LA COUR, LES PALAIS, LE DOMAINE DE CHARLEMAGNE
La cour.
La cour de Charlemagne : ce terme n'est-îl pas impropre? Quand il s'agit des temps dont nous écrivons l'histoire , il ne faut pas qu'on s'imagine sous le nom de cour une de ces grandes assemblées de gentilshommes damerets, de femmes précieuses, de femmes galantes et de poètes musqués, que la France vit se former au xvi^ siècle, et briller au xvii^ d'un si prodigieux éclat. Yoilà la cour de François P'' et de Louis XIV. Celle de Charlemagne n'y ressemble guère. Cependant nous ne savons pas appeler d'un autre nom la suite nombreuse que menait après lui, dans ses voyages, dans ses
courses militaires, et plus nombreuse encore dans ses résidences hibernales, le glorieux triomphateur des Huns et des Saxons. « Que viennent, s'écrie l'évêque Théodulfe, les grands du royaume; qu'ils arrivent de toutes parts, le visage souriant, pour se ranger autour de leur maître , et que chacun d'eux s'empresse de remplir son office auprès de lui * I » La formule de cette convocation nous paraît exprimer, même avec énergie, que les premiers d'entre les hommes libres apprenaient déjà, sous Charlemagne, à devenir courtisans.
Les rois fainéants étaient volontiers sédentaires. Laissant aux maires du palais tout le soin du gouvernement, ils vivaient, comme on l'a dit, en vrais païens, ne songeant qu'à faire un agréable emploi de leurs jours comptés par la trahison. Comme ils ne pouvaient ignorer que le fer ou le poison devait bientôt venir les surprendre dans leur lit, ils s'arrachaient par l'enivrement des sens à cette image d'une mort violente et prématurée. Leur cour offrait une grande ressemblance avec celle des califes orientaux. Quand Pépin eut saisi la couronne, ce furent d'autres mœurs. Toujours agité par
* Ad Carolum regem, Carm., lib. III.
de nouveaux desseins, ce roi parvenu ne dormit que sur des champs de bataille. Il n'eut
pas de cour; la tradition le représente occupant ses loisirs à terrasser des taureaux et des lions. Doué d'un esprit plus vaste, sachant conduire sans trouble et sans passion, avec la sérénité du génie, les plus grandes entreprises, Cliarlemagne ne se laissa jamais envahir tout entier par les soins de la guerre, et comme il avait l'instinct de toutes les gloires, il voulut avoir constamment autour de lui, après les combats et pendant les trêves accordées aux peuples insoumis, un noble cortège de guerriers francs, de docteurs aquitains, lombards, bretons, syriens, pour s'entretenir tour à tour avec les uns et avec les autres des affaires les plus diverses. Ils furent à la fois et ses conseillers d'État et les domestiques de sa maison. Leurs attributions furent, comme nous le dirons bientôt, scrupuleusement définies. Toute cette suite marchait en bon ordre, observant avec précision les règles d'une sévère discipline. C'était donc une véritable cour.
On remarque, d'ailleurs, que la mère de Charlemagne, ses femmes et ses filles, y tenaient après lui le premier rang. C'est un fait d'une grande importance. Les femmes des rois
mérovingiens ne nous sont connues que par d'abominables crimes : quand les historiens écrivent leurs noms, c'est qu'ils ont besoin de remonter à l'origine de quelque forfait. Parmi les nombreuses femmes de Charlemagne, une seule remplit dans l'histoire un triste rôle : les autres y .paraissent jouissant avec une noble modestie de leurs grands privilèges. Cette conduite, cet exemple, ne furent pas sans influence sur les habitudes, sur les mœurs de la cour, de la nation.
Lorsque Charlemagne se fit accompagner par ses femmes et par ses filles dans ses lointaines expéditions, il observa simplement la coutume de tous les peuples barbares. Dans les récits des campagnes d'Alexandre contre les populations médiques, dans toutes les histoires des invasions de la Gaule et de l'Italie par les Germains, les Vandales et les Goths, dans les poèmes des bardes Scandinaves, dans les légendes héroïques des Bretons et des Scots, aussi bien que dans les derniers bulletins des combats livrés par la France et par l'Angleterre aux barbares de l'Afrique et de l'Afghanistan, on voit les femmes des rois ou des grands chefs traînées à la suite de leurs maris, de leurs maîtres, jusqu'au sein de l'épaisse mêlée,
It.
animant de la voix les combattants, et quelquefois même, au moment suprême de la bataille, lançant d'une main mal assurée un trait qui ne va pas jusqu'au but. Mais où Charlemagne se montra véritablement novateur, c'est lorsqu'il régla les attributions de ses femmes dans les affaires de la paix, les appelant non-seulement à partager avec lui l'administration de sa maison et de ses domaines, mais encore à le suppléer, durant ses expéditions militaires, dans l'exercice de la puissance publique. Il faut interroger à cet égard le Capitulaire de Villis fisci, publié par Baluze, à l'année 800 *. Suivant les termes de ce diplôme, les intendants des domaines royaux doivent obéir aux ordres de la reine, sans attendre ceux du roi, dès que la reine commande. Or on voit au même lieu que la compétence des intendants allait fort loin, puisqu'ils rendaient la justice. Ainsi fut instituée par Charlemagne la participation des femmes au gouvernement de l'Etat. C'est une institution qui dura peu ; mais d'autres établissements de Charlemagne n'eurent-ils pas, après sa mort, la même fortune?
* Capitul reg. Franc., tome I, col. 331. — M. Pertz recule la date de ce capitulaire jusqu a Tannée Biâ.
Comme s'il avait un peu trop précipité le cours de la civilisation , après lui le flot recula.
Quel que fût, d'ailleurs, le respect do Charlemagne pour les vieilles coutumes du peuple franc, il ne se croyait pas obligé de les observer toutes avec la plus scrupuleuse rigueur. Ainsi, comme nous l'apprennent les Annales d'Éginhard, il ne lui convenait pas toujours d'avoir auprès de lui, dans ses courses aventureuses, ses femmes et ses filles : quand, par exemple, il se rendait en des pays inconnus et suspects, il laissait la plus grande partie de sa cour dans quelque domaine situé sur la frontière, et il allait chercher l'ennemi, n'ayant d'autre escorte que les chefs de ses milices et quelques officiers civils de sa maison, secrétaires, chapelains ou notaires. L'intervention des reines dans les affaires intérieures se montrait alors bien davantage.
La mère de Charlemagne, la reine Berthe, avait sa propre maison, qu'elle gouvernait elle-même, et dont les officiers n'étaient guère inférieurs à ceux du roi. Son chapelain s'appelait Gervold. C'était ce Gervold, évêque d'Évreux, fils de Walgaire et de Walda, qui, dans la suite, abandonna son éveché pour l'abbaye
de Fontenelle *. Mais, en Tabsence du roi, Berthe venait présider à T administration du palais, donner à ses filles, à ses petites-filles, de bons exemples, qui n'étaient pas toujours suivis. C'était bien la matrone germaine : elle ne marchait jamais sans traîner après elle quelque servante, portant sa quenouille et sa laine. Les légendes la nomment Berthe au grand pied, ou Berthe la débonnaire. Si la jeune cour riait un peu d'elle, les anciens leudes du roi Pepiu la vénéraient comme une sainte femme et se montraient toujours prompts à lui obéir. Quelquefois, mais bien plus rarement, r n voyait venir au palais la sœur du roi Charles, Gisèle, qui s'était consacrée dès ses plus jeunes années à la vie monastique, et gouvernait alors l'abbaye de Chelles. Fn nous racontant qu'elle quitta plus d'une fois sa retraite pour venir embrasser ou sa mère ou son frère, Théodulfe l'appelle la très-sainte sœur du roi. On doit supposer que sa grande piété attirait vers elle, quand elle paraissait à la cour, tous les respects, tous les hommages. Elle avait pour ri-^ vale de ses vertus et de son crédit la sœur d'Adalhard et de Wala, Gontrade, née du sang
* Chronic. FontanelL, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V^ p.3i5.
ET SA COUR m
des rois, qui portait si dignement, comme Alcuin nous l'atteste, le fardeau de sa glorieuse origine*.
Quand Thiver était de retour, Charlemagne rentrait dans un de ses palais, et il mandait auprès de lui ses fils, ses lieutenants, toute la foule de ses fidèles. Alors commençaient les grands festins, les réceptions solennelles, et les reines y paraissaient pompeusement parées, contenant par leur aimable présence les éclats naturellement immodérés de l'allégresse barbare. Rendues alors aux soins de leur maison, elles n'entretenaient plus une active correspondance avec les intendants, elles ne gouvernaient plus, mais elles régnaient, et Charlemagne, curieux de les associer à sa puissance comme à sa gloire, ne se montrait jamais sans elles soit aux chefs du peuple franc, soit aux ambassadeurs des rois étrangers. On retrouve leur nom avec celui du roi dans un grand nombre d'actes publics.
» Elle était fille du frère de Pépin le Brefe
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GHARLEMAGNB
i^es palais»
Il ne faut pas se demander quel fut le siège de la cour de Charlemagne. Comme elle le suivit dans toutes les résidences où il prit ses quartiers d'hiver, elle voyagea beaucoup et n'eut d'établissement fixe que pendant les dernières années du règne. Nous la voyons tantôt au château d'Héristal, sur la Meuse, lieu déjà plein de souvenirs, et que doivent rendre encore plus célèbre les fréquents séjours des rois carlovingiens ; tantôt elle habite le domaine de Kiersi, près de Noyon, où le rude et superbe autocrate de toutes les églises de la Gaule septentrionale, Hincmar, doit bientôt rassembler plusieurs conciles. Chassé parThiver des âpres forets de la Saxe , Charlemagne veut-il venir célébrer les fêtes de Noël sous un ciel plus tempéré? il donne rendez-vous aux gens de sa cour dans le palais de Ratisbonne, sur le Danube. Se propose-t-il de visiter les régions plus tranquilles de la Gaule centrale? sa cour le suit à Compiègne. A-t-il affaire aux
farouches Avares, et doit-il traiter avec eux de la paix ou de la guerre? il s'embarque sur le Mein, avectoute sa suite, et se rend au palais de Saltz, dans une île formée par le cours capricieux de la Sale. Au retour, il s'arrête à Worms, cité déjà considérable. Il venait de s'établir dans cette résidence, en l'année 790, espérant y célébrer en paix les fêtes de Noël et celles de Pâques, lorsqu'elle fut dévastée par un incendie. Quelle trace est aujourd'hui restée du vaste palais d'Attigni sur Aisne, dans notre Champagne? C'est là qu'en 785 le Saxon Witikind, deux fois pourchassé par Charlemagne, vint s'incliner devant l'invincible chef des guerriers francs, et, en recevant l'onde lustrale du baptême, sortit de la grande ghilde * des nations barbares pour se faire initier à la société nouvelle. C'est là que Louis le Débonnaire, ayant proscrit tous les fils de ses frères, doit un jour venir s'accuser de cet excès de prudence devant les évoques de son royaume, et leur demander à l'expier par une pénitence publique.
Il y avait encore un palais à Schelestadt, en Alsace; il y en avait un autre à Francfort-sur-
* Association, fédération. Voy. sur les ghildes germaines les pièces justificatives du tome I" des Récits des temps mérovin' gkns de M. Augustin Thierry,
le-Meîn, etCharlemagne convoquait dans cette ville, en Tannée 794, et rassemblée générale de la nation et l'assemblée d'éveques qui condamnait la doctrine de Félix d'Urgel. Il résidait, en 777, dans le château de Paderborn, quand il y reçut le Maure Soliman-Ibn-el-Arabi, arrivant d'Espagne avec son fils Joseph et un nombreux cortège d'autres personnages de sa religion, pour offrir au roi des Francs de lui livrer les villes confiées à sa garde. Le roman fait jouer ce rôle au traître Ganelon. Soliman- Ibn-el-Arabi ne trahit pas Charlemagne, mais le roi des Sarrasins. La proposition qu'il venait faire devait convenir au vaillant soldat du Christ. Charles conduisit le chef musulman de Paderborn à Douzi, dans les Gaules, auprès de Sedan, le traitant avec honneur, l'admettant partout à sa table, et se dirigeant en sa compagnie vers la frontière d'Espagne. A Douzi, le roi des Francs célébra les fêtes de Noël ; il célébra celles de Pâques à Cassineuil, dans l'Agénais, et aussitôt après il franchit les Pyrénées. On sait quelle fut la fin de cette expédition, commencée sous les plus heureux auspices. Charles rentrait en France, ayant conquis Saragosse et rasé Pampelune, quand, au retour, les Gascons assaillirent son arrière-garde, la
mirent en pièces, et se dispersèrent ensuite dans leurs montagnes, s'étant rendus maître de toutes les richesses ravies par les Frênes aux Maures espagnols. Roncevauxl Roncevaux 1 rochers teints du sang de notre belle jeunesse, la légende vous a consacrés à jamais, et vos tristes échos nous renvoient encore les dernières plaintes de Roland, les derniers sons de sa trompe guerrière, trop tard entendus par le roi I
Charles fit de fréquents séjours au palais de Thionville. Il Thabitait en 773, quand le pape Adrien, ne pouvant supporter plus longtemps les mauvais procédés de Didier, roi des Lombards, envoya des ambassadeurs à Charlemagne, lui demandant sa protection. Le chef de cette ambassade était un Romain, nommé Pierre. Comme il ne pouvait traverser l'Italie, dont les Lombards gardaient tous les chemins, il vint par mer jusqu'à Marseille, et de là se rendit à Thionville. Il fallait que le seigneur pape fût dans une situation bien désespérée pour envoyer un de ses légats, par mer, de Rome à Marseille I Un tel voyage semblait aux compagnons de Charlemagne la plus considérable des entreprises qu'un homme pût tenter. « Ainsi, dit le poète saxon, racontant
ce voyage, ainsi rOcéan soulevé par la tempête, offre quelquefois moins de périls que le cœur des hommes agité par les orages de la colère *.» Gharlemagne, admirant le courage de Pierre, lui fit un excellent accueil. Ayant ensuite convoqué dans son palais les principaux d'entre les Francs ^, il leur exposa la fâcheuse situation du pape, et leur déclara qu'il lui semblait bon de traverser les Alpes et d'aller donner une grande leçon aux perfides tyrans de cette noble Italie. A cet avis, ils souscrivirent d'une commune voix. Charles revenait encore au château de Thionville en l'année 782, après avoir ordonné de massacrer des prisonniers saxons, et c'est là que mourait, au printemps de cette année, sa femme tendrement aimée, la pieuse Hildegarde ^. Il s'y retrouvait en 805, à cette heure solennelle où, redoutant les approches de la mort, il appela près de lui ses deux fils. Pépin et Louis, et fit entre eux, dans une assemblée générale des grands de la nation, un égal partage des terres de T empire *,
^ Poetae saxonici Annales, lib. I, ad ann. 773. ' Annales Franc orum, dans le Becueil de dom Bouquet, t. V, p. 38.
3 Annales Eginhardi, ad ann. 782.
♦ Ibid., ad aon. 806. — Annal Fuldenses, ad ann. 806.
Mais on ne désignerait pas un autre palais où Gharlemagne et sa cour aient célébré les fêtes de Noël et de Pâques aussi souvent que dans le palais d'Aix-la-Chapelle. C'est là qu'il voulut finir sa vie, observant avec une attention toujours vigilante les mouvements de ses ennemis et les opérations militaires de ses lieutenants. Ce fut le siège principal de sa puissance impériale. Aussi l'appelait-on le palais par excellence, regia *, et môme quelquefois la cour d'Aix^ locution qui semble moderne et qui cependant ne l'est pas ^. C'est ainsi qu'un vieux poète, avec quelque emphase, a nommé la ville d'Aix la nouvelle Rome ^.
Nous avons dit que le bain et la chasse étaient les divertissements préférés de Charlemagne. Il pouvait là se livrer tour à tour à l'un et à l'autre. Les chanoines d'Aix, dans un
* Eginhard, Vita Caroli imper., chap. xxx.
* En voici quelques anciens exemples. Le poëte saxon dit à Tannée 800 :
.... Ex aula Carolus progressas Aquense;
A Tannée 812 :
Non autant tune more suo complebat Aquensem Lsetitiaesonus;
Enfin, à Tannée 814 :
Venatum taraen ex aula pcrrexit Aquensi,
* Borna secunda. — Versus de Carolo Magno, dans le ReeueU de dom Bouquet, t. V, p. 389.
diplôme de leur fabrique, font dire àCharlemagne qu'il découvrit les sources chaudes d'où leur ville a pris son nom, parmi les ronces et les ruines d'un palais autrefois bâti par Granus, frère de Néron ^ C'est de la légende. Ce qui est de l'histoire, c'est que Gharlemagne aima la ville d'Aix surtout à cause de ses bains. Voici maintenant la description poétique d une chasse faite par Gharlemagne dans un bois voisin de cette ville. Ge bois s'incline vers le Rhin, et sur les rives du fleuve s'étendent de belles prairies, ordinaire séjour d'une foule d'oiseaux au plumage varié, qui viennent chercher en ces lieux humides, parmi les joncs et les roseaux, une facile pâture. Dans la longue vallée, on voit errer le troupeau des cerfs et bondir le daim au pied timide. Les bêtes à la toison fauve se cachent dans la forêt. Mais on saura bien forcer leur retraite. Laissons parler
le poëte :
« Dès que paraissent les premiers rayons de Phébus, dès que l'astre à la flamboyante chevelure projette sa lumière sur les montagnes, éclairant les rochers escarpés et les hautes cimes des forêts, la jeunesse royale s'empresse
« M. Gaston Paris, but, poèt., p. 369
de quitter le lit, et la foule des nobles, accourant de toutes parts, vient se placer sur le seuil du palais. Le tumulte commence : dans toute la ville s'élève une immense clameur; les toits d'airain* gémissent ébranlés; les airs sont pleins de fracas ; le cheval hennit à l'approche du cheval; les gens de pied s'interpellent à haute voix ; les maîtres commandent à leurs serviteurs, en les nommant, de venir à leur poste, et ceux-ci se rangent à la suite de leurs maîtres,
» Ici un coursier caparaçonné, couvert d'or et de métaux précieux, s'enorgueillit d'avoir été choisi pour porter le grand roi. Debout, il secoue sa tête fière et veut courir à travers les hautes montagnes. Enfin paraît, avec un cortège de courtisans, le roi Gharles, le vénérable phare de l'Europe. Il arrive, et son visage souriant étincelle de mille feux, car un cercle d'or précieux entoure sa noble tête ; il domine toute la foule de ses hautes épaules. De jeunes serfs portent de longs épieux armés d'un fer aigu, et des filets de lin qui se replient quatre fois sur eux-mêmes; ils conduisent des chiens avides attachés par le cou, molosses à la dent
« Au lieu de ieeta cerea. Bouquet propose de lire aurea.
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furieuse, dressés à saisir la proie. Mais voici que le roi Charles a quitté le porche sacré de la haute basilique : bientôt les ducs et les premiers d'entre les comtes ont levé leur camp. A la voix du clairon s'ouvrent les portes de la grande ville; les cors résonnent, un grand bruit se fait au seuil du palais, et la jeunesse s'élance vers la rive du fleuve, précipitant sa course. C'est alors que, longtemps attendue, la reine sort de son royal appartement, entourée d'une nombreuse cohorte, la belle Luitgarde, que le roi Charles a nommée son épouse. Son cou brillant semble emprunter à la rose son tendre coloris ; l'écarlate a moins d'éclat que sa chevelure qu'il tient enlacée ; des bandelettes de pourpre ceignent ses blanches tempes ; des fils d'or retiennent les pans de sa chlamyde ; des pierres précieuses ornent sa tête, que couronne un diadème de clair métal ; le lin de sa robe a deux fois été trempé dans la pourpre ; sur ses épaules descendent des colliers qui brillent des feux les plus variés. Les rangs s'ouvrent, et, menant après elle une suite de belles filles, la reine s'avance entre les grands, sur un cheval au port superbe. Autour d'elle s'agite une foule de brillants cavaliers. Une autre troupe de cette magnifique jeunesse
attend au dehors la royale lignée. S' ouvrant un difficile passage à travers cette élégante cohue, voici le jeune Charles, qui, par sa tenue, par son visage, ressemble à son père dont il porte le nom glorieux. Suivant sa coutume, il presse les flancs d'un coursier fougueux. Après lui se montre Pépin, qui, sous le nom de son aïeul, renouvelle les grandes actions de son propre père, guerrier plein de cœur, héros sous les armes : monté sur un cheval de haute taille, il se porte au milieu de ses serviteurs, dont il doit conduire l'épaisse phalange. L'éclat de son visage est relevé par l'étincelant métal qui couronne son front...
» Avec un grand fracas retentit la voix rauque des cors, les chiens à la gorge avide remplissent les airs de leurs aboiements; le bruit monte jusqu'aux cieux étoiles. Bientôt parait le resplendissant bataillon des jeunes filles. Avant toutes les autres Rotrude arrive sur un coursier au pied rapide, et s'élance à la tête de l'aimable cohorte. Dans ses pâles cheveux s'entrelace un bandeau violet, que décorent plusieurs rangs de perles. Une couronne d'or chargée de pierres précieuses entoure sa tête ; une agrafe attache son riche vêtement. Près d'elle, dans ce troupeau de vierges, voici Ber-
the, suivie de ses nombreuses compagnes : sa voix, son cœur viril, sa manière d'être, son visage radieux, tout en elle est à Tirnage de son père... Vient ensuite la blanche Gisèle, parée d'une robe couleur de pourpre, dont la mauve sauvage forme le souple tissu. Son visage, sa chevelure brillent des plus lumineux reflets; les teintes de la rose animent son cou de marbre ; ses mains ont la blancheur de l'argent, son front a l'éclat d'or; le feu de ses regards fait pâlir les rayons de Phébus. Joyeuse, elle monte sur un cheval au pied rapide, qui broie de ses dents impatientes son mors couvert d'écume. A sa droite, déjeunes cavaliers; à sa gauche, une foule confuse de jeunes filles; tout à l'entour bondissent les coursiers frémissants. La vierge pudique dotée de tant de biens est descendue de son palais, bâti sur la haute colline, pour suivre dans la plaine les traces du roi son père. Voici Rhothaid, ornée de riches métaux, qui court se placer d'un air triomphant au-devant de sa troupe. Sur sa poitrine, sur son cou, dans ses cheveux, brillent les pierres les plus diverses ; un manteau de soie couvre ses blanches épaules; sur son front radieux repose une couronne ornée de perles; une épingle d'or, surmontée d'une
perle, rapproche les deux côtés de sa chlamyde. Elle ira, la belle vierge, portée par un coursier superbe, chercher dans ses retraites le cerf au poil hérissé. Cependant arrive Théodrade, non moins brillante que ses aînées. De son front gracieux descend une chevelure dont l'or envierait l'éclat ; des émeraudes étrangères ornent son beau cou... Autour de cette vierge illustre, qui aime à porter le cothurne de Sophocle, s'agite un bataillon pressé de jeunes filles, et derrière elle se déroule un long cortège de grands. Assise sur un cheval blanc aux vives allures, la pieuse fille du roi Charles va pénétrer dans la forêt, ayant quitté le palais de son père. Enfin, au dernier rang (mais c'est le sort qui lui a donné cette place), paraît Hiltrude ; et le sénat ferme la marche.
» Sur les bords du fleuve arrive de tous côtés une noble foule, qui, passionnée pour la chasse, vient se presser autour du roi. Bientôt tombent les chaînes de fer qui contenaient l'ardeur des chiens rapaces. Ils vont, conduits par la subtilité de leur odorat, vers les hautes tanières, cherchent leur proie avec méthode, et parcourent en tous sens les plus épais fourrés. Ils se répandent dans la forêt touffue, impatients de rencontrer la victime dont le sang est promis
à leur gosier avide. Les cavaliers entourent le bois; on se dispose à cerner la bête pour l'arrêter dans sa fuite. Mais un sanglier fauve vient d'être rencontré dans la vallée; aussitôt les cavaliers s'élancent dans la forêt, et suivent la voix des chiens. Ceux-ci poursuivent sans relâche leur proie fugitive, et courent épars à travers les sombres solitudes. L'un (c'est là son rôle) vole en silence sur les traces de la bête ; l'autre remplit de ses aboiements le vide des airs : celui-ci, trompé par son odorat, erre parmi les ombreuses broussailles ; celui-là va et vient sur les pas de son compagnon : un autre voit la bête, un autre l'a sentie. Un grand bruit se fait, et va retentir à l'extrémité de la forêt : le cor excite aux rudes combats les vaillants molosses, et les dirige vers les lieux où se porte le terrible sanglier à la dent menaçante ; partout les feuilles tombent des arbres ébranlés. Le sanglier a pris son élan à travers l'espace, et, d'un bond rapide, il monte en grondant vers d'inaccessibles retraites, battant les hautes crêtes de la montagne. Enfin, épuisé de fatigue, il s'arrête haletant sur ses pieds qui refusent de le porter plus loin. Alors il montre aux chiens ses mortelles défenses, renverse la foule acharnée à sa poursuite, et, de
sa dent ensanglantée, enlève et fait tournoyer dans les airs les chiens agiles,
» Le roi Charles accourt aussitôt : plus prompt que l'oiseau dans son vol, il se précipite à travers la mêlée, frappe de son glaive la poitrine du monstre, et y plonge son fer glacé. Le sanglier tombe, vomit avec le sang son dernier souffle, et se roule expirant sur la jaune arène. Du haut de la montagne, la famille du roi contemple ce spectacle *. »
On ne connaît pas l'auteur du poëme dont nous venons de traduire ce fragment, mais on sait, du moins, qu'il vivait à la cour de Charlemagne. Il a donc vu ce qu'il raconte, et, bien qu'il emploie, pour mettre en scène de rustiques Germains, des termes empruntés au vocabulaire de Virgile et d'Ovide, c'est toutefois un narrateur plus sincère que ne Tont été les poètes contemporains des invasions et des tumultes barbares, Fortunat et Sidoine Apollinaire. Ce qui manque surtout ici, c'est moins le naturel que la variété. Cependant, malgré la fréquente répétition des mêmes détails, il est permis de distinguer chacun des enfants de Charlemagne à
- « Versus de Carolo Magno, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 390 et suiv.
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quelques traits particuliers, et cela prête an récit du poëte un intérêt que n'a pas la sèche nomenclature des annalistes. On y trouve aussi de curieux renseignements sur les usages, et, si Ton peut employer ces mots, la discipline et l'étiquette de la cour. Enfin quelle idée ce fraginent ne donne-t-il pas de ces chasses royales de Charlemagne, qui se iaisaient avec un tel concours de monde et un si magnifique appareil?
Le domaine.
On se représente sans doute la plupart de ces résidences royales, qu'Éginhard nomme toutes des palais, à Timage des châteaux forts du XIII® siècle, élevés sur des crêtes aux flancs escarpés, garnis de tours et de tourelles, hérissés de créneaux, défendus par des fossés profonds ; hautes et larges murailles dont la masse arrogante semble défier tous les assauts. C'est là le château féodal. Mais au viii^ siècle la féodalité n'existe pas encore, et l'architecture qu'elle doit créer à son usage est inconnue.
Ces palais, tour à tour visités par Charlemagne, ne ressemblent pas plus au manoir retranché des grands vassaux de Phihppe-Auguste que la cathédrale gothique n'est la copie fidèle de la basilique byzantine. Fortunat, décrivant un palais mérovingien du vi^ siècle, nous montre un édifice carré, dont les quatre côtés sont décorés par des portiques en bois, sur lesquels s'est exercée la main habile du sculpteur gallo-romain*. Tels étaient vraisemblablement, pour le style et pour la matière, avec de très-légères différences, les palais d'Héristal, de Saltz, de Worms, d'Attigny.
Autour de l'habitation royale s'élevaient des bâtiments de moindre apparence, où logeaient les ofiîciers de la maison du roi, les principaux chefs de la milice, toutes les personnes formant ou suivant la cour. Dans quelques lieux, Tétage inférieur de ces bâtiments, ouvert la nuit et le jour à peu près à tout venant, offrait un asile contre l'injure des saisons aux gens de guerre, aux pauvres serfs : là des troncs énormes, dépouille des forêts voisines , brûlaient dans dévastes cheminées, devant lesquelles se pressaient une foule de misérables 2, Germains ou
' Carminvm lib. IX, cap. xv.
* Le moine de Saint-Gall^ Des faits et gestes, livre L
Gaulois, de condition ou de race servile, attendant les ordres de leurs maîtres. Il était bien difficile de maintenir entre eux le bon ordre, malgré le nombre et l'autorité des officiers spécialement chargés de cette police. Ils se querellaient souvent, et, quand ils en venaient aux mains, le sang coulait. Un décret de Charlemagne rend les officiers palatins responsables de tous les délits, de tous les crimes commis dans les bâtiments du palais, s'ils n'en peuvent nommer les auteurs. Aussitôt qu'un débat s'engage, ils doivent accourir et faire cesser le tumulte. Le même décret nous apprend encore, par les exclusions qui s'y trouvent énoncées, avec quelle facilité toute la cohue des lites était confusément admise dans l'intérieur du palais. Chacun des officiers palatins, dit le diplôme, observera ses gens, et s'il rencontre au milieu d'eux quelques hommes inconnus, quelques femmes de mauvaise vie, faisant métier de leurs charmes, il en avertira le roi. Ne seront pas non plus reçus sous les voûtes sombres du palais, comme dans un asile, les voleurs, les homicides, les adultères fuyant la main de la justice. Si quelque officier subalterne a furtivement introduit sous le toit royal un de ces malfaiteurs, il le portera sur son dos jusqu'au
marché, et là, si cet officier n'est pas de condition libre, il sera lui-même battu de verges *. Le roi surveillait lui-même, de ses fenêtres, les gens qui traversaient les cours 2, et ne ménageait guère les préposés qui ne remplissaient pas leur devoir avec une rigueur suffisante. Tous ces détails, toutes ces précautions nous apprennent assez qu'il n'y avait guère de lieu plus mal hanté, plus tumultueux que le palais.
A quelque distance des bâtiments occupés par le roi, les reines et leurs principaux serviteurs, on voyait paraître, au-dessus des haies d'aubépine, sous l'ombrage d'un pin Scandinave ou d'un chêne gaulois, quelques toits plus modestes, séparés les uns des autres par des intervalles inégaux. L'ensemble de ces constructions composait le domaine du roi, et les serfs qui les habitaient étaient nommés sa maison, sa famille ^.
« Que personne, dit Charlemagne dans un de ses capitulaires, n'envoie notre famille en
' Capitulare de Ministerialibus païatinis, dans 1^ Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 657.
' Le moine de Saint-Gall, Des faits et gestes, livre I.
3 Capitulare de Villis, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 652.
pauvreté; qu'aucun de nos intendants ne se permette d'envoyer notre famille en servitude, de lui imposer à son profit quelque corvée, quelque pénible travail; qu'aucun de nos intendants ne reçoive des gens de notre famille un cheval, un bœuf, une vache, un agneau, etc. , ni quelque autre chose, si ce n'est de petites bouteilles (de vin), des fruits, des poulets et des œufs ^. » Ce sont les articles des immunités octroyées par Charlemagne aux serfs de son domaine ; mais, comme on le soupçonne, après ces articles il y en a d'autres qui concernent les obligations étroites de ces pauvres gens. C'étaient, pour la plupart, des Gaulois nés sur le territoire que le roi s'était attribué, et réduits en servage par la conquête. On y voyait aussi des Francs % qui conservaient, même dans les services subalternes, les privilèges de leur race, et ne pouvaient être taxés et jugés que suivant la loi germaine. Enfin, au nombre des gens distribués, sous des appellations diverses, dans les domaines du roi, nous ne devons pas oublier les otages, obsides, commis spécialement à la garde des intendants ^.
« Ibid.
^ Capilulare de VilliSf art. 4.
• • Il s'agit très-vraisemblablement d'otages politiques, pris pnr
Ces membres de la famille n'étaient pas tous, il s'en faut bien, employés aux travaux agricoles. Outre les serfs attachés à la glèbe, qui partageaient leur temps et leurs bras entre le labour, la moisson, la fenaison et la vendange, il y avait, dans les domaines du roi, des hommes et des femmes de tous les métiers, parmi lesquels il suffira de désigner, avec le capitulaire de Villis, des serruriers, des orfèvres, des cordonniers, des tourneurs, des charpentiers, des fourbisseurs, des oiseleurs, des fabricants de savon, de cidre, de bière, des pâtissiers, des boulangers, etc., etc.
Voici, en effet, comment étaient administrés les domaines du roi. Ces domaines étaient de véritables phalanstères, gouvernés par des intendajitsnommés judices, en qui se confondaient les attributions de l'économe, du juge, durégisseur et de l'entrepreneur général. Ceux-ci mettaientde côté, pour la table duroi,lesplusbeaux fruits des vergers et des treilles, les meilleurs légumes des potagers, les plus grasses vaches des étables; ils décoraient les appartements de l'habitation royale avec les plus élégants
Fempereur dans un des royaumes francs, et emmenés dans un autre, soit pour gage de l'exécution de certaines conventions, soit par mesure de sûreté publique. » M. Guérard, Explication du capitulaire de Viiiis.
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ouvrages des tourneurs et des orfèvres ; ils envoyaient au roi les plus riches étoffes, les cuirs les plus brillants, les armes du fer le plus fin et le mieux poli. Mais on ne s'imagine pas sans doute qu'après avoir ainsi fait la part du roi dans les produits variés de leur entreprise, les intendants laissaient aux travailleurs la faculté d'appliquer le reste à leur usage ou d'en trafiquer. Ces travailleurs étaient des serfs, et non pas des hommes libres; ce qui veut dire que tous les fruits de leur labeur, tous les ouvrages de leur industrie, appartenaient, sans aucune réserve, au fisc du roi. Le fisc du roi n'était pas seulement le plus actif producteur de la vieille et de la nouvelle France; c'était encore le plus gros marchand de ce vaste empire, et la vente des objets fabriqués dans les domaines fiscaux formait, avec le produit des affranchissements, des cens, des compositions, des permis de chasse, des droits de pacage et de péage, la meilleure part de ce que nous appelons aujourd'hui le revenu public. Dans la distribution faite après la conquête, le roi des Francs avait eu des hommes et des terres, et tout ce que produisaient et ces terres et ces hommes était au même titre sa propriété. Il vendait ou faisait
vendre par les mêmes intendants le bœuf et le porc salés, le fromage, la bière, la liqueur de mûres, l'hydromel fabriqués dans ses ateliers, les poulets et les œufs de ses basses-cours, les poissons de ses étangs, le bois de ses forêts, les foins de ses prairies, le blé, le millet, le lin de ses terres arables, le vin de ses celliers, le miel de ses abeilles, les brodequins façonnés par ses cordonniers, les étoffes brodées dans ses gynécées *, et les ustensiles de fer, d'argent et d'or travaillés par ses ciseleurs, par ses orfèvres. Les intendants versaient tous les ans entre les mains de la reine ou du roi le produit de ces négoces. Le jour marqué pour ce règlement de leurs comptes était le dimanche des Rameaux. Le capitulaire de Villis nous fournit à cet égard les renseignements les plus curieux et les plus complets ^.
Voilà donc, en peu de mots, la cour, le palais, le domaine de Charlemagne. Il faut maintenant parler des hôtes principaux de ces lieux. Après le roi marchaient, au premier rang, les reines.
• Genitia nostra, dit le capitulaire de Villis.
' On peut consulter l'excellente explication que M. Guérard a donnée de ce capitulaire, après les travaux de Tresenreuter, de Ress, de Kinderling, d'Anton, de Bouquet, de Moreau. (Biblioth, de V École des CJiartes, janvier J853.)
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