rothrude, Colombe; Liutg^rde.Ava; Angilbert, Homère; Alcuin, Flaccus ; Théodulfe, Pindare; Riculfe, Damœtas; Eginliard, Beseléel; Ricbod, Macaire; etc. Nous ne comprenons pas toutes les allusions que ces noms renferment. Maîtres et disciples avaient un goût très-prononcé pour les jeux d'esprit. A cette preuve il nous serait facile d'en joindre d'autres.
Tous les maîtres de l'école du palais étaient des étrangers. « Avant Gharlemagne, ainsi s'exprime M. Ampère, presque tous les pays de l'Europe occidentale étaient plus avancés que la France, et, on peut le dire sans vanité nationale, un tel état de choses était une véritable anomalie dans l'histoire de la civilisation. Il en fut pourtant ainsi à l'époque de la barbarie et de la décadence mérovino-iennes. Alors la France fut éclipsée par l'Espagne, par l'Italie, par l'Angleterre. L'Espagne eut, au X* siècle, Isidore de Séville. En Italie, après Boëce et Gassiodore, ces derniers représentants de l'antiquité, au moment où elle vient expirer
au seuil des temps modernes, deux grands papes s'élevèrent, saint Léon et saint Grégoire. Plus tard, tandis que les ténèbres les plus épaisses couvraient la Gaule, l'Angleterre produisit Bède le Vénérable, célèbre par l'étendue de ses connaissances. La France n'avait rien de pareil *. » Gharlemagne fut donc contraint d'aller chercher au dehors des gens capables de seconder son intelligente initiative. On dit qu'ils vinrent au-devant de lui; mais ce qu'on raconte à cet égard parait fabuleux.
Suivant le moine de Saint-Gall, quand Gharlemagne fut pourvu de l'héritage paternel, l'étude des lettres était tombée partout dans un oubli, presque complet. Le hasard amena d'Irlande sur les côtes de la Gaule deux Scots *^, hommes profondément versés dans les lettres profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise; mais chaque jour ils criaient à la foule qui se rendait sur la place pour faire des emplettes : « Si quelqu'un désire de la science, qu'il vienne à nous et en prenne, car nous en vendons. » Ils répétèrent si longtemps cette
* Bist. littéraire de la France avant le \iv siècle, tome HI, page 60.
2 Le texte dit : « Duos Scotos de Hibernia, » c'est-à-dire deux Scols d'Irlande, qu'il ne faut pas confondre avec les habitants de rÉcoàse.
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annonce, que des gens émerveillés, ou les croyant fous, la firent parvenir jusqu'aux oreilles du roi Charles. Charles manda sur-lechamp près de lui les étranges vendeurs d'une marchandise alors inconnue, les prit en estime, les dota convenablement, et mit entre leurs mains la plus brillante jeunesse, les chargeant de l'instruire. Tel est le récit du chroniqueur; mais il n'est guère vraisemblable, et les commentaires qu'y ont joints Vincent de Beauvais et Robert Gaguin le sont bien moins encore.
Nous voyons en effet, en France, du temps de Charlemagne, plusieurs savants venus d'Irlande, entre lesquels nous pouvons désigner Clément etDungal. Mais l'Angleterre^ l'Espagne, l'Italie fournirent aussi d'illustres maîtres à l'école normale de Charlemagne ; et nous savons qu'ils vinrent en France à sa prière, à son appel*
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Alcuin.
Le principal régent de l'école du palais fut l'Anglo-Saxon Alcuin. Il était né l'année même
où mourut Bède le Vénérable, et il eut pour maître Hechbert, disciple de Bède. La plus illustre des écoles anglo-saxonnes était celle de la ville d'York, établie près de la résidence habituelle des rois de Northumbrie. Comme toutes les autres terres incorporées à l'empire romain, la Bretagne insulaire avait subi le fléau de l'invasion barbare; et cependant le dépôt des traditions antiques avait été moins altéré sur ces rives lointaines qu'au centre de l'empire. L'école d'York pouvait, au viii® siècle, envoyer des maîtres de grammaire et de philosophie à Naples, à Bologne, à Rome môme.
Toutes les sciences alors connues étaient enseignées à cette grande école. Alcuin célèbre en ces termes le mérite d'Elbert, un de ces maîtres, disciple et successeur d'Hechbert : « Il abreuvait à toutes les sources de la science les esprits altérés. Aux uns il enseignait les règles de la grammaire ; il faisait couler pour les autres les flots de la rhétorique. Il formait ceux-ci aux luttes du barreau, et ceux-là aux chants d'Aonie. Il leur apprenait, en outre, à faire résonner la flûte de Castalie, à frapper d'un pied lyrique les ciines du Parnasse. Il expliquait encore l'harmonie du ciel, les pé^
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nibles éclipses du soleil et de la lune, les cinq zones du pôle, les sept étoiles errantes, les lois des astres, leur lever et leur coucher, les mouvements violents de la mer, les tremblements de la terre, la nature de l'homme, des troupeaux, des oiseaux et des bêtes féroces, les diverses combinaisons des nombres et leurs formes variées. Il enseignait à calculer d'une manière certaine le retour solennel de la Pàque, et surtout il découvrait les mystères des saintes Écritures. Il avait su ouvrir l'abîme de l'ancienne foi *. » On comprend que, sous la discipline de ce docteur universel, Alcuin ait bientôt acquis des connaissances très-diverses. Il le remplaça comme modérateur principal de l'école d'York, et le fit oublier.
Alcuin se signala d'abord dans sa patrie comme un habile interprète des auteurs sacrés, et il forma de bons élèves. Il était venu en Italie chercher le pallium de son archevêque, Eanbald, quand il fut rencontré dans la ville de Parme par Charlemagne. C'était en l'année 781 . Charlemagne n'avait pas encore eu l'occasion d'entretenir un docteur d'un aussi grand renom. En bien peu de temps il avait appris
* Alcuini Poema de Pontif. Eborac. eccl. Traduction de id. F# Monnicr : Alcuin et son influence, p. 6.
tout ce qu'avaient pu lui transmettre les maîtres donnés à sa jeunesse, et pour la première fois il se trouvait en présence d'un homme placé très-haut dans l'estime des évêques par la multiplicité de ses connaissances et l'autorité de son expérience académique : étonné de ce qu'il entendait, il ne négligea rien pour attirer à sa cour un si précieux personnage, et ses sollicitations affectueuses triomphèrent des derniers scrupules d'Alcuin. Celui-ci termina promptement l'affaire de son archevêque, et, ayant obtenu la liberté de quitter son école pour quelque temps, il suivit Charlemagne dans la France orientale, accompagné de Sigulfe, de Fredegise, de Witzon et de quelques autres. Ils commencèrent alors l'établissement de l'école du palais. Quand cette première ardeur fut un peu calmée, Alcuin se repentit d'avoir abandonné son évoque et son roi. Ayant donc reçu de Charlemagne la permission de repasser la Manche, il reparut à l'école d'York et à la cour du roi de Northumbrie. Il revint cependant en France en 788.
Les écrits que nous a laissés cet illustre docteur ne nous permettent pas de louer son mérite littéraire. Nous devons reconnaître que, malgré sa renommée, c'était un méchant
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poëte, un prosateur incorrect et plus pédant qu'ingénieux, un dialecticien très-inexpérimenté, un théologien peu subtil. Cependant il se faisait appeler l'Horace de la cour *. Mais ce qui le distingue de tous ses contemporains, c'est le zèle qu'il mit à propager les études, à seconder les efforts des clercs de bonne volonté, à créer partout des chaires rivales de la sienne, enfin à faire doter des emplois les plus recherchés les meilleurs élèves de toutes ces écoles. Gharlemagne avait, en 788, un ministre des cultes; c'était Angilramne : il avait, en outre, un ministre de l'instruction publique; c'était Alcuin. Ne lisons pas les livres d'Alcuin; soit I mais admirons-le dans ses œuvres administratives; et, puisqu'il a mérité d'être appelé le précepteur des Gaules, consacrons par le témoignagne de notre reconnaissance cette gloire qui vaut celle des lettres.
Alcuin fut richement pourvu par Gharlemagne. Get étranger de noble condition, puisqu'on a fait remonter son ascendance jusqu'au dieu même des Scandinaves, le terrible Odin,
• C'est le nom que lui donne Théodulfe : SU prœsto et Flae» eu$. Dans une de ses épîtres à Angilbert, Alcuin lui-même n'hétite pas à prendre ce nom :
Dalcis Homère, precor, Flacei memor esse poeUi.
maïs qui certes ignorait cette fabuleuse origine, ce simple diacre de l'église d'York réunit sous son autorité spirituelle et temporelle les abbayes de Ferrières, de Saint-Loup, de Saint- Josse-sur-Mer, de Saint-Martin de Tours : il possédait vingt mille serfs dans ses immenses domaines. Telle était sa puissance, telle était sa richesse, quand il supplia le roi des Francs de le laisser partir et de distribuer ses bénéfices entre ses disciples préférés. Allait-il encore courir à travers le monde, pour justifier cet hémistiche de son épitaphe, composée, diton, par lui-même : Famosus in orbe viator? Il ne demandait qu'à prendre sa retraite au fond d'un monastère de l'ordre de Saint-Benoît, voulant achever sa vie dans l'étude et le silence.
Gharlemagne lui permit d'aller à Tours. Il s'y rendit pour y fonder une école qui fut le modèle de toutes les écoles claustrales. Il n'y tolérait pas la lecture des poètes profanes ; lui qui s'était appelé Flaccus, lui qui avait osé citer dans une pieuse épître un des vers les moins chastes de Virgile S il défendait formellement à ses élèves de suivre son exem-
« Écrivant à Adalhard, abbé de Corbie, qui ne répondait pas exactement à ses lettres^ il cite ce vers :
Invenies alium, si te hic fastidit, Alexio*
pie et de souiller leur mémoire de ces réminiscences 1 : mais à peine savaient-ils écrire, qu'il mettait entre leurs mains les textes sacrés, les écrits des Pères, et leur commandait de les copier L'école de Tours fut une pépinière d'élégants copistes. Alcuin a célébré dans quelques vers leur travail et leur mérite : « Ici, dit-il, venez prendre place, vous dont la fonction est de transcrire la loi divine et les monuments sacrés de la sagesse des Pères. Prenez bien garde de mêler à ces graves discours quelque propos frivole ; veillez à ce que votre mam étourdie ne commette pas quelque erreur. Cherchez studieusement des textes purs, afin que votre plume, dans son vol rapide, aille par le droit chemin. C'est un grand honneur que de copier les livres saints, et ce travail trouve sa récompense. » Non pas sur la terre assurément, car la plupart de ces laborieux ascètes vivaient et mouraient pauvres, dans la plus profonde obscurité ; mais dans le ciel, les joies du ciel étant promises aux bons copistes,^ comme le prix mérité de leur labeur. « Il y avait, dit Césaire d'Heisterbach, dans le monastère d'Arnisberg, de l'ordre des Prémon-
très, comme je le tiens d'un religieux de cet ordre, un scribe nommé Richard, Anglais de nation. Il avait de sa main copié plusieurs livres, espérant recevoir dans les cieux la récompense de sa peine. Quand il quitta la vie, ses frères l'ensevelirent à une place d'honneur. Or, vingt ans après, sa tombe fut ouverte, et sa main droite fut trouvée si parfaitement conservée, si pleine de vie, qu'elle paraissait avoir été récemment détachée par le fer d'un corps animé ; et cependant tout le reste n'était que poussière. En témoignage d'un si grand miracle, on montre aujourd'hui cette main au monastère d'Arnisberg *, » Puisque Dieu troublait Tordre de la nature, pour témoigner combien il approuvait le zèle des habiles copistes, il ne pouvait laisser mourir, sans opérer quelque prodige en sa faveur, le chef renommé du scriptorium de Saint-Martin. Aussi trouvonsnous dans une ancienne vie d' Alcuin, extraite d'un manuscrit de Sainte-Marie de Reims, une pieuse légende sur la mort de ce savant homme. L'auteur de cette légende n'hésite pas même à lui attribuer des miracles.
Il mourut le 4 juin 804, âgé de soixante-sept
« Vita Aleuiniy operibus praefixa.
* Caesarius Heisterbachensis, Illustr. MiracuL, lib. Xll, c. xlvii.
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ans. Joseph, évêque de Tours, fit ensevelir son corps à côté de celui de saint Martin.
Clément.
Après Alcuin, il faut nommer Clément THibernien. Les auteurs de Y Histoire littéraire de la France n'attribuent à maître Clément aucun ouvrage sauvé de l'oubli : mais il en existe au moins un, qui suffit pour donner la plus haute idée de son savoir, de son mérite *. Helléniste habile, grammairien consommé, Clément, comme son nom l'indique, venait de l'Irlande, et l'Irlande était alors le lieu du monde où les sciences et les lettres étaient le plus en honneur. Elle doit envoyer à la cour de Charles le Chauve Jean Scot Érigène, le plus éminent philosophe que les Gaules aient connu jusqu'au XIII® siècle, c'est-à-dire jusqu'à saint Thomas ; homme d'un savoir vraiment extraordinaire, car il le présente à nous sachant le grec et interprétant Platon avec la même liberté que le
' Nous avons parlé de cet ouvrage dans nos Singularités hisiO" riques et littéraires , p. 23.
plus enthousiaste des Alexandrms. Théodulfe s'est emporté plusieurs fois en véhémentes diatribes contre un certain Scot, qu'il ne nomme pas, mais qu'il désigne comme un des maîtres les plus accrédités de l'école du palais *. On a longtemps supposé que cet illustre inconnu pouvait être Jean Scot Érigène ; mais une critique plus scrupuleuse est venue détruire cette hypothèse : Jean Scot Érigène ne parut en France qu'après la mort de Charlemagne. Notre sentiment est qu'il faut rapporter à Clément l'Hibernien les vers que Théodulfe a composés sur ce constant rival de sa gloire. Assurément le portrait n'est pas flatteur : « Chose sinistre, farouche ennemi, sinistre horreur, peste cruelle, etc., etc. 2. » Observons, du moins, quelques traits de cette figure tracée par un crayon si grossier. Le Scot, h sot de Théodulfe (hic Scotttis sottus) est un maître actif , vigilant, qui, l'oreille i^uverte, le regard attentif, la main prompte, donne la leçon à ses écoliers, devant toute la
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« Dans ses vers à Gharlemagne et à Angilbert ; Carrainum lib
Res dira, hostis atrox, hebes iiorror, pestis acerba, Litigiosa lues, res fera, grande nefas,
Res fera, res turpis, res segnis, rcsque nefanda, Kcs iiilesta piis, res iniuiica bouis
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cour, et ne leur épargne pas les réprimandes. Il sait beaucoup, on l'avoue ; mais on ajoute qu'il a trop grand désir de paraître, et qu'il a tout appris pour engager sur tout quelque dispute *. Ces renseignements doivent être recueillis, quand il s'agit d'un maître presque oublié. Le moine de Saint-Gall nous en transmet d'autres qui n'ont pas moins d'intérêt ; mais ici Clément occupe le second rang, et Charlemagne le premier.
« Après une longue absence, dit le chroniqueur anonyme, le très-victorieux Charles, de retour dans la Gaule, se fit amener les enfants remis aux soins de Clément, et voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers ; les élèves sortis des classes moyennes et inférieures présentèrent des ouvrages qui passaient toute espérance, et où se faisaient sentir les plus douces saveurs de la science ; les nobles, au contraire, n'eurent à produire que de froides et misérables pauvretés. Le très-sage Charles, imitant alors la justice du souverain juge, sépara ceux qui avaient bien fait, les mit à sa droite, et leur dit : « Je vous loue beau-
* Plarima qui didicit, nil fiium, nil quoque certum;
Quse tamen igaorat, omnia nosse putat : Non ideo didicit sapiens ut posset haberi, Sed coQteiideodi ut promplus ad arma foret.
» coup, mes enfants, de votre zèle à remplir » mes intentions et à rechercher votre propre » bien de tous vos moyens. Maintenant effor- » cez-vous d'atteindre à la perfection ; alors » je vous donnerai de riches évêchés, de ma- » gnifiques abbayes, et je vous tiendrai tou- » jours pour gens considérables à mes yeux. » Tournant ensuite un front irrité vers les élèves demeurés à sa gauche, portant la terreur dans leurs consciences par son regard enflammé, tonnant plutôt qu'il ne parlait, il lança sur eux ces paroles pleines de la plus amère ironie : « Quant à vous, fils des principaux de la » nation, vous, enfants délicats et tout gentils, » vous reposant sur votre naissance et votre » fortune, vous avez négligé mes ordres et le » soin de votre propre gloire dans vos études, » et préféré vous abandonner à la mollesse, » au jeu, à la paresse ou à de futiles occupa- » tions. » Ajoutant à ces premiers mots son serment accoutumé, et levant vers le ciel sa tête auguste et son bras invincible, il s'écria d'une voix foudroyante : « Par le roi des » cieux, permis à d'autres de vous admirer ; je » ne fais, moi, nul cas de votre naissance et » de votre beauté ; sachez et retenez bien que, » si vous ne vous hâtez de réparer par une