VJ
~—ir
nous paraît donc être Himiltrude, de qui Charlemagne eut, en effet, plusieurs enfants avant Tannée 769. Il est vrai qu'Etienne emploie des termes bien emphatiques, s'il s'agit d'une épouse qui n'est pas avouée, d'une concubine; mais il faut considérer que l'Église devait regarder comme légitime un mariage consacré par elle, et que l'intérêt de cette femme était celui de Rome. Gharlemagne devenant le gendre de Didier, quelle main protégera désormais le domaine de l'Église contre la tyraunique avidité des princes lombards?
Ces remontrances ne furent pas écoutées. Si le pape avait d'excellentes raisons à donner contre la répudiation d'Himiltrude, la mère du roi, habile matrone, l'exhortait à négliger les intérêts du pape pour servir ceux de la nation franque, qui devait, disait Berthe, trouver de grands avantages dans l'alliance des Lombards ; et Gharlemagne avait beaucoup de déférence pour les conseils de sa mère. Elle était fille, suivant les Annales de Saint-Bertin, de Gharibert, comte de Laon, et Pépin la prit pour femme en 749. A la mort de Pépin, elle s'attacha quelque temps au plus jeune de ses fils, Carloman* : mais celui-ci ne survécut pas
* Eginhard, Annales, ad ann, 770»
longtemps à son père ; une fin prématurée l'enleva tout à coup, en l'année 771 , dans le domaine de Samoucy. G'est alors que Berthe, revenue vers Gharlemagne, ne le quitta plus. Comme elle avait pris part, du vivant de Pépin, à toutes les grandes entreprises de son règne, elle ne voulut pas rester étrangère, dans la nouvelle cour, à la conduite des affaires où l'on pouvait avoir besoin de son expérience. Gharlemagne n'avait pas, il paraît, un goût fort vif pour la fille de Didier, qu'on appelait, du nom de son père. Désirée, ou Désidérate. Le pape lui disait que le mariage d'une Lombarde et d'un Franc était la société du fidèle et de l'infidèle, l'alliance de la lumière et des ténèbres. Cette rhétorique sacrée touchait peut-être médiocrement en ce temps-là l'esprit de Gharlemagne; il ne s'était pas encore attribué le rôle de vengeur de la foi : mais le pape ajoutait, dans la même épître, que les Lombardes étaient toutes malsaines, et, il faut bien traduire le mot latin, trèspuantes (fœtentissma Longobardorum gente) , et que, d'ailleurs, on savait certainement que la lèpre, l'affreuse lèpre, était un mal venu de la Lombardie [de cujus natione leprosorum gemis oriri certum est,) Voilà des renseignements qxu
98 GHARLEMAGNË
ne recommandaient guère à Charlemagne la fille de Didier. Mais Berthe lui représentait chaque jour, avec la même insistance, que menacé vers le nord par des ennemis puissants, il devait chercher des alliés en Italie, et que le vaillant chef de la dynastie lombarde pouvait être le plus utile de ces alliés. Charlemagne épousa Désirée.
Ce ne fut pas une heureuse union. L'année suivante, Désirée se retirait vers son père, répudiée par son mari. Vainement Berthe avait intercédé pour elle : Charles, pour la première fois rebelle aux vœux de sa mère *, avait rompu violemment tout commerce avec la fille de Didier. « On ne sait pour quels motifs, » dit Éginhard ^, Le moine de Saint- Gall assure qu'elle était toujours malade, et que, d' ailleurs ^ elle était stérile; il ajoute même qu'avant de la renvoyer en Italie , Charles interrogea de saints évêques et suivit leur conseil ^.
Si Ton avait pris, en cette affaire, im aussi droit chemin, Éginhard en aurait parlé sans doute avec moins de réserve. Quoi qu'il en soit, voici déjà deux mariages accomplis et
* Éginhard, Vita Caroli imper,, chap. xvui*
* Ibid,, chap. xviii.
* Ikê faite et yeites, liTre II.
ET î5A COUR
deux répudiations consommées. Or, nous remarquons que Charlemagne, si facile en cette matière lorsqu'il s'agissait de lui-même, n'avait pas, il s'en faut bien, la même indulgence pour les faiblesses ou les convenances d' autrui. Nous trouvons, en effet, l'article suivant dans un de ses capitulaires : « Une femme répudiée ne pourra passer à un second mariage du vivant de son mari, ni le mari du vivant de sa femme ^»
La troisième femme de Charlemagne fut Hildegarde, de la très-noble race des Suèves. Elle descendait de Godefroid, duc des Allemands. Le duc Godefroid avait eu pour fils Houtching; Houtching donna le jour à Nebi; de Nebi naquit Emma, et d'Emma la belle et pieuse Hildegarde 2. Elle épousa Charlemagne en 771 ou 772, et mourut à Thionville le 30 avril 783 ^ Nous avons plusieurs témoins
*• Capitulare incerti anni, cap. 22. — Baluze, Capit,, t. I, p. 515, et dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 690.
* Thegan, Vie de Louis le Débonnaire,
' Éginhard, Annales, ad ann. 783. M. Teulet indique Tannée Î72 comme la date du mariage de Charlemagne et d'Hildegarde. (Notes du tome I des Œuvres d'Éginhard, page 413.) L'opinion de M. Teulet n'est-elle pas démentie par le témoignage de Charlemagne? Un diplôme de ce prince, signalé par Mabillon et par M. Natalis de Vailly (Éléments de paléographie, tome I, p. 271). est ainsi daté : « Data Kal. Maias, anno 15 et 9 regni nostrii ai
iOO CHARLEMAGNE
de sa beauté. Il nous suffira de citer Paul Diacre, célébrant le tendre éclat de son teint, et disant, après sa mort, qu'elle n'avait pas connu durant sa vie, parmi les filles des Francs, une digne rivale de ses charmes *. Entre les preuves qu'on nous donne de sa piété, nous rappellerons qu'elle avait pour inséparable compagne sainte Lioba, abbesse de Bischofheim. C'était une recluse de grand renom, vénérée par les grands, recherchée par les évêques, dont les vertus étaient déjà célèbres à la cour du roi Pépin. Hildegarde l'appela près d'elle et voulut recevoir à toute heure et ses conseils et ses leçons ^. Charlemagne était
» Incarnatione autem Domini nostri J. G. septingentesimo octoge- » simo tertio, in die Ascensionis dominicœ, in cujus vigiliis ipsa » dulcissima conjux nostra obiit, in anno 12 conjunctionis rio«- ■ irœ. * Puisque le 30 avril 785 (quelques jours après Pâques) liildegarde était entrée dans la douzième année de son mariage, ce mariage avait été célébré quelque temps avant le 30 avril 772, et vraisemblablement en 771, Tannée commençant à Pâques, le 29 mars. Ajoutons qu*Éginhard paraît placer à la même date et la répudiation de Désirée et le mariage d'Hildegarde : « Quum » matris horlatu filiam Desiderii duxisset uxorem... post annum » eam repudiavit et Hildegardem. . in matrimonium accepit. • Or, la répudiation de Désirée eut lieu, M, Teulet le reconnaît avec tout le monde, en Tannée 771.
' Epitaphium Hildegardis reginœ, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 192.
2 Ex VUa S. Liobœ, dans le Recueil de dom Bouquet, tome V, page 452.
ET SA COUR toi
impétueux comme un vrai lils de Pépin : la touchante simplicité d'Hildegarde et l'agrément de son commerce corrigèrent cette âpre vivacité, qui peut faire les bons soldats, mais ne ferajamais les bons rois. Le moine de Saint- Gall nous raconte, il est vrai, que cette reine ne demeura pas assez étrangère aux intrigues de la cour, et que, jalouse d'élever ses clients aux plus hauts emplois, elle abusa quelquefois, dans leur intérêt, de l'empire qu'elle avait sur le roi. Elle adoucissait alors, nous dit le bon moine, sa voix naturellement forte, et se montrait prodigue de caresses *. Mais, dans ces occasions, Charles savait lui résister. Quand elle mourut, il se m.ontra fort sensible à cette perte. L'ayant fait ensevelir dans le monastère de Saint-Arnould, à Metz, il donna la seigneurie de Cheminent aux religieux de cette maison, en leur prescrivant de prier à perpétuité sur sa tombe. Elle ne fut pas, dit-on, moins chère à la nation qu'au roi. C'est ce que Paul Diacre exprime en ces termes : « Le Franc, le Suève, le Germain, le Breton lui-même, le Gète et r Ibère pleurent ton trépas. Entends gémir le riverain de la Loire, et l'Italie, et Rome elle-
* Des faits et gestes, livre l.
même, que la nouvelle de ta mort a remplie d'une grande inquiétude. Les cœurs des plus fermes guerriers sont tristement émus, et voici que des larmes tombent sur les armes et les boucliers. » Elle fut appelée, de son temps, la bonne reine.
On la regretta bien plus encore quand Charlemagne l'eut remplacée par Taltière Fastrade, fille du comte Rodolphe, de la race des Germains. Après la mort d'Hildegarde, Charles était allé faire une course chez les Saxons, et il rentrait à Worms, ayant pour triomphal cortège une armée lasse de carnage et chargée de butin, quand Fastrade lui fut présentée. Elle lui plut; il la prit pour femme, et passa Thiver avec elle dans le château d'Héristal *. L'abbé Smaragde, dans son commentaire inédit sur Donat, nous apprend que ce nom de Fastrath est un nom patronymique, qui signifie ferme conseil^. La fille du comte Rodolphe était douée d'une grande fermeté, mais elle fit de cette vertu le plus détestable usage. On ne la connaît que par son méchant caractère ^ Ardente
* Éginhard, Annales, ad ann. 783.
* Stnaragdi presbyteri Tractatus in partes Donati, Dans un manuscrit latin de Saint-Germain des Prés, n» 1447, folio 9.
» Éginhard. Annales, ad ann. 792, et Vita Caroli, chap.
ET SA COUR m
à persécuter les plus zélés serviteurs de l'État, elle excitait chaque jour de nouveaux mécontentements et dénonçait au roi les mécontents, rengageant à prévenir l'éclat de leurs plaintes par de salutaires rigueurs. Charlemagne fit plus d'une fois ce qu'elle lui demandait, et par les cruautés dont il se rendit complice, « s'écartant alors, dit Éginhard, de sa bonté naturelle, » il provoqua de redoutables conjurations. Nous raconterons plus loin ces tragiques histoires. Les années que Charlemagne vécut avec Fastrade furent les plus agitées de son règne. Elle mourut à Francfort Tan 794, tandis que Charles, un instant libre d'autres soins, employait ses loisirs à faire condamner par un concile les propositions téméraires, ou insolites, de Félix, évêque d'Urgel. Son corps, transporté à Mayence, fut enseveli dans le monastère de Saint-Alban^
Le poëte saxon nous représente Fastrade ^ sous des traits bien propres à la faire maudire. Théodulfe, évêque d'Orléans, chargé de composer son épitaphe, l'a faite en six vers, ok nous ne lisons rien à son éloge, si ce n'est
* Éginhard, Annales, ad ann. 794.
^ • • Hcgina sed atrox
Ae sevom gestans animi Fastrada tumorem.
iOi GHARLEMÂ6NE
qu'elle était fille d'un noble père et qu'elle devint réponse d'un puissant roi. Nous supposons môme que le dernier distique de ce panégyrique officiel renferme une ironie tempérée par le respect des convenances : « La meilleure partie de son âme, dit le poëte, nous est restée; c'est le roi Charles. Que le Dieu clément lui donne de longs jours * 1 » Cependant, ou cette ironie fut dans la suite mal comprise, ou les rancunes des grands exigèrent que la mémoire de cette reine exécrée fût flétrie par une sentence plus sévère. Le monastère de Saint- Alban ayant été dévasté par un incendie, les restes de Fastrade furent transférés à l'église métropolitaine de Mayence, et l'on peut lire dans les Antiquités de Trêves, de Christophe Brower, l'épitaphe injurieuse qui fut alors substituée sur sa pierre funèbre à celle de l'évoque Théo-
dulfe.
Après elle, Charlemagne (îpousa Liutgarde, fille d'un comte allemand dont le nom nous jst inconnu. Comme elle avait à peu près le même âge que les filles d'Hildegarde, elle était la compagne assidue de leurs travaux et de leurs divertissements. Elle était belle, suivant
< Theodalfi » Aurelianensis episcopi , Opéra ; Garminum liber ïl.
Théodulfe, et ne dédaignait pas les atours qui pouvaient ajouter aux grâces de son visage et de son maintien : c'est ce que nous avons appris encore du poëte anonyme, qui nous l'a représentée sous ses plus beaux habits dans les ohasses de Charlemagne. De plus, elle avait la main prodigue, le cœur généreux; et la grande douceur de sa voix n'était pas un attrait perfide, car elle obligea beaucoup de gens et jamais ne causa de dommage à personne. Théodulfe la félicite encore d'avoir eu le goût des nobles études *. Elle n'eut pas d'enfants, et mourut à Tours, le 4 juin de Tannée 800 2.
C'est un fait qui paraît sans doute extraordinaire que ce rapide trépas des femmes de Charlemagne. Il faut croire que les associant aux fatigues, et môme quelquefois aux périls de sa vie militaire, il avait bientôt épuisé leur jeunesse. Pour lui, toujours occupé de grands desseins, toujours impatient de visiter des terres nouvelles, toujours courant de l'une à l'autre frontière de l'empire, il ne connaissait ni l'abattement ni le repos, et ne sentait pas les années s'accumuler sur sa tête. Il était bien, gous ce rapport, tel que nous le représente la
* Theodulfi Carmin, lib. lll, ad Garol. regem.
* Ëginhard, Annales, ad ann. 800,
106 GHARLEMAGNE
vieille épopée : « Parlez-moi un peu de Charlemagne, dit le païen Marsile au traître Ganelon. Il est bien vieux I il a usé tous ses jours 1 je suis sûr qu'il passe deux cents ans I II a traversé en conquérant tant de pays, reçu tant de bons épieux tranchants, tué sur le champ de bataille tant de puissants roisi Quand aura-t-il assez de faire la guerre*?» Ganelon répond : « Jamais! » Jamais, en effet, Charlemagne ne devait se lasser d'ajouter à son empire de nouveaux peuples et à sa famille de nouveaux enfants. Et de ces deux ambitions, quelle était la plus vive? Nous ne saurions le dire. On peut admettre qu'elles se partageaient son âme.
Quand il arrivait à Tours, en l'année 800, pour assister aux derniers moments de Liutgarde, il revenait des côtes de l'Océan, où l'avait appelé la nouvelle de l'apparition des pirates normande : quelques jours après la mort de sa femme, il partait pour Aix-la-Chapelle, allant préparer une expédition en Italie, et, vers le même temps, il contractait une nouvelle union avec une certaine Maltegarde, que plusieurs historiens mettent dans la catégorie des concubines. Or, s'il n'avait pas alors, comme le
suppose TA^iYsïie, passé deux cents ans, il en comptait, du moins, près de soixante. Voilà des actes d'une verte vieillesse! Et l'Italie ne fut pas sa dernière campagne, Maltegarde ne fut pas sa dernière femme. Il revit ensuite et la Saxe, et la Frise, et la Hongrie, et les rives toujours inquiètes de l'Océan gallique, gagnant autant de batailles par la puissance de ses armes que par la terreur de son nom ; ayant eu, d'autre part, une fille de Maltegarde, il rendit encore mères, vers le même temps, trois autres concubines, la Saxonne Gersuinde, Reine et Adalinde *.
S'il faut en croire l'historien grec Théophane, le dessein de Charlemagne, après la mort de Liutgarde , ne fut pas de rechercher Maltegarde, mais^'bien la trop fameuse impératrice Irène. Ayant résolu, dit Théophane, de réunir sous sa domination et l'Orient et l'Occident, il envoya des ambassadeurs vers la mère de Constantin, et demanda sans trembler la main de cette terrible femme, qui venait de conquérir le trône des Césars par un double forfait, l'empoisonnement de son mari, et le meurtre de son fils. Le pape Léon approuva lui-même cette étrange négociation et la favorisa de tout son
Roncevaux, tradact. de M. Génin.
Éginhard, Vita Caroli imper., chap. xviii.