FIN DES NOTES DU CHANT SEIZIEME
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(cependant Vitikind, retranché dans son camp,
Du temple d'Irmensul apprend l'embrasement :
Alors, contre leur chef dirigeant leurs injures,
Quelques séditieux éclatent en murmures.
Sur les bords du Veser, l'un d'eux, le jeune Armhil ,
Rassemble ses soldats : — « Compagnons! leur dit-il,
» Trop long-temps Vitikind, féroce et téméraire ,
» Du sang de ses sujets ensanglanta la terre :
>• D'un tyran malheureux désertons les drapeaux !
» Avec lui nul succès, et sous lui nul repos!
» Pour l'homme ambitieux, qui veut, en sa patrie,
» Se faire pardonner forfaits et tyrannie,
» Il n'est qu'un seul moyen, amis!., c'est d'être heureux :
» Tout chef est criminel dès qu'il est malheureux.
» Pour régner sur un peuple amoureux de la gloire,
» Je ne connois de droits que ceux de la victoire;
» Et Vitikind vaincu n'est qu'un proscrit pour moi.
» Un grand homme a paru, choisissons-le pour roi : » Charle est digne de nous, plaçons-le à notre tête; » Et soyons ses sujets, sans être sa conquête.
» Ah ! quels que soient des rangs , et le droit , et l'appui,
» Qui rend un peuple libre est seul digne de lui.
» Guérie au vain préjugé! haine au litre illusoire!
« La légitimité... c'est l'honneur et la gloire ! » Entre Charle et le chef qui commande aux Germains,
» Pourriez-vous, compagnons, demeurer incertains?
» L'un démembre un Etat , l'autre fonde un empire ;
» L'un vient pour nous sauver, l'autre va nous détruire;
» L'un méconnoît nos droits, l'autre les maintiendra;
» L'un est à soutenir, l'autre nous soutiendra...
» L'outrage ou le respect, la mort ou la victoire,
» D'un côté le malheur, et de l'autre la gloire,
» Choisissez. » Mais Rhamnès l'interrompt en ces mots :
« — Qu'entends je!., des Français, toi! vanter Je héros!..
» Que vois-tu donc en lui qui ne soit à maudire?
» Ses proclamations auront su te séduire !..
» Mais, aux peuples trompés, toujours l'usurpateur
» Se présente paré du grand nom de sauveur ;
» Offre la liberté, promet l'indépendance,
» Et, tout gorgé de sang, ne parle que clémence.
» Armhil ! plus de tyrans! plus d'arbitraires lois! » Formons un peuple libre, et gouvernons sans rois : » Brisons leur joug honteux !.. Tout prince, sur la terre, » Est esclave ou despote, est lâche ou téméraire. » Eh quoi! ne serions-nous que de chétifs troupeaux, » Vile propriété de quelques grands bourreaux?.. » Non; réclamons nos droits : puisque les dieux suprêmes
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ioo CHARLEMAGNE.
» N'offrent que des tyrans pour images d'eux-mêmes,
» Plus de rois!. . » Vilikind, des traîtres de son camp,
N'ignore point les cris, au conseil il se rend :
Une noble fierté brille sur son visage.
« — Saxons! dit le monarque à sa troupe sauvage,
» En ce jour qu'ai-je appris!.. Nos ennemis cruels
» D'Irmensul ont brûlé le temple et les autels ;
» Et quelques uns de vous, que le joug importune,
» Ne pouvant à leur chef pardonner l'infortune,
» Murmurent hautement : sont-ce là les grands coups,
» Les exploits éclatants que j'attendois de vous?
» Oseriez-vous encor, traîtres à l'Allemagne,
» Honteusement soumis implorer Charlemagne!
» Oubliez-vous le jour où, tombant à ses pieds,
v Quatre mille Saxons, lâchement effravés(i),
» Sur les funestes bords où serpente l'Àlare ,
» Furent tous massacrés par ordre du barbare ?
» De ces infortunés craignez l'horrible sort! m Lorsqu'ils imploroient Charle, il ordonnoit leur mort. » Ah ! lorsqu'à Dagobert vos aïeux se rendirent (2),
*> Oubliez-vous l'accueil que les Français leur firent?..
» Jaloux de leur stature, un décret plein d'horreur
» Les fit réduire tous à la même hauteur :
»> Leurs os furent rompus, et leur chair fut coupée,
» De sorte que du roi nul n'excéda l'épée.
». Saxons! des paladins voilà les noirs forfaits!
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CHANT XVII. ioi
» Osez encor, osez vous soumettre aux Français!
» Rois du Nord! si les preux, triomphant sur ces rives, j> Joignent à leurs Etats nos provinces captives, » C'en est fait! des Romains le pontife, à l'instant, » Proclame Charlemagne empereur d'Occident; » Et l'Europe appartient au maître de la France.
» Alors quelle sera, princes, votre espérance? » Vainement vous fuirez dans vos lointains climats; » Flus il aura conquis, plus il voudra d'Etats. » Ni les temps , ni les lieux , ni les feux , ni les glaces , j> N'arrêtent ce tyran, dont la mort suit les traces. » Vos trônes tomberont; ou si, faisant la paix, y> Il vous daigne accorder de perfides bienfaits, » Vous ornerez sa cour, au lieu d'en avoir une; » Vous vous dépouillerez pour grossir sa fortune; i> Vos trésors suffiront à peine à ses impôts : » Chefs ! vous serez soldats; rois! vous serez vassaux.
v Quels seront vos pouvoirs, princes? L'obéissance; » Quel sera votre lot?.. La honte, l'impuissance; » Et quelle paix enfin tiendrez-vous du héros? » La paix de l'esclavage, ou la paix des tombeaux.
» Me trahir, c'est vous perdre ! O princes magnanimes ! » De vous-mêmes craignez de vous rendre victimes!.. » Mais, que dis-je!.. un vain bruit peut ici m 'abuser; « Quelques jaloux à tort ont pu vous accuser : » Aurions-nous donc armé toute la Germanie,
îoa CHARLEMAGNE.
» Pour délaisser nos dieux , et trahir la patrie !
» N'aurions nous rassemblé -vingt monarques divers,
» Que pour les dégrader aux yeux de l'univers !
» Non; pour nous va sonner l'heure de la victoire :
» Chaque peuple, à son tour, a son moment de gloire.
» L'Europe nous seconde... Apprenez, qu'en secret, » S'arment les Sarrasins* : ah' si le ciel permet, » Qu'ici quelque triomphe illustre la patrie, » L'Espagne, au même instant, fond sur l'Occitanie.
» Irène au roi de France a fait offrir sa main; » Son offre est rejetée : Irène, sur l'Euxin, » Furieuse, arme au loin cent phalanges guerrières : » Ses légions déjà s'avancent vers nos terres : » La reine de Bysance à Charle, en ce moment, » Ici vient disputer le sceptre d'Occident : » Et pour le lui ravir servant notre vengeance, » Par le Nord, son projet est d'envahir la France.
» Charle a souvent vaincu; mais les lauriers brillants » Ne prennent point racine au front des conquérants. » Si mon plan l'autre jour au conseil eût su plaire, » Ah! moins de sang humain eût abreuvé la terre : » Et peut-être déjà Charle eût fiù devant nous.
* Aliatan,roi de Corcîoue, arma contre Charlemagne tandis qu'il e'toit en Germanie, et e'toit en correspondance secrète avec les rois du Nord. (Voy. Dupleix et Mézebai. — Marmol., liv.II > c. XX,)
CHANT XVII. xo3
» Mais laissons là ce plan , qui fut blâmé par vous : » Guidez-moi, j'y consens; mon projet, je l'oublie, » Même mon propre orgueil, je vous le sacrifie.
» Mais avant d'attaquer le monarque français , » Cherchant de l'avenir à percer les secrets, » Je désire, introduit dans son auguste asile, » De Haéder aujourd'hui consulter la sibylle. » Haéder, ce sombre dieu qui commande aux enfers (3), » Des ennemis du Nord peut hâter les revers : » A nos armes tâchons de le rendre propice ; » Courons sur ses autels offrir un sacrifice; » Consultons sa prêtresse, et par des soins pieux » Armons contre la France et l'enfer et les cieux. »
A ce discours, des Huns le souverain impie, Mondragant s'est levé , l'audacieux s'écrie : « — Illustre défenseur d'un peuple valeureux! » Faut-il donc que toujours je m'oppose à tes vœux ! » Ecoute mes conseils, ils pourront te déplaire... » N'importe !.. aux vrais guerriers la feinte est étrangère. » Par tes plans eût coulé moins de sang sur ces bords, » Dis-tu :.. mais que nous font et l'armée et ses morts? » Tout est fait pour les grands, tout est sous leur puissance » Songe à vaincre!.. Le reste est de peu d'importance. » Nos sujets sont nos biens : crois-tu donc que le sort » S'occupe de leur vie, eu remarque leur mort? » Si le ciel les créa, ce fut pour notre gloire :
io4 CHARLEMAGNE
» Leur sang vil n'a de prix qu'aux champs de la victoire : » Et dans leurs rangs obscurs, s'ils montrent des talents, » Le destin pour nous seuls leur a fait ces présents.
» Point de lâche pitié! rois! songeons qui nous sommes! » Les vulgaires humains sont nés pour les grands hommes. » Tu ménages leur vie; à quoi bon tant de soins? » Leur gloire est de mourir pour servir nos besoins : « Et pour nous leurs pareils croissent dans la nature, » Comme le grain des champs naît pour notre pâture.
» Eh! pourquoi consulter des oracles douteux? » Nos bras te défendront mieux que tes tristes dieux. » Vois ton îoible Irmensul ! Sur son autel en cendre , » Des attentats de Charie a t-il su se défendre? » Quel bien vous a-t-il fait? Quels coups a-t-il portés? » Ah! laissez là vos dieux vainement redoutés : 3) Quel secours espérer de ces êtres suprêmes? « Loin de nous faire vaincre , ils sont vaincus eux-mêmes : » Loin de nous secourir, ils ont besoin de nous.
» Et quand même ils pourroient fortifier nos coups, » Est-il besoin du ciel pour terrasser la France? » Roi des Saxons, en nous prends plus de confiance. » Crois tu donc Charie un dieu? Yitikind! désormais » N'abaisse point ainsi l'orgueil de les sujets : » Si tu veux mériter l'amour de l'Allemagne , ?> Yante tes alliés, et non ton Charlemagne.
m Quant aux prédictions d'oracles imposteurs,
» Je le répète encore, abjure tes erreurs:
» Aux camps ce ne sont point les prêtres, les oracles,
» C'est la seule valeur qui produit les miracles.
» Quand l'homme sur la terre, ennemi du forfait,
» Mit en vigueur des lois, il crut avoir tout fait;
» Mais bientôt, comme base à l'édifice même,
» Il inventa des dieux, puis un seul dieu suprême;
» Puis se lassa d'eux tous. Osiris, Jupiter,
» Irmensul, Odin, Dieu, Niflein, le Styx, l'Enfer,
» Tout est du même auteur, qui , las de son ouvrage ,
» Commença par l'encens, et finit par l'outrage.
» L'homme peupla le ciel , l'homme est père des dieux. » Vitikind, la raison nous ouvre assez les yeux : » Du politique adroit tout culte fut l'ouvrage : » C'est un frein pour le peuple , un jouet pour le sage. » Chef, parle à tes soldats! roi, fais taire tes dieux ! »
Le prince des Lombards, guerrier impétueux, Irrité d'un discours non moins allier qu'impie , Soudain prend la parole, et vivement s'écrie : « — Vitikind, ton discours est noble et généreux! » Trop souvent tu plias ton orgueil à nos vœux : » A te servir zélé, notre amour t'environne; » Cesse de consulter, en ce moment ordonne! » Prince! un faux bruit t'abuse... Exterminer les Francs, » Tel est le vœu des chefs , tel est le cri des camps !
io6 CHARLEMAGNE.
» Nous rendre à Charle !.. Nous! non, sa tombe est ouverte, » Et ses propres succès ont commencé sa perte.
» Mais tu veux consulter les oracles des dieux : » Tout guerrier plein d'honneur doit approuver tes vœux. » L'homme ennemi du ciel est l'horreur de la terre; » Méprisons ses discours. Nobles fils de la guerre, » Nous vaincrons en quittant les marches de l'autel : » Le chemin de la gloire est la route du ciel ! »>
Le roi des Huns, joignant l'ironie à l'outrage, L'interrompt. — « Roi sans trône , et guerrier sans courage, » Il te sied bien à toi de donner tes avis ! » Insensé! cours prier ces dieux que tu chéris! » Leur puissance orgueilleuse à la tienne est semblable : » Ils sont nuls comme toi. Va, guerrier redoutable, » Va prosterner ton front que jamais la valeuF » N'ombragea de lauriers et ne couvrit d'honneur! » Va, ton Haéder t'attend! Aux prêtres, aux sibylles, » Mortels dignes de toi, porte tes vœux stériles. » Lorsqu'il naît comme toi des guerriers malheureux, » Inhabiles à tout... on les consacre aux dieux. »
Il dit; et, s'éloignant dWdalgise en furie, Mondragant de ses Huns rejoint la troupe impie.
Mais de ce roi du Nord les discours insultants, Du héros des Saxons n'ont point changé les plans. De ses plus grands guerriers Vitikind s'environne;
Le clairon retentit, la trompette résonne ;
Ils marchent à pas lents; leurs bataillons nombreux
Elèvent vers le ciel des chants religieux;
Et les prêtres sacrés , qu'honore la patrie,
Guident Tordre pompeux de la cérémonie.
Sur les bords du Vtser, non loin du camp saxon, Sur un large trépied, dans un antre profond, Du terrible Haéder la farouche prêtresse, De l'avenir, dit on, perce la nuit épaisse : Son front paroît courbé sous le fardeau des ans; Mais la flamme qui brille en ses regards ardents, Ses cheveux noirs épars, sa sauvage rudesse, Lui conservent encor une ombre de jeunesse. A l'aspect des héros, dans son antre introduits, La sibylle en fureur remplit l'air de ses cris : Luttant contre le dieu prêt à s'emparer d'elle, Sur son trépied sacré son regard étincelle. Groupe de marbre noir, les Nomes* de Haéder (4), Là présentent l'aspect des reines de l'enfer. L'une d'elles, Sculda, se voile d'un nuage : Se jetant à leurs pieds, la prêtresse sauvage Pousse des cris plaintifs, accents tumultueux : Une invincible horreur hérisse ses cheveux : Son sein gonflé mugit... Le dieu de l'imposture,
* Les Nomes. Elles sont au nombre de trois. Ce sonl les Parque; Scandinaves.
io8 CHARLEMAGNE.
Dans son cœur égaré, souffle sa flamme impure :
La sibylle veut fuir... Terrible, l'oeil en feu,
Elle sent dans son corps descendre le faux dieu :
Il enchaîne ses pas, par sa bouche il écume :
Un feu sombre et sinistre autour d'elle s'allume :
Ses traits sont renversés : de ses lèvres soudain
S'échappe ce discours : — « Que veux-tu, Vitikind?
» Urda* t'immortalise, et Vèrandi** t'admire.
» Que veux-tu?.. Hàte-toi, parle!.. le dieu m'inspire. »
« — Prêtresse de Iîaéder! lui répond Vitikind,
» J'implore en ma faveur le prince de Niflein***.
» Daigne, versant sur nous ta sagesse inspirée,
» Nous laisser de Mimis boire l'onde sacrée (5) :
» Redoutable Pythie ! assure nos succès :
» De Sculda**** devant nous lève le voile épais :
» Instruis -nous des moyens de hâter la victoire !
» Le Dieu des Francs vaincu couvre ton dieu de gloire. »
De la sibylle alors les esprits éperdus S'égarent... On n'entend que quelques sons confus : « — Saxons! une Druide... une vierge en démence... » Peut vous perdre... Immolez le héros de la France! » S'il meurt, le monde entier tombera sous vos coups :
* Urda est le passé.
** Vèrandi, le présent.
*** Les enfers.
**** Sculda, l'avenir. (Voy. la note 4 de ce Chant.)
CHANT XVII. iog
» Haéder parle... Saxons! les enfers sont pour vous. »
Elle dit ; son regard est sinistre et farouche : Ses mots entrecoupés se traînent dans sa bouche : La pâleur de la mort se répand sur son teint : Autour de son trépied le feu sacré s'éteint : Tel qu'un marbre glacé son corps reste immobile : Haéder s'est échappé du sein de la sybille; Et l'antre , le trépied , et l'oracle trompeur, Disparoissent couverts d'une épaisse vapeur.
Le héros des Saxons et sa troupe vaillante Sortent à pas pressés de la grotte effrayante, Dont l'air épais et froid, les feux noirs et maudits, Ont suffoqué leurs sens, et glacé leurs esprits. Pour rendre encor Haéder à ses vœux plus propice, Yitikind près de l'antre ordonne un sacrifice. Par deux prêtres soudain, sur l'autel érigé, En l'honneur de l'idole un bouc est égorgé. Enfonçant le couteau dans ses chairs palpitantes, Leurs mains ont découvert ses entrailles fumantes; Et l'augure sacré, s'adressant au héros, Regarde la victime, et prononce ces mots : <i — En l'un des camps rivaux, bientôt un monstre infâme » Trempera son bras vil dans le sang d'une femme : v Malheur à ce guerrier, et malheur à son camp! * Tel est l'arrêt du ciel. » Il dit. Se prosternant
no CHARLEMAGNE.
Très de l'autel sacré, le roi saxon s'écrie :
« — Je bénis votre arrêt, dieux de la Germanie!
» Est il un seul de nous assez lâche en ces lieux,
» Tour avilir son bras par ce meurtre odieux?
» Tremblez, Français! le ciel, m'assurant la victoire,
» Vous prédit le malheur, et nous promet la gloire. »
Déjà le jour baissoit : le prince des Saxons Ramène vers son camp ses pieux bataillons. L'orgueilleux roi des Huns devant eux se présente : Dans son féroce cœur la vengeance fermente : Le courroux étincelle en son oeil menaçant; Et pour calmer sa rage il faut des flots de sang.
Auprès de Vitikind lentement il s'avance; D'un air plein d'ironie il l'observe en silence; Marche au sein des guerriers que hait son cœur jaloux; Et sous un front serein déguise son courroux. Tel, souvent l'air trompeur, méditant des orages, De mille ondes d'argent pommelé ses nuages.
L'héritier malheureux du trône des Lombards, Adalgise soudain paroît à ses regards : Ah! déjà trop long-temps le monstre usa de feinte; Il veut à ses fureurs se livrer sans contrainte : Entre tous les guerriers dans le camp répandus. Adalgise est celui que son cœur hait le plus. Adalgise au conseil, trop franc dans son langage.
CHANT XVII. ni
Osa souvent du Hun parler avec outrage :
Ce roi du Nord l'aborde : — « O digne sang des rois!
» Toi qui défends si bien et ton trône et tes droits!
» Dit-il : noble héros! soutien de ta famille!
» Dis-moi, que t'a promis ta céleste sibylle?
» Le monde entier sans doute ! Ah! tes brillants exploits,
» Tes conquêtes déjà font trembler tous les rois.
» Pour vaincre les Français, nos camps sont inutiles;
» Il ne faut qu'Adalgise aidé par des sibylles. »
Il dit : le jeune fils du malheureux Didier, A ces mots outrageants , veut répondre en guerrier; Mais son fier ennemi, d'un son de voix terrible, Brusquement l'interrompt : — « Conquérant invincible! » Si mon langage franc a blessé ton grand cœur, » De tomber sous tes coups accorde-moi l'honneur. » Tes dieux, tes grands soutiens, punissant mon audace, » Me forceront, sans doute, à te demander grâce : » Illustre fils d'un roi, sous son trône englouti! » Que crains-tu?., des héros ta sibylle est l'appui. »
Des rangs à ce discours il sort : d'un pas rapide, Adalgise irrité suit le monstre perfide; Et tous deux, descendus dans un vallon lointain, Mettent avec fureur les armes à la main.
La vierge de Bysance, amazone hardie, Au prince des Lombards depuis long-temps unie, Irz,èle, alors tremblante, observoit son amant.
lia CHARLËMAGNE.
Hélas, le matin même, en tressant un seylant, Bouquet allégorique, elle chantoit encore Son héros bien-aimé, le captif du Bosphore.
« De l'Hellespont, bords enchanteurs!
» Divins parfums de l'Arabie!
» Pourquoi, sans regrets, sans douleurs, » Dans le Nord, loin de vous, erré-je en Germanie? » Adalgise! c'est qu'avec toi » La nature partout est belle : » Adalgise m'étant fidèle, » Tout est amour autour de moi.
» Doux climats de la Romanie !
» Bois d'aloès du mont Kesrin*!
» Champs embaumés de l'Arménie!
» Des fils du grand Alla charmez l'heureux destin ! » Pour moi, près d'un héros, d'un époux que j'adore, » Partout, fût-ce au milieu des glaces du Jutland,
» Je retrouverois du Bosphore » Les parfums, le beau ciel, le climat caressant,
» Une nature enchanteresse.
» Lorsque Irzèle en ses bras presse le bien-aimé, » Le ciel est toujours pur, l'air toujours embaumé.
» L'univers entier me caresse. »
* Kesrin ou Kesrouin.
CHANT XVII. Ii3
De Mondragant Irzèle a prévu le dessein; Elle suit Adalgise, et sur un mont voisin, Regardant un combat qui fait frémir son âme, Elle implore le ciel pour l'objet de sa flamme.
Chacun des deux rivaux repousse avec effort L'audace par l'audace, et la mort par la mort. Bientôt de leurs coursiers tous deux se débarrassent; Combattants acharnés, se frappent, se menacent; Et protégés, instruits par le dieu des combats, Evitent tour à tour, et lancent le trépas.
Comme dans une forge où la terre s'allume, Le lourd marteau tombant rebondit sur l'enclume, De même des rivaux le glaive repoussé, Sur le fer tombe , frappe , et recule émoussé.
Le prince des Lombards a redoublé d'audace; De l'altier Mondragant il perce la cuirasse; Il le poursuit, le presse, et d'un coup foudroyant, Avec art dirigé, croit lui percer le flanc : Mais une triple maille est sa triple ceinture ; Et le fer recourbé glisse contre l'armure.
Le monarque des Huns fond sur son ennemi; Il semble à chaque coup lever la mort sur lui ; Mondragant a brisé l'armure d' Adalgise : Le Lombard sent déjà que sa force s'épuise; Son fer n'attaque plus, il pare lentement
ti'4 CHARLEMAGNE.
Les coups multipliés de l'heureux Mondragant.
Tel Léandre jadis, dans une nuit cruelle,
Guidé par le fanal d'une amante fidèle,
Voyoit à chaque instant flots sur flots en fureur,
Abattre son espoir et dompter sa vigueur.
« — Jeune insensé proscrit! ta force est impuissante,
» ( Dit l'audacieux Hun d'une voix insolente );
» Ton trépas est certain... Mais ne plains pas ton sort;
» M'avoir osé combattre illustre assez ta mort. »
Il dit : de sa fureur les noirs transports l'oppressent :
Du sang qu'il fait couler ses regards se repaissent :
Et le monstre, ravi de ses sanglants travaux,
Dévore sa victime , et jouit de ses maux.
Du haut de la montagne , à cette horrible vue , L'infortunée Irzèle à genoux, éperdue, S'écrie : — « 0 Mahomet! prophète du vrai Dieu! » Sauve mon Adalgise, et seule, j'en fais vœu , » A la Mecque j'irai sur ta tombe adorée , » Aux jours du Ramadan *, bénir ta loi sacrée. » Rien ne m'arrêtera, ni les gouffres des mers, » Ni les vents Siroé **, ni les feux des déserts. » Sauve mon Adalgise !.. Ou, s'il cesse de vivre,
* Les Arabes jeûnent les trente jours de la lune du Ramadan , e'poque qui ressemble à notre carême.
** Siroé, vent e'touffant du sud-est.
CHANT XVII. u5
» Epargne-moi du moins l'horreur de lui survivre. »
De le sauver alors l'espoir luit en son cœur : Adalgise a paru recouvrer sa vigueur...
Tandis qu'entre les chefs flotte encor la victoire, Elle saisit un dard en son carquois d'ivoire, Elle bande son arc, et vise Mondragant. Mais, ô malheur! des Huns le monarque arrogant Vient de porter les yeux sur l'illustre guerrière; Devinant son projet, courbant sa tête altière, Il évite le dard, et la flèche en sifflant , D'Irzèle va frapper le malheureux amant. Irzèle ! qu'as-tu fait? infortunée Irzèle! Quel moment pour ton cœur! ta main, ta main cruelle, De ton fidèle époux a terminé le sort; En voulant le sauver tu lui donnes la mort.
A ce funeste aspect le roi des Huns s'écrie : « — Adalgise! ma main n'a point tranché ta vie : » Non, cet excès d'honneur ne fut point fait pour toi : « Pour te ravir le jour, vil fils d'un lâche roi ! » Apprends qu'il n'a fallu que le bras d'une femme : » Cette femme est Irzèle, est l'objet de ta flamme : » O comble de douleur! infortuné guerrier ! » Tu périras encor sans la remercier. »
Contre Adalgise ainsi ce scélérat sauvage, A l'horreur de la mort joint l'horreur de l'outrage :
u6i CHARLEMAGNE.
Mais ses lâches discours sont bientôt superflus; Adalgise soupire, Adalgise n'est plus.
L'épouse du Lombard, égarée, expirante, Sent son cœur se glacer d'horreur et d'épouvante : Immobile, l'oeil sec, et les cheveux épais, Irzèle lève au ciel de sinistres regards : Puis, sortant brusquement de sa stupeur funeste , Et de sa vie éteinte encor cherchant un reste, Elle vole à l'endroit où le fier Mondragant Contemploit son rival , mort, baigné dans son sang. Sur le corps d'Adalgise elle tombe , et s'écrie : « — Après t'avoir perdu, subirais-je la vie!.. » Non, ta mort est la mienne, et ton cercueil m'attend. » Adalgise! Adalgise, ô cher et tendre amant! » Quand sous tes coups peut-être alloit tomber l'impie, » Quoi! la main de l'amour a pu trancher ta vie!.. » O mon cher Adalgise! Irzèle est dans tes bras, » Ton Irzèle t'appelle, et tu ne l'entends pas!.. » Dieu! daigne me rejoindre à son ombre plaintive! » Adalgise n'est plus... Se peut-il que je vive! » Gloire, univers, bonheur, à mes yeux aujourd'hui » Qu'êtes-vous!!!.. Il n'est plus, tout est anéanti. »
Elle dit : à ces mots, se frayant un passage , Des larmes par torrents coulent sur son visage; Et livide d'horreur, de son illustre amant,
Irzèle, dans ses bras, presse le corps sanglant : Telle, frappant son sein, éperdue, égarée, Sur le corps d'Adonis, la tendre Cythérée Seroit morte d'amour, en ses regrets affreux, Sans l'immortalité qu'elle reçut des dieux.
Le roi des Huns, non loin, s'offre aux regards d'Irzèle : L'odalisque en fureur se relève, l'appelle, Saisit, bande son arc, et d'un bras menaçant, Vise un dard redoutable au cœur de Mondragant : Mais hélas ! ses transports , sa fureur violente , En égarant ses yeux, troublent sa main tremblante : Le trait vole , et sa pointe épargnant l'assassin, Siffle au milieu des airs qu'elle traverse en vain.
Alors le Hun sauvage, en son courroux barbare, S'est écrié : « — Ta main, fière Irzèle, s'égare : » Si jamais ton amant n'est vengé que par toi , » Je le plains... Mais , pour prix de ta constante foi , » Au prince des Lombards je prétends rendre Irzèle : » A ses mânes je veux que tu restes fidèle : » Des femmes le tombeau peut seul sauver l'honneur; » Vas donc y retrouver l'idole de ton cœur! » Je t'épargne aujourd'hui l'horreur de lui survivre ; » Et serois trop cruel si je te laissois vivre. »
Il dit : loin d'admirer ses attraits ravissants ,
u8 CHARLEMAGNE.
Le monstre, sans pitié, pour ses cris gémissants, Dune féroce main perce le cœur d'Irzèle; Dieux! il ose frapper ce sein tendre et fidèle, Dont l'enfant de Cythère arrondit les contours, Et que dévoient encor embellir les amours.
Auprès de son amant, que son oeil cherche encore, Elle tombe... Elle sent, à peine en son aurore, Les sources de la vie en elle se tarir... Irzèle est satisfaite, Irzèle va mourir.
Recueillant ses esprits, l'infortunée Irzèle Regarde son bourreau : — « Scélérat! lui dit-elle,' » Ton triomphe est ta perte, et ma mort ton arrêt : » D"un augure sacré le céleste décret » A prédit le malheur de l'assassin infâme, » Qui baigneroit ses mains dans le sang d'une femme : » Oui, c'en est fait! tu perds par ce crime effrayant » La Germanie, et toi... Monstre! l'enfer t'attend. »
A ces mots, prononcés d'une voix solennelle, Sans force et sans chaleur, l'odalisque fidèle Se penche sur le sein de son jeune héros, Et laisse encor tomber ces lamentables mots : « — Adalgise! Adalgise! en tes bras je succombe. » Douce mort !.. Cher époux ! je te suis dans la tombe. » Adalgise! en tous lieux compagne de ton sort, » J'ai partagé tes maux , je partage ta mort. » Que ne puis-je, en pressant ma bouche sur la tienne,
» Et recevoir ton âme, et te donner la mienne ! » Adieu, cher Adalgise!.. » Elle dit; et soudain, Un reste d'existence échappe de son sein : Ses yeux se sont fermés, ses lèvres demi-closes Gardent encor l'éclat et la fraîcheur des roses : Mourante, elle paroît plus belle que jamais : La mort même étonnée admire tant d'attraits , Et doute du pouvoir de sa faux ennemie, ïrzèle n'est point morte, Irzèle est endormie.