FIN DES NOTES DU CHANT DIX-SEPTIEME
laa CHARLEMAGNE.
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U ne profonde nuit couvroit encor la terre , Quand Vitikind , sorti de sa tente guerrière, Veut porter sur son camp un œil observateur. De quelques feux épars la mourante lueur, Eclaire du guerrier la marche solitaire. Tout dort... De toutes parts règne un ordre sévère : Et le chef satisfait erre silencieux , Sur les bords du Veser. Non loin, s'offre à ses yeux Le saule de Vara* : Sous sa feuillée épaisse, Là, dit-on, des serments l'immortelle déesse, Daigne à l'amant fidèle, au guerrier belliqueux, Se montrer quelquefois, et de dons précieux Combler ses favoris. Temple agreste et sauvage, Vara ! ton saule antique est l'orgueil du rivage !
Devant l'arbre sacré s'arrête le Saxon : Ah! de Vara peut-être obtiendra t-il un don ! Vitikind se prosterne... O surprise! ô merveille! Le doux son d'une lyre a frappé son oreille : Il a vu s'entr'ouvrir du saule merveilleux
* Vara, déesse des serments. (Voy. VEddamyth.)
CHANT XVIII. ia3
L'écorce ténébreuse, et du palais des dieux Apparoître, à ces bords, une jeune immortelle. « — De ce saule divin n'approche point! dit elle : » En un profond silence, immobile à ma voix, » Jure de m'écouter! » — « Souveraine des rois! » S'écrie, avec transport, le monarque sauvage, » Oui, je le jure! » Il dit : soudain, sur le rivage, L'arbre divin s'embrase... et la fille des cieux Change un abri rustique en un palais de feux. De lis est couronné le front de l'inconnue : En prêtresse druïde elle s'offre vêtue : Et flottant autour d'elle, un voile transparent, Gaze de sa beauté l'éclat éblouissant.
« — Oh Vitikind! dit-elle, ici la Germanie, » Ton peuple, et jusqu'aux dieux qu'adore ta patrie, » Te parlent par ma voix. Contre Charle et ses preux, » Le Nord rassemble en vain ses héros valeureux : » Le livre des destins cède la Germanie » A l'empereur des Francs, au roi de l'Italie, » Au vainqueur de l'Espagne , au souverain des rois , » A Charlemagne enfin. Vitikind! sous ses lois » Range la Saxe entière, et ton nom, dons l'histoire, » Traversera les temps, resplendissant de gloire : » Le ciel t'a réservé le sort le plus brillant. » Ecoute, ô Vitikind! ce pays conquérant, « Qui, gouverné par Charle, a gouverné la terre,
» Cet empire immortel, cette Gaule guerrière,
» Qui pour tout conquérir, n'a qu'à tout provoquer,
» Que l'univers en masse à peine ose attaquer,
» La France enfin, la France, un jour changeant de maître,
» Aux fils de Vitikind présentera le sceptre.
» Oui, tu seras la tige, ô prince des Germains (i)! » De héros renommés, d'illustres souverains, » De ces Bourbons qu'un jour, au temple de mémoire, » Couronneront la paix, l'amour et la victoire. » Que ne puis-je, ô guerrier! te citant quelques noms, » De tes fiers descendants, peindre tous les Bourbons! » Mais non, famille auguste ! aux fastes de l'histoire , » Qui touche à tes lauriers, craint de faner ta gloire. » Hugues, Philippe Auguste, et Louis et François, • Eternisez vos noms, rivalisez d'exploits ! » Toi, dont le règne au monde offre un si rare exemple! » Qui de chaque chaumière a su te faire un temple! » Henri*! le seul des rois, dont le peuple ait jamais » Conservé la mémoire , et cité les bienfaits , » Apparois à la France, astre né des orages! » Sois l'arc- en ciel sauveur dispersant les nuages!
« Qu'aperçois je, ô Louis**! le monde est à tes pieds: » La victoire s'épuise et manque de lauriers : » En tous lieux, à Penvi, consacrant ta mémoire,
* Henri IV.
Louis XIV.
CHANT XVIII. iâ5
» Les prodiges des arts offrent ceux de la gloire.
» O Vitikind! ton bras, sur ces bords ennemis, » Combat, en ce moment, le peuple de tes fils. » Noble aïeul des Capets! oh! montre-toi d'avance, » Le rayon précurseur des soleils de la France !
» Je t'en ai dit assez, vaillant chef des Germains! » Sois digne de ton sort!.. Le maître des destins » Vers toi m'a députée, et ma tâche est remplie: » Suis mes sages conseils : cesse une guerre impie : » Tu me verras un jour reparoître à tes yeux : » Adieu : peut être alors me connoîtras-tu mieux: » Je protège à la fois , mystérieux géniej, » La France et Vitikind, Charle et la Germanie. »
O prodige ! à l'instant, de l'arbre merveilleux, Le monarque saxon voit s'éteindre les feux : Et dans l'ombre des nuits la vierge est disparue...
Mais, d'un premier rayon l'aube blanchit la nue : Aux yeux de Vitikind, l'arbre mystérieux Reparoît solitaire, et sans traces de feux : Des larmes du matin chaque branche arrosée , Sur ses feuillages verts, épanche la rosée.
Du saule, avec respect, le héros s'éloignant, Au pavillon royal retourne lentement.
De la fille des cieux comment chasser l'image? Les regards de la vierge, et surtout son langage,
Ont troublé tous ses sens, et jeté dans son cœur,
Un mélange inconnu de joie et de terreur.
« — Eh quoi ! ses descendants règneroient sur la France!
» Se pourroit-il?.. »> Pensif, il erroit en silence...
Quand vers lui se dirige Ulzer, prêtre sacré,
Druide d'Irmensul, oracle révéré.
<f — Noble roi des Saxons! dit l'augure homicide, » Connois enfin les Francs et leur prince perfide : » Des prêtres de nos dieux le massacre effrayant, » N'étoit de leurs fureurs qu'un prélude innocent, » Que quelques jeux guerriers de leurs preux magnanimes. ■»» Apprends tout. Vers un prince, assemblage de crimes, » Vers Charle, j'avois seul, par ordre de Haéder, » Député deux Saxons, Aldin et Forcader, » Tes plus vaillants amis : tu l'ignorois toi-même : » Eh bien! ces vils Français, ô barbarie extrême! » Des peuples violant les droits les plus sacrés, » Les ont dans la forêt conduits et massacrés. » Vengeance!.. D'Irmensul , telle est la loi suprême! » Obéis! roi du Nord!.. Que tout noir stratagème, » Tout prestige employé par des dieux malfaisants, » Soit sans effet sur toi! Guerre éternelle aux Francs! »
Il dit : et dans le cœur du monarque sauvage, Contre Charle et la France il a soufflé sa rage; Et peint la vision, qui troubla le héros, Comme un appât trompeur des esprits infernaux.
CHANT XV1IL ia7
Ulzer a triomphé; le monstre sacrilège Au monarque français court tendre un nouveau piège: D'Irmensul, de Fréya, les impuissants efforts De la rage infernale irritent les transports : Charle, l'auguste objet de leur haine homicide, Reçoit de Léonore un messager perfide : Une lettre trompeuse est remise au héros , Elle est de Yitikind, l'écrit contient ces mots : « — Charle! en ton propre camp lorsque j'osai me rendre, » A me voir outrager j'étois loin de m'attendre : » Tu manquas envers moi de générosité.
» Roi des preux! cependant j'ose h. ta loyauté » En appeler encore au nom de ma patrie. » Assez coula le sang : l'humanité nous crie : » Barbares/ arrêtez! O Charle, c'en est fait! » J'obéis aux destins... Rends-toi donc en secret, » Seul, au château d'Arcine, où seul j'irai t'attendre : » Le sort de l'univers de ce jour va dépendre : » Qu'un mystère profond couvre notre entretien! » Le vœu des rois du Nord est loin d'être le mien : » Qu'ils ignorent mes plans! toi seul dois les connoître; » Us sauveront la Saxe et la France peut-être. »» Je t'attends seul... Tu peux te fier à ma foi, » Compte sur Vitikind, comme il compte sur toi. »
Par le héros du Nord, quoi! le château d'Arcine,
-.-* CHAJMUKMAGNE.
i - :;ux. ?•: : voisine.
Esl de soldats français an loin environ .
Pour I i n des- vous est à Charle iss -
C larie relit encor... Risquant son existent: .
Quoi! le chef des Germains, seul, aurait 1 imprudence
D ; venir traverser chaque poste ennemi !
A quels r >se un trajet si hardi!
D'une âme génère Me confia
Vitikind, sans effroi, se livre sans défense...
Charte a de son rival reconnu le i
Il suit sans hésiter le messager secret.
Ane i i en cap, abaissant sa viï. .
Traversant . vers 1" ouest , la forêt solitaire . L : : ians ces vallons charma? r
le l'amoureux Guise avoient ravi les > . - Mais le chant des oiseaux, des ondes le murmure, L ; s i : s s I ■ i 5 de fleurs , les bose Ces danses, ces bergers , ces lointains . c es coteaux . Bien ne fixoit encor les regards du héros.
Son oeil se porte enfin sur l'heureuse val: : L : dm ■ - i t... déjà son âme est moins troublée : Tout semble autour de lui respirer le bonheur: Et la paix du vallon s'introduit dans son cœur.
L'azur pourpre du ciel colorait la n<:
L'horizon s etendoit en nappes de verdure;
CHANT XVIII. i2y
Et les zéphyrs légers, balançant leur fraîcheur, Porloicnt au loin, du jour modérant la chaleur, L'odeur douce des fleurs, dont s'émailloit la plaine.
Mais, quels mots offre écrits l'écorce de ce chêne !.. Charle étonné s'approche, et lit avec horreur : Ne suis point, Roi des preux ! un messager trompeur.
A cet étrange avis, Charle a saisi son guide; Il l'arrête et s'écrie : — « Explique-toi, perfide! » Parle! Qui t'a remis ce billet imposteur? » Déclare moi ton crime, où, de ce fer vengeur, » A l'instant je te frappe; et... — Quoi! prince intrépide! » Vous croiriez que ma lettre est un piège perfide ! » Inlerrompt l'inconnu : Quel affront! juste ciel! » Vous me verriez pâlir, si j'étois criminel! » Vitikind à vos yeux ne scroit-il qu'un traîlre! » Seigneur, en ce château, seul vous attend mon maître, » Adieu! je cours répondre à ce noble ennemi, » Que Charle n'ose point se rendre auprès de lui. «
Il dit: et le héros, trompé par un perfide, Ne croit plus que l'avis parte de la druide : L'air vrai du messager persuade son cœur; Il bannit tous soupçons, et sans nulle frayeur, Jusqu'au fond du château, qui domine la plaine, D'un pas ferme et tranquille ,il pénètre sans peine.
Là, Charle est reslé seul : de ce palais brillant Il contemple., à loisir, le luxe éblouissant.
ilo CHARLEMAGNE.
Au milieu des trésors, dont l'éclat l'environne, Chaque tableau qu'il voit le ravit et l'étonné; Et comme Guise, enfin, ému trop vivement, A la dernière enceinte il parvient lentement. Là, sur son lit de fleurs mollement étendue, La sœur de Vilikind se présente à sa vue: Un foible demi-jour, par de tendres lueurs, Lance un reflet divin sur ses traits enchanteurs. L'amour est d:ns ses yeux entrouverts avec grâce; Le désir est près d'elle, il ordonne l'audace;
Le mystère ose seul gazer*la volupté ;
Et jamais autant d'art n'orna tant de beauté.
Le monarque s'approche... Une douce harmonie
Sembloit interpréter de son ame attendrie ,
Les mouvements confus, les désirs incertains.
Léonore se trouble. — « O roi des paladins !
» Pardonnez-moi ma ruse... Ici, prince intrépide!
» Ce n'est point Yitikind, c'est l'Amour qui réside.
» J'ai voulu qu'en ces lieux vous vinssiez me chercher,
» Ce ne peut être à vous à me le reprocher!..
» Je brûlois de revoir le héros de l'empire;
» Je voadrois lui parler, et n'ose rien lui dire...
» Long- temps l'indifférence habita dans mon cœur;
>- Charle, je vous ai vu... j'ai perdu le bonheur. »
En tenant ce discours, la voix de Léonore Trembloit, et néanmoins s'embellissoit encore.
CHANT XVIII. i3t
Son teint, qui du lis même égaloit la blancheur, Se couvre, en rougissant, d'un voile de pudeur; Et ses traits ravissants, qu'anime un doux sourire, Portent au fond du cœur l'ivresse et le délire. « — J'ai honte, reprend-elle, ô prince redouté!.. » D'un discours que l'amour, malgré moi , m'a dicté : j> Charle! sans vous revoir je ne pouvois plus vivre; » Hélas! de mes aveux moi-même je m'enivre. » Charle résiste à peine à tant d'enchantements; Les charmes qu'il contemple ont embrasé ses sens : De sa brûlante ivresse il s'étonne lui-même... Eh quoi! s'oublieroit il, en son désordre extrême?.. Non : d'Ulnare, soudain, se retraçant les traits, Dans ses sens agités il rétablit la paix. Tel jadis Mithridate, habile en stratagèmes, Contre tous les poisons s'arma des poisons mêmes.
La sœur de Yitikind, fière de sa beauté, S'entourant des amours et de la volupté, Continue en ces mots : — « O noble roi de France ! »> Apprends enfin mon nom, mon rang et ma naissance : » Du chef des rois du Nord tu vois en moi la sœur: » Pourquoi contre un grand homme armes-tu ta fureur? » Tu connois Vitikind, ses vertus, sa puissance, » Ne peut-il entre vous s'établir d'alliance?.. » L'hymen... Mais non, montée à ce degré d'honneur, » Je mourrois, je le sens, de l'excès du bonheur. »
i3a CHARLEMAGNE.
Elle dit ; mais déjà ce discours qui le blesse , Du monarque français a dissipé l'ivresse ; Par l'ambition seule il lui paroit dicté; C'est l'orgueil , non l'amour; l'art , non la vérité. Indigné, le roi sort... Léonore inquiète Se lève, pousse un cri... Charlemagne s'arrête. Environné de fleurs, le front ceint de lauriers, Il se retourne, et voit Léonore à ses pieds. « — Achève d'immoler l'amante qui t'adore! » De refus, de dédains accable Léonore ; » Mais connois et son cœur et son brûlant amour : » En captive, à tes pas je m'attache en ce jour; » Je renonce à mon titre, aux trônes, à mon frère, » A mes brillants palais, à la nature entière ; » Je ne veux que toi seul, toi seul est le bonheur: » Le plus grand des trésors est le don de ton cœur. »
Oh ' combien son désordre augmente encor ses charmes!.. Son ardeur s'est éteinte, en des torrents de larmes* Chaile l'a mal jugée... et pourtant le héros, Pour répondre à l'amour ne trouve que ces mots : « — Léonore, arrêtez! vous déchirez mon âme : » Brûlé depuis long-temps d'une éternelle flamme, » Hélas! j'ai disposé de mes vœux, de ma foi : » Mon cœur seroil à vous, si je l'avois à moi. »
Il la quitte à ces mots; mais sa perfide amante Le suit, et s'abandonne à sa rage effrayante.
CHANT XVIII. i3-
« — Ne crois pas m'abuser par ce lâche détour, » Traître ! tu n'es point né pour connoître l'amour : » C'est de fer ou d'airain qu'il te faut une cliaine : » Eh bien ! au lieu d'amour, emporte donc ma haine! » Mais crois-tu, méprisant et ma main et mon cœur, » Pouvoir de Vitikind braver en paix la sœur ! » M'insulter vainement!.. Non, fuis de ma présence! » Tu connoîtras bientôt ce que peut ma vengeance : » Je hais avec fureur, ou j'aime avec transport; » Ta dernière réponse est ton arrêt de mort. »
Elle dit : le héros dédaigne sa furie : 11 s'éloigne... O d'un monstre atroce perfidie! Le plancher du salon s'entr'ouvre sous ses pas; Dans de profonds cachots il tombe avec fracas , Tandis que Léonore en ces mots 1 injurie : « — Tyran de l'univers, dont ma main tient la vie ! » Appelle à ton secours l'idole de ton cœur; » Peut-être viendra-t-elle. » A ces cris, ô terreur! Des scélérats dans l'ombre arrachent son armure; Charle, se débattant, fait rouvrir sa blessure : Son sang coule à grands flots; chancelant, affoibli* Sous la voûte funèbre il tombe anéanti.
La mère du sommeil et l'amante des ombres, Déjà s'enveloppant de ses vêtements sombres, Lentement s'élevoit et planoit sur les airs;
i34 CHARLEMAGNE.
Les coursiers du soleil, dételés sous les mers, Reposant leur ardeur, ne songeoient point encore A sortir radieux du palais de l'aurore.
Dans réternelle nuit des caveaux souterrains, Lentement expiroit le roi des souverains; Déjà ne sachant plus, au lever de l'aurore , S'il étoit jour ou nuit, et s'il vivoit encore. Hélas! pour lui peut-être, en ce moment "d'horreur, Le trépas n'eût été qu'un passage au bonheur; Mais son camp l'a perdu, mais son âme alarmée A gémi sur la France, et tremble pour l'armée; Ce cii monte sans cesse aux célestes palais, « — Frappe-moi , Dieu puissant ! mais sauve les Français ! »
Bientôt son coeur s'élève au dessus de la vie ; Sur le sol étendu, d'une voix affoinlie, Les yeux fermés : — « Grand Dieu! j'ai respecté ta loi ; » J'étendis le vrai culte , et combattis pour toi : » Qu'ai-je à craindre?... Bientôt du fardeau de mon être, » Dégagé pour toujours, Charle va te connoître! » Ivre d'un tel bonheur, avec quel doux transport » Mon âme auprès de toi remercira la mort!
» Fuyez, sombres terreurs ! fuyez, douleurs funestes! » Four monter radieux aux demeures célestes, » Four goûter tant d'honneurs, de gloire , de plaisir,
CHANT XVIII. j35
» En coûte-t-il donc tant?.. Il ne faut que mourir! »
Charle ainsi vers le ciel élevant sa prière, Semble prêt à quitter les ombres de la terre, Comme on voit disparoître à l'aube de retour, L'étoile du matin dans les rayons du jour.
Une clarté soudaine à ses yeux s'est offerte : De son cachot désert la porte s'est ouverte; Et Léonore en pleurs et les cheveux épars , Une lampe à la main, paroit à ses regards; Pâle, d'Un glaive armée, elle approche et s'écrie : « — O Charle ! qu'ai- je fait! que je hais ma furie ! » Malheureuse ! C'est moi qui t'arrache le jour! » Voilà donc les forfaits que peut dicter l'amour! » Objet infortuné de la plus tendre flamme, » Vois les remords affreux qui déchirent mon âme : » Au tombeau laisse-moi descendre sur tes pas, » Joindre mon sang au tien, et mourir dans tes bras. »
A ses remords vengeurs Léonore succombe; Aux pieds de Charlemagne, éperdue, elle tombe. « — Perfide, éloignez-vous, dit Charle avec effort, » Cessez de souiller l'air que je respire encor : » Fuyez! Quand je n'ai plus que peu d'instants à vivre, » Je craindrois trop la mort si vous deviez me suivre, » Je prise également vos pleurs, votre courroux; » Oui, jusqu'à vos remords, tout est perfide en vous- »
i36 CHAKLEMAGNE.
Léonore se lève, et, Wlégère nouvelle, Tous les dieux de l'enfer semblent s'emparer d'elle : C'en est fait ! plus d'amour, plus de remords vengeur ! Tout en elle est orgueil , désespoir et fureur. « — Ah ! c'en est trop enfin! ce comble de l'outrage, » Dissipant mon amour, me rend toute ma rage. » Monstre! tu t'es joué de ton pouvoir sur moi ; » Tremble! je deviendrai féroce comme toi; » Et, prolongeant tes jours pour de nouveaux supplices, » L'excès de tes douleurs va faire mes délices. »
Livide, l'œil hagard, Léonore à ces mots, Croyant fuir le remords, a fui des noirs cachots; Mais partout il la suit, et la coupable amante, Au fond de son palais rentre et tombe expirante.
En-delà du Veser, au fond d'un vieux marais, Sous les débris obscurs d'un antique palais, S'ouvroit un noir cachot, un souterrain horrible, Au vulgaire effrayé demeure inaccessible : Sous cette voûte infecte, une humide vapeur Couvroit les murs glacés d'une verte noirceur, Où d'insectes rampants les cohortes funèbres, Se glissoient, en sifflant, au milieu des ténèbres.
C'est là, depuis long temps, qu'un enchanteur fameux, Dérobant ses secrets aux regards curieux, Attiroit les démons, et sous ses voûtes sombres,
CHANT XVIII. i37
Troublant jusqups aux morts, en évoquoit les ombres. Orsmin étoit le nom de ce vil enchanteur. Frotégé par l'enfer, ce vieillard imposteur, Jadis de Léonore exauçant les prières, L'avoit initiée à ses sombres mystères.
La sœur de Yitikind, fière de ses attraits, De l'enchanteur, long temps, négligeant les secrets., Pour attirer les cœurs, par d'éclatants prodiges, Compta sur sa beauté, plus que sur les prestiges. Biais la soif des forfaits, qui dévore en ce jour Un cœur, d'où tant de rage a chassé tant d'amour, Lui rappelant d'Orsmin la fatale science, Ya forcer la magie à servir la vengeance.
Léonore, aussitôt, de son brillant palais, Songe à faire enlever le monarque français : Le souterrain d'Orsmin, ô vengeance cruelle! A Charle doit servir de prison éternelle. La sœur de Vitikind descend près du héros; La perfide sur lui prononce quelques mots : Charlemagne étonné lève les yeux vers elle : Vainement voudroit-il repousser la cruelle : Sous ces voûtes, les airs lui semblent épaissis; Ses membres sont glacés; ses sens sont engourdis; Un sommeil accablant pèse sur sa paupière. Tàle, sans mouvement, étendu sur la terre,
i33 CHARLEMAGNE.
Il s'endort; mais, hélas! en ce jour de douleur,
Léonore et l'enfer veillent pour son malheur.
Vers l'orient, non loin de ce palais de gloire, Où naît l'aurore, s'ouvre une porte d'ivoire; D'où, sur des ailes d'or, sur de tendres rayons, Sortent secrètement les douces visions.
Filles du ciel! c'est vous qui, chassant la tristesse, Aux mortels quelquefois descendez l'allégresse : Le prince, en ce moment, par elles protégé, Revoit Ulnare en songe, et son cœur soulagé Goûtoit un bonheur pur, mais hélas! trop rapide. Charlemagne croyoit retrouver sa druide; Il lui sembloit enfin la conduire à l'autel , En vierge convertie au vrai culte du ciel. Brûlant des feux d'amour, vers le lit d'hyménée, L'impatient époux l'avoit déjà menée :
L'ivresse des plaisirs remplaçait la douleur : Lorsqu'un réveil affreux dissipe son bonheur... O changement subit! ô noire perfidie!
Dans un frêle bateau, sur une onde en furie, Il se voit enchaîné, poursuivi par la mort; Et dans les flots ouverts, il lit son triste sort. L'abîme est sous ses pieds, la foudre est sur sa tête: L'esquif erre au hasard , jouet de la tempête. Un nocher le guidoit... Il l'abandonne aux vents : Ses traits hideux, ses cris, ses regards menaçants^
CHANT XVIIL i39
Peignant la cruauté, le désespoir, la rage, D'un agent d'Irmensul offrent au roi l'image.
Hélas! plus de salut pour le prince expirant! Plus d'espoir! le héros, d'Enulphe en ce moment Se souvient... Une voix solennelle et secrète Semble lui répéter cet adieu du prophète : « — Les revers font parfois expier le bonheur : » Charte, je le prédis... Le Feser en fureur » Menacera vos jours , et la Fiance peut-être » Pleurera ses succès, son armée et son maître. »