FEMMES DE CHARLEMAGNE
Distinction des épouses et des concubines.
L'amour des enfants était une des fortes passions de Gharlemagne. Il ne trouva jamais ses enfants assez nombreux, et il ne négligea rien pour en avoir davantage. On lui reproche, à cette occasion, d'avoir été plus curieux de satisfaire ses goûts que d'observer les lois
de l'Église.
Nous ne pouvons le justifier sur ce point très-délicat. L'Église a souvent désapprouvé les secondes noces, blâmé les troisièmes, et interdit les quatrièmes ^ : or, puisque Gliar-
« Les troisièmes noces sont elles-mêmes interdites par les Constitutions de l'empereur Léon.
CHARLEMAGNE ET SA COUR 9i
lemagne eut au moins neuf femmes, il est manifeste qu'il n'a pas tenu grand compte des éloquents discours composés par les anciens Pères et des décrets promulgués par les conciles contre l'abus des mariages itératifs.
Cependant, si les soins qu'il prit d'agrandir sa famille lui firent oublier plus d'une fois les préceptes moraux des saints docteurs et les textes formels des canons, nous devons signaler quelque différence entre ses mœurs et celles des rois de la dynastie mérovingienne.
C'était, en effet, une de leurs coutumes de posséder dans le même temps plusieurs femmes, toutes légitimes à peu près au même titre. Salvien de Marseille, au v® siècle, vante la chasteté des Goths et des Saxons ; mais il signale, d'un autre côté, l'impudicité des Alains et des Francs *. Les rois de la dynastie mérovingienne avaient, à cet égard, conservé les traditions de la race franque. On peut même admettre, avec Montesquieu, qu'ils considéraient le droit de polygamie comme un des attributs de leur dignité ^. Gharlemagne paraît
* Ampère, Hist. litl., t. Il, p. 189.
' Nous reproduisons ici, pour ne pas entrer dans d'autres détails, le léger crayon de la cour des rois fainéants tracé par rabbc Legcndre : « Leur toi était pure et leurs mœurs païennes Leur
avoir mieux observé, sous ce rapport, les règles prescrites par l'Église . Il ne rechercha pas le renom de chasteté. Il eut même, en matière de galanterie, l'histoire le rapporte, de condamnables emportements. Cependant il ne paraît pas qu'il ait officiellement admis, dans le même temps, plusieurs femmes au partage de sa couche royale.
Mais n'eut-il pas des concubines ? Tous les anciens chroniqueurs parlent des concubines de Charlemagne, et le grave Éginhard n'a pas craint de les nommer à la suite de ses épouses *. Mais le P. Lecointe, Gaillard et d'autres historiens nous avertissent qu'il faut se défier ici d'un mot à double sens 2. Le canon 17 du concile de Tolède est conçu dans ces termes : « Si quelque fidèle, ayant une épouse, prend une concubine, il doit être écarté de la communion. Mais si, n'ayant pas d'épouse, il fait occuper sa place par une concubine, la communion ne
cour ressemblait assez à celle du Grand Seigneur. Le maire ou grand-maître de leur maison était ce qu'est aujourd'hui le grand vizir parmi les Turcs; le palais était un sérail; les rois avaient publiquement autant de femmes qu'ils en voulaient; ils en épousaient souvent plusieurs à la fois... » Voy. Gaillard, Hist. de Charlemagne, t. I, p. 217.
^ ViiaCaroli imperatoris, cap. xviii.
^Histoire de Charlemagne, tome I, page 92, et tome II, page 320.
lui sera pas refusée, pourvu qu'il habite avec une seule femme, soit épouse, soit concubine, à sa volonté, ut ei placuerit. » Cela veut-il dire que l'Église ait jamais toléré, qu'elle ait jamais approuvé les liens contractés loin de ses autels, sous les seuls auspices du dieu que les poëtes païens appellent l'Amour? Les canons du concile de Rome, assemblé sous Eugène II, nous offrent des prescriptions analogues à celles du concile de Tolède, et Ton trouverait encore d'autres décrets rédigés dans le même esprit et les mêmes termes. Mais, après le texte, il faut interroger la glose. La glose dit que, chez les anciens Francs, ainsi que chez les Romains, la loi même donnait le nom de concubines à des femmes mariées, mais mariées sans dot et sans apparat, qui n'avaient reçu de l'époux ni Vanneau ni le denier, comme n'étant pas dignes par leur naissance ou par leur fortune de celui qui devait les rendre mères. Chez les Romains, ajoute~t-on, les enfants nés de ces mariages étaient considérés comme légitimes, et cependant ils ne pouvaient succéder, tandis que, chez les Francs, il n'existait aucune différence entre les enfants des concubines et ceux des épouses légitimes ; ils avaient les mêmes droits. Ainsi, comme le fait remarquer
M^^^ deLézardière, Théodebald, fils naturel de Théodebert I et de la concubine Deoteria, est à la mort de son père salué roi de Metz, comme le rapporte Grégoire de Tours, qui ne s'en étonne pas. De môme, à la mort de Ghildebert II, le royaume de Metz se partage entre ses fils, Thierry II, fils d'une reine, et Théodebert II, fils d'une concubine*. Cependant, cette explication étant donnée, les mœurs de Charlemagne ne seront certes pas à l'abri de toute censure, car on ne l'excusera pas, sans doute, d'avoir aussi librement répudié les épouses ou les concubines qui cessaient de lui plaire. Il aimait être appelé par ses courtisans David ou Salomon. Si donc il avouait ses faiblesses, il ne lui était pas indifférent de les entendre ennoblir.
Les neuf femmes de Charlemagne.
Quelles furent les neuf femmes de Charlemagne ?
On discute sur le nom de la première. Une
t M^'^ de ï/ézardière. Théorie des lois politiques, t. III, p, 299^
lettre d'Etienne III la désigne comme étant de race franque * , et quelques historiens la confondent avec Himiltrude, mère de Pépin le Bossu. Mais d'autres ne trouvent pas que cette identité soit une hypothèse convenablement justifiée. Etienne parle, disent- ils, d'une épouse légitime, et tous les témoignages historiques s'accordent à nous signaler Himiltrude comme une concubine. Nous venons de résoudre, avec le P. Lecointe et Gaillard, cette apparente difficulté. Évidemment, si Charlemagne avait, jeune encore, pris une femme dans quelque famille considérable de la nation franque, et l'avait épousée en observant toutes les cérémonies requises pour les grandes et solennelles unions, Éginhard n'aurait pas ignoré le nom de cette femme. Or, le texte d'Etienne III est formel. Charlemagne demandant en mariage la fille de Didier, roi des Lombards, le pape lui écrit : « Vous êtes engagé déjà, par la volonté de Dieu et l'ordre de votre père, en un mariage légitime avec une femme de votre nation, que vous devez aimer, et qu'il ne vous est pas permis de quitter pour en épouser une autre. » Cette première femme
* Historiens de Fraiice, t. V, p. 542. — Fleury, Histoire ecelé" slostique, à l'année 769,
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