‹ Charlemagne, ou, La Caroléide (volume 2)Chapitre 15 sur 31 · FIN DU CHANT DIX-HUITIEME · texte numérisé non relu

FIN DU CHANT DIX-HUITIEME

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(i) Oui , tu seras la tige , ô prince des Germains ! De lie'ros renommés , d'illustres souverains, De ces Bourbons

Selon plusieurs historiens, l'auguste Famille régnante, descend du héros des Saxons. Robert-le-Fort , étoit petit fils de Vitikind ; Hugues-Ie-Grand , petit-fils de Robert-le-Forl ; et Hugues-Capet, chef de la IIIe dynastie , fils de Hugues-le- Grand. ( Voyez Aimoin, écrivain du onzième siècle. — Sainte-Foix., Essais sur Paris , art. Gaulois. — Anquetil, etc. )

CHARLEMAGNE. 14c

JJes ennemis du ciel, trop aveugle instrument, Le chef des rois du Nord, retranché dans son camp, Plein du feu martial dont l'ardeur le dévore, Donne ordre d'attaquer au lever de l'aurore. « — Amis! dit le monarque, un fidèle récit » M'annonce en ce moment que Charle, vers la nuit, » Hier a disparu : déjà dans son armée, » La consternation, la terreur est semée : » Marchons , c'en est fait d'elle ! » Il dit ; et les Saxons S'élancent dans la plaine en brillants tourbillons : Des glaives, des cimiers l'incertaine lumière S'agite , rayonnante, à travers la poussière; Et les piques, les dards, les harnois éclatants, Semblent des flots d'acier sur la plaine ondoyants : Ainsi brillent la nuit les vagues transparentes, Qu'argentent de Phœbé les lueurs vacillantes.

Précédant des combats la sanglante fureur, Un long calme, un bruit sourd étendoient la terreur : Tels ces momens affreux, précurseurs des orages, Où, tandis que le ciel s'obscurcit de nuages,

,4a CHARLEMAGNE.

Les flots, s'aplanissant sur les. gouffres des mers,

S'arrêtent, comprimés sous le fardeau des airs.

Mais, quand pour les Saxons tout l'enfer se soulève 7 Dans le camp des Français quel trouble affreux s'élève !.„ Quel effroi règne!.. O ciel! quel bruit s'est répandu!.. Pour jamais Charlemagne est, dit -on, disparu : En vain de toutes parts, guidés par l'espérance , Tous les guerriers du camp cherchent le roi de France ; Leur espoir est trompé, leur malheur est certain; Nul ne peut du monarque apprendre le destin : Sur ce sombre mystère aucun jour ne vient luire. On court , on s'interroge, on tremble de s'instruire; On se parle à voix basse; un murmure confus Roule dans tout le camp ces mots : — « Charle n'est plus. » Du jour les paladins maudissent la lumière : Leurs cris fendent les deux ; tous ont perdu leur père. Le soldat veut le suivre au tombeau... dans son cœur, Le découragement remplace la valeur :

A ses yeux la victoire a perdu tous ses charmes; Et son fer languissant est trempé de ses larmes.

Telle éclata depuis la douleur des Français (i), Lorsqu'à la mort d'Henri, ses malheureux sujets, Eperdus, l'œil en pleurs, et prosternés sur terre, Redemandoient au ciel leur monarque et leur père.

CHANT XIX. i43

Cependant sur la plaine et vers le camp des preux, Vitildnd et ses chefs s'avancent furieux. Guise les aperçoit; en son cœur magnanime, A l'aspect des périls la valeur se ranime. Il rassemble l'armée; il s'écrie : — « O Français! » Loin de faire éclater de stériles regrets, » Vengeons Charle! et courons, héritiers de sa gloire, » Aux mânes d'un grand homme offrir notre victoire : » Ce dernier tribut seul est digne encor de lui.

» Ah! qu'un premier revers nous accable aujourd'hui, » Tout peuple, quel qu'il soit, ami, chrétien, barbare, » Lâchement aussitôt contre nous se déclare; » Et les héros du monde en sont nommés l'horreur.

» Non, ne laissons pas dire au Germain imposteur : » Charle au milieu des preux seul étoit la l'ictoire : » Ce talisman brisé... plus de Francs ! plus de gloire ! » Aux armes! que nul chef ne puisse oser jamais » Se personnaliser les exploits des Français! » Quel que soit le héros que l'univers renomme, » Dans nos rangs immortels il ne manque qu'un homme. » Marchons!.. Charle lui-même a parlé par ma voix.

» Ainsi qu'il le fonda, du plus grand de nos rois, « Paladins! soutenons le colossal empire. » Charle est captif peut-être... Amis! ah! s'il respire, » Aux yeux du monde entier en vain cacheroit~on » Sa lointaine retraite, ou sa sombre prison;

i44 CHARLEMAGNE.

» Partout resplendira le fils de la victoire :

» Même au fond des cachots il est des arcs de gloire.

» Dieu veillera sur lui, Dieu combattra pour nous.

m Compagnons, s'il n'est plus... ah! que du moins, en vous, » De son génie ardent revive encor la flamme : » Aux grandes actions il façonna notre âme : » Courons vaincre!., nos pleurs couleront mieux après!

» Que dis-je! notre roi disparu pour jamais!.. » Non, non : vous reverrez et Charle et la victoire; » Mais qu'il retrouve en vous les enfants de la gloire! » Vaincus, oseriez-vous paroitre devant lui!.. » Ah! je vous reconnois... vous avez tous frémi.

» Allons! que ce grand jour, au temple de mémoire , » Soit un phare allumé pour éclairer l'histoire ! » Prouvons que nos guerriers, à vaincre toujours prêts, j> N'importe sous quel chef, sont toujours les Français !»

Il s'arrête à ces mots : le feu de son langage Déjà dans tous les cœurs rallume le courage, Et de l'armée entière a dissipé l'effroi (2). Plein de l'heureux espoir de retrouver son roi, A combattre aussitôt chaque guerrier s'apprête : L'avant-garde des preux place Guise à sa tête; Et bientôt , dans la plaine où descend ce héros, L'union, l'harmonie, enfantent le chaos.

Déjà de toutes parts des torrents de sang coulent.

CHANT XIX. i45

Comme les flofs pressés, qui sur les flots se roulent,

Dimmenses bataillons, de piques hérissés,

Se meuvent à la fois, l'un sur l'autre poussés.

Intrépides rivaux, ils s'appellent, se fuient,

Triomphants tour à tour, s'attaquent, se replient,

Et semblent, dans l'horreur d'un combat furieux,

Se renvoyer la mort, et l'échanger entre eux :

Tels deux torrents, gonflés, tombant de deux montagnes,

Se joignant, se heurtant , au milieu des campagnes,

L'un vers l'autre jetés, l'un sur l'autre roulants,

S'amoncèlent unis, s'entrechoquent grondants.

Le front ceint de lauriers, et rayonnant de gloire, Guise s'est emparé du champ de la victoire. Le duc de Bénévent roule à ses pieds vaincu : Mortellement blessé, son fils Atalaru, Pâle comme la fleur par l'orage flétrie, Un instant arrêté sur le seuil de la vie, Veut ressaisir son glaive, ouvre un œil languissant, Tombe, puis se soulève, et retombe expirant. Nell fuyoit Guise, un dard dans sa course l'arrête. Le preux terrasse Aider, frappe et dompte Olofrète. Déjà le vaillant Guise a des Saxons tremblants Enfoncé les quarrés, et dévasté les rangs : Ils semblent sous ses coups se fondre sur ses traces : Tels de vieux monts de neige, et des rochers de glaces,

i46 CHARLEMAGNE.

Brisés par le soleil, au retour du printemps, Dans des vallons lointains se perdent en torrents.

Du rocher d'Héristal soudain Bozon s'élance : Ses guerriers l'ont suivi : tout cède à sa vaillance. Sous son glaive est tombé Gildas, chef des Frisons. Lorsqu'à ses yeux du jour s'éteignent les rayons, L'infortuné Gildas, que la fureur dévore, Atteint d'un coup mortel, veut s'illustrer encore; Tel déjà comme éteint, un flambeau vacillant, Tout à coup se rallume, et lance un feu brillant. Gildas, presque abattu, doute de sa défaile : Comme un lion fougueux sur le preux il se jette : Il l'atteint, il le frappe , et tombant dans son sang, Il a blessé Bozon... il expire content.

Non loin, guidant sa troupe à vaincre accoutumée, Isambard dans les rangs sembloit seul une armée. La gloire, de ses feux sembloit l'envelopper : Et la mort, l'admirant, craignoit de le frapper. En vain un gros de Huns l'entoure, le menace, Son art trompe la force , et sa force l'audace. Tel, du haut du Vésuve, un long torrent de feux, Calcinant des rochers les blocs audacieux, S'ouvre un lit enflammé, sur la terre tremblante, Anéantit l'obstacle, et roule l'épouvante.

Harakl en ce moment s'offre aux yeux du héros. Au fond d'un bois épais, entre les camps rivaux, La veille, avant le jour, le chef des Scandinaves Avoit surpris le preux séparé de ses braves. « — Noble chef ennemi! s'étoit il écrié, » Tes dieux entre mes mains te livrent sans pitié : » Mais vainqueur sans péril, et guerrier sans vaillance, » M'emparer lâchement d'un rival sans défense !.. » Ah! ce honteux triomphe est- il digne de moi! » Non, que ce roc désert, qui se penche vers toi, » A l'avenir plutôt redise d'âge en âge, » Le ciel vit deux rivaux, deux chefs , sur ce rivage , » Une nuit , s'adresser des paroles de paix , » Et vit un Scandinave embrasser un Français. »

En retrouvant Harald au fort de la mêlée , Le fougueux Isambard sent son âme troublée : Il s'écrie : — « 0 Harald ! en vain tu fonds sur moi; » Nul ne verra jamais mon fer levé sur toi. » Dans les rangs ennemis, qu'il enfonce et qu'il brave, Il dit, et disparoit aux yeux du Scandinave.

Mais Falder le poursuit : des bords du lac Sava7 Pour rejoindre Harald, Falder quitta Sidda. Sidda, blanche colombe, un instant fut aimée; Mais cet instant fut court : Falder part pour l'armée;

.i48 CHARLEMAGNE.

Sans regrets il a fui ; lorsque auprès d'un torrent,

Contre un roc, sur la route, aux yeux de l'inconstant

S'est offerte Sidda. — « Perfide! lui dit- elle,

» Ici tu me juras d'être à jamais fidèle;

» Vara * sur son autel inscrivit tes serments;

» Ici je les reçus, ici je te les rends.

» Ton coeur ressemble au sol de cette île étrangère**,

» Où lorsqu'un blanc agneau, venu d'une autre terre,

» S'arrête quelque temps, la nouvelle saison

» Le retrouve couvert d'une noire toison.

» Ingrat! sois libre, adieu... Mais Héla, qui m'appelle,

» M'ordonne d'annoncer à Falder infidèle,

» Que l'abîme des flots un jour l'engloutira,

» Comme en ce moment même il engloutit Sidda. »

Le torrent à ces mots a roulé la victime. O Falder! désormais te retraçant ton crime, Les remords te suivront jusqu'aux bords ténébreux.

Falder sur Isambard se jette furieux, L'arrête, et le combat... Mais blessé, sur la plaine, Tout à coup son coursier épouvanté l'entraîne; Quelque esprit malfaisant semble en lui descendu : Du côté du Vescr son essor éperdu Semble se diriger... Bientôt l'onde lointaine

* Vara, déesse des serments. (Voy. X Eddamytk. Fable XVIII.) ** L'ile Dimen, une des îles Fero. (Voyez, sur ce phénomène, M. Montbron, notes sur les Scandinaves.)

CHANT XIX. ifa

A mugi sous les flancs du coursier qu'elle entraîne. Falder! te souviens-tu de V adieu de Sidda?.. L'infidèle frémit... Tu triomphes, Héla!

Un gouffre sous Falder s'entr"ouvrc.. Et la victime Déjà roule engloutie, au fond du vaste abîme.

De Bellone Angilbert détestant les lauriers, Sur ces bords avec art disposent ses guerriers : Dispersant ses rivaux, il ne frappe personne : De mourants et de morts un monceau l'environne : Et des ruisseaux de sang, là, roulent à ses pieds Les hideux résultats des triomphes guerriers.

Angilbert, des mortels maudissant la furie, Pour rallier un corps, sur la plaine ennemie, S'est éloigné des siens... un Lombard suit ses pas: Angilbert lui paroît déserteur des combats; Et le fougueux Erville, en le joignant, lui crie : « — Tu fuis, vil paladin! honte de ta patrie ! « Arrête!.. » — « Je t'attends, lui répond le héros, » Approche... » L'un sur l'autre ils foncent à ces mots : Mais un dard ennemi frappe Erville à la tête, Et sur le sol au loin désarçonné le jette. De son front le sang coule... Angilbert attendri, Descend, tire le dard, relève l'ennemi , Lui remet son coursier, rattache son armure. « — Jeune Lombard! dit-il, va panser ta blessure :

i5o CHARLEMAGNE.

» Ah! s'il est beau de vaincre, insulter est honteux :

» Tout homme, ennemi même, est un frère à mes yeux

» Que ma leçon t'instruise! » Il dit, et laisse Ervillc,

Dans l'admiration, interdit, immobile;

Et dans le fond du cœur, déjà se promettant

D'imiter le héros, qui s'est montré si grand.

Mais de tous les Français émules de leur maître, A combattre acharné, le plus cruel peut-être, C'est Robert le Danois : tel qu'un foudre brûlant, Inattendu, rapide, il court de rang en rang, Cherchant l'objet haï que veut frapper sa rage. Partout sa voix tonnante, au milieu du carnage, Fait retentir les airs de ces cris répétés, Tassillon! Tassillon!.. Ses bras ensanglantés Puisent dans la fatigue une force nouvelle; Il venge son amante, il se croit vu par elle; L'amour et la fureur égarent sa raison; Et tout iremble à ces cris, Tassillon! Tassillon!

Devant Guise vainqueur fuit l'armée ennemie : Au centre Vitikind se jette, il la rallie, Ramené aux siens la gloire, aux Francs porte la mort : Guise plie à son tour. Rabutin, Châteaufort, Par Vitikind frappés, vaincus tombent sans vie. Il renverse Atignac, il terrasse Ulnnisie;

CHANT XIX. i5i

La victoire l'escorte; et pourtant la douleur, Le désespoir, bientôt vont déchirer son cœur.

Dans ses rangs corabattoit le jeune et beau Nardime (3). D'un amour passager enfant illégitime, Nardime, au champ d'honneur débutant en héros, Ne savoit point encor qu'admirant ses travaux, Le chef des rois du Nord fût son auguste père. Vitikind ladoroit! Nardime en téméraire, Avec grâce courbé sur son coursier fumant, Aux plus affreux périls s'exposoit noblement. Sa parfaite beauté, sa précoce vaillance, Tout révéloit en lui l'éclat de sa naissance. Hélas! guerrier farouche, Isambard fond sur lui : Nardime en vain résiste à ce fier ennemi; Sanglant, son casque tombe; une pâleur touchante Couvre ses traits charmants... D'une main impuissante, Mais ferme encor, il cherche à repousser la mort, A vendre cher ses jours... vain espoir! vain effort! Isambard l'a frappé de son fer redoutable : Nardime pousse un cri... Dieux! ce cri lamentable S'est fait entendre au loin... Vitikind vers ces lieux Précipite ses pas... Que voit-il? jour affreux! Son fils, son noble fils expirant sur la terre. Quel spectacle.' Isambard, farouche et sanguinaire, Foulant aux pieds Nardime avec férocité, Retire de son corps son glaive ensanglanté.

i5a CHARLEMAGNE.

Vitikind furieux, à cet aspect horrible, Sur Isambard se jette, et son bras invincible, Dans un fils adoré veut venger un héros. Un long combat s'engage entre les deux rivaux : Même force, même art. — « O journée effroyable! » Dit le Saxon, deviens à jamais mémorable; » Fais d'un fils adoré vivre le souvenir, » Et redis ma vengeance aux siècles à venir! » Redoublant à ces mots et de rage et d'audace, Il frappe son rival, l'ébranlé et le terrasse. L'orgueilleux paladin, blessé mortellement, Renversé, tombe, roule et nage dans son sang. Mais le guerrier saxon, barbare en sa furie, Laissant à son rival quelques restes de vie, Derrière son coursier dont il presse le flanc, A fait lier les pieds dlsambard expirant, Et le traîne après lui sur la plaine sanglante. Un long cri lamentable , ô vengeance effrayante ! Sortant avec effort des restes du guerrier, Vibre, en accord céleste , au cœur du meurtrier. Malheureux Isambard! en des flots de poussière (4), Tes membres en lambeaux, déchirés, sur la terre, Se dispersent... Hélas! les vautours dévorants Leur serviront bientôt de sépulcres vivants.

A l'aspect de son chef mutilé sur la plaine , La troupe dlsambard, qu'une terreur soudaine

CHANT XIX. i53

A saisi, se débande, et s'enfuit vers les bois. Frofiter d'un succès, c'est triompher deux fois : Mondragant la poursuit : sa lance sanguinaire , Du spectre de la mort est la faux meurtrière : Son plastron gigantesque est hérissé de traits : Il enfonce lui seul les bataillons français: En vain se retournant, les cohortes pressées L'attendent de pied ferme, et les piques baissées ; Le Hun s'ouvre en tous lieux un passage sanglant. Olmant veut l'arrêter : sur son écu brillant, S'offre un essaim d'amours : Le roi des Huns lui crie : « — Crois tu qu'à la vigueur la foiblesse s'allie? » Va ! ton bras n'est point fait pour manier le fer;

» Cours offrir tes amours aux reines de l'enfer! »

Il dit; du corps d'Olmant il sépare la tête.

A venger son ami le noble Artus s'apprête :

Mondragant l'aperçoit. — « Atome audacieux!

» Lui dit il, si ma mort est le but de tes vœux,

» Il me faut aux enfers un courrier qui m'annonce ;

» Je t'ai choisi... Ce dard t'épargne une réponse. » Dans la gorge d' Artus un javelot lancé,

A ces mots insultants, frappe et reste enfoncé.

Artus tombe , et son œil se ferme à la lumière ; Tandis que Mondragant, en sa course guerrière, Accumulant les morts sur ce champ de terreur,

i54 CHAULEMAGNE.

Lassé son bras, son corps, tout, hormis sa fureur.

Rencontrant Vitikind, le roi des Huns s'écrie : « — Prince! inutilement n'expose point ta vie ! » Tes soldats, près de moi cherchant à s'aguerrir, » Embarrassent mes pas au lieu de me servir : » Que loin du champ d'honneur ton ordre les rassemble ' » Mondragant fera seul plus que vous tous ensemble. •»

Il dit : jamais ses pas ne rencontrent d'écueil ; Et sa valeur peut seule égaler son orgueil.

Heidelberg, roi slavon, à droite de l'armée, Vainqueur, accroît encor sa haute renommée. Son bras nerveux combat, armé d'un pieu de fer : Tel, balançant la foudre, on dépeint Jupiter. Heidelberg voit Oval , des arçons il l'enlève , Sans efforts, d'une main, dans les airs le soulève, Et bientôt, fatigué de suspendre son corps, Mourant le lance au loin sur des monceaux de morts : A ses derniers moments, tel autrefois Alcide Crut punir dans Lychas un messager perfide ; Il le saisit, l'enlève, et Lychas dans les airs, Tournoie au gré des vents, et tombe au sein des mers.

C'est alors qu'Irroensul sous l'habit d'un Druïde, Aborde Vitikind. — « 0 monarque intrépide l » Lui dit il, la victoire est à toi; l'ennemi,

CHANT XIX. i55

» Devant tes légions, de toutes parts a fui; » Sur lui la foudre gronde... achève ton ouvrage. » 11 dit : dans tous les cœurs il fait tonner sa rage : On ne voit que des morts, on n'entend que des cris; De ces excès d'horreurs l'enfer même est surpris.

Annoncée aux Saxons par le dieu du carnage , Une tempête au loin mugit sur le rivage : Les crêpes de la nuit bientôt couvrent les cieux : On combat, on se frappe à la lueur des feux. La poussière dans l'air s'amasse en météore, Que le glaive traverse, et que l'éclair colore*. L'atmosphère enflammé présente à tous les yeux Une nuit transparente, et des jours ténébreux. Des ouragans fougueux entrechoquent les nues : L'éclair s'ouvre en leur sein des routes inconnues; Et l'œil voit, à travers les crevasses des cieux, Au fond d'un nouveau ciel, des campagnes de feux. Les vents, la grêle, l'eau, disputent au tonnerre L'effroyable pouvoir de dévaster la terre : Eléments réunis, ils lancent en ce lieu , Sur les armes des rois , tous les foudres d'un Dieu.

* On crut voir, disent les Annalistes, des pavois enflammés et des glaives lumineux se heurter, se croiser, et tonner dans les airs. Ce tombât fut nommé le combat des boucliers ardents. (Voyez Ann. Metexs.jPettav., Tillian., Loisel.)

i36 CHARLEMAGNE.

Tel, moins horrible encor, fut l'orage funeste, Qui. sur Rome éclatant, par un arrêt céleste , Voilà le jour aux yeux des Romains éperdus, Et dans ses tourbillons enleva Romulus (5).

Les arbres des forêts, embrasés dans l'orage, En longs cheveux de flamme étendent le ravage : Les airs, chaos épais, roulent avec fracas : Tout est destruction, épouvante, trépas; Et rame des guerriers, de désespoir saisie, Croit voir de l'univers le total incendie.

A ce choc d'éléments, se déchaînant entre eux, Le roi des Huns s'écrie : — « O ridicules dieux! » A quoi bon ce fracas? oisif roi du tonnerre! >> Epouvante ta cour, mais laisse en paix la terre. » Fenses-tu que l'on veuille escalader tes cieux?.. >. Paix! tu nous fais pitié : tes redoutables feux » Vont sans doute engloutir l'être humble qui te prie » Car tu n'oses jamais frapper qui te défie. »

Artifice infernal ! le fléau destructeur, Vers le Sud, aux Francs seuls va porter sa fureur : Dans leurs rangs dispersés éclate le tonnerre; Ils ont tout à combattre, et le ciel et la terre. Mille torrents grossis les roulent sous leurs flots; Les vents ont déchiré leurs tentes, leurs drapeaux; Et tous les éléments, déchaînés sur leur tête,

CHANT XIX. i57

Leur présentant la mort, assurent leur défaite.

Vers ses retranchements, à ce prodige affreux, Guise cherche, avec ordre, à rappeler ses preux. Obéissant partout aux chefs qui les rallient, Par échelons carrés leurs troupes se replient (G); Et repoussant encor l'ennemi consterné, Leur retraite elle-même est un combat gagné. Ces Francs, dont Yitikind se crut un instant maître, Semblent, en s'éloignant, non plier, mais soumettre. Guise et ses paladins, par un effort savant, Reculant en vainqueurs, triomphent en fuyant. Rougis, lâche Irmensul, de ta foible victoire! Les Français sont encor les enfans de la gloire.

Maîtres du champ d'honneur, les Germains à l'envi, Félicitent leur chef; mais ce prince aguerri, Balançant à la fois ses efforts et sa gloire, « — Un tel succès, dit-il, n'est point une victoire. » Tel Pyrrhus autrefois, né pour de grands deslins (7), Dans les champs d'Asculum repoussa les Romains; Mais lorsque ses guerriers, dans leur audace altière, Crioient avec transport, d'une voix téméraire, « — La bataille est gagnée. — Amis, leur dit Pyrrhus, »> Encor un gain semblable, et nous sommes perdus! »

Sur sa position se méprenant lui-même,

j5!> CHARLEMAGNE.

Quand son pouvoir s'accroît, quand sa force est extrême, A tort le roi saxon s'est plaint : ce jour affreux, Au Français a ravi l'élite de ses preux.

Sur sa harpe, Braga, des Francs et de leur maître, Chante alors la défaite. — « Innensul! dit le traître , » L'enfer te félicite... à ta puissante voix, >> Guise et les siens ont fui pour la première fois ^8). » Le Français est perdu , tout doit nous eu convaincre : » C'est déjà le dompter, que l'empêcher de vaincre. » Cerne du roi captif le camp découragé ; » Frappe!.. Encor un combat et l'enfer est vengé! » Irmensul, vers Fréya, du centre de l'abîme , Vole... — « Tout nous prospère, ô reine magnanime! » Mais seule Ulnare encor est à craindre pour nous : » Qu'aujourd'hui la transfuge expire sous les coups! » « — Autant et plus que toi, j'abhorre la perfide, » Irmensul: mais le ciel protège la Druide; >» Il l'inspire... — Terrible, apparais à ses yeux! » Elle croit son pouvoir émané de ses dieux : » De son enthousiasme éteins l'ardente flamme; » Abuse ses esprits, épouvante son âme; » En ses sens égarés jette le désespoir, » Et persuade-lui qu'à jamais sans pouvoir, » Sous un joug sacrilège indignement courbée, » D'un rang surnaturel } déchue, elle est tombée!

CHANT XIX. i5c

« Puis, s'il se peut encor, appesantis tes coups :

» Qu'elle pelisse! » Il dit; et du monstre en courroux,

Fréya fuyant l'aspect, s'élance de l'abîme,

Fend les airs, et déjà plane sur sa victime.

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