FIN DES NOTES DU CHANT DIX-NEUVIEME
CHARLEMAGNE. i63
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Cependant des Français l'intrépide héros, Sur sa barque brisée, à la merci des flots, Lut le avec les courants, et, courbé sous ses chaînes, N'attend que le trépas, qui doit finir ses peines.
Sur les eaux, que le vent tourmente avec fureur, La tempête répand sa ténébreuse horreur; L'horizon disparoît, le bord fuit, le ciel gronde; L'épouvante s'élève hors des gouffres de l'onde : La nuit succède au jour; et d'horribles éclairs Sont les astres du ciel, et le brasier des airs.
Poussé par l'ouragan contre un rocher aride, Bientôt la barque s'ouvre à l'élément perfide; Et Charle, sans secours, au milieu du bateau, Voit la mort à ses pieds s'introduire avec l'eau. Hélas! quelle douleur déchireroit son âme, S'il savoit que l'enfer, par son agent infâme , De cet orage même accablant ses sujets, Devant les rois du Nord a fait fuir les Français!
Dans les airs enflammés, tout à coup à sa vue, La foudre, en serpentant, a déchiré la nue;
iG4 CHARLEMAGNE.
Et tombant sur l'esquif, renverse dans les flots
Le pilote éperdu. Seul alors sur les eaux,
Jouet des vents, sans force, enchaîné dans sa barque ,
« -<- Fleuve! s'est écrié l'infortuné monarque,
» Hâte-toi de m'ouvrir le tombeau qui m'attend!
» Ulnare m'abandonne... » O merveille! à l'instant,
Que voit-il!.. Au sommet d'une vague rapide,
Dans un léger esquif, sur la plaine liquide,
Une femme, le front orné de voiles blancs,
Semble, au milieu des eaux, se jouer dans les vents.
Rien ne paroit troubler sa tranquille assurance :
L'ouragan la respecte, et semble en sa puissance.
Brillante avec éclat, belle avec majesté,
Elle étonne le ciel par sa sérénité.
Avec grâce, debout, s'inclinant sur sa rame,
Dédaignant et l'orage , et les flots , et la flamme ,
Elle semble, en glissant sur les gouffres ouverts,
La déesse de l'onde, ou l'archange des mers.
Telles, au Scandinave, ombres surnaturelles, Apparoissent d'Odin les filles immortelles; Lorsque leurs corps légers s'entourent dans les airs, De manteaux étoiles, et d'écharpes d'éclairs.
A ce divin aspect, le monarque s'écrie : « r— Est-ce toi? se peut-il? Ulnare! ô mon amie!
CHANT XX. i65
» Et j'ai pu, tout à l'heure, oubliant ton pouvoir,
» Douter de ton secours, abjurer tout espoir!..
» O prodige inouï de l'amour le plus tendre!
» Etre mystérieux, que je ne puis comprendre!
» Ulnare ! ange du ciel! évitant mon regard,
» Tu seras donc toujours partout et nulle part ! »
Il dit; et par degrés l'esquif de son amante S'approche, en tournoyant, sur la vague écumante : En vain l'air obscurci par un brouillard épais, De l'inconnue au loin lui dérobe les traits; Çharlemagne, appelant con amante fidèle , Ne la reconnoît pas... mais il sent que c'est elle.
Opposant un front calme aux secousses des vents, D'un voile aérien ouvrant les plis mouvants , Près de Charle bientôt Ulnare est parvenue. « - — Regarde! en vain la foudre éclate sous la nue, » L'orage apporte Ulnare à tes yeux effrayés, » Comme l'onde en courroux, qui se brise à tes pieds.
» Je t'avois prévenu de l'embûche perfide; » Pourquoi négligeas-tu l'avis de fa Druide?.. » Veillant sur tes destins, et pour toi bravant tout, » Ne suis-je pas toujours nulle part et partout ! »
Elle dit, et du prince arrête la nacelle :
Puis vers lui s'élançant , — « O Charle ! lui dit-elle, » Eh quoi donc, puis-je encor t'étonner en ce jour! » Est-il rien d'impossible à l'excès de l'amour !..
» Ah! je voudrois me voir, en un lieu solitaire, » Le seul être avec toi qui vécût sur la terre : « De mes feux te nourrir, à mon sort te lier, » Te dérober aux yeux de l'univers entier! » Que m'importent le ciel et la nature entière ! » Je verrois, sans pâlir, bouleverser la terre; » Pourvu que dans l'abîme, attachée à tes pas, » Au milieu du chaos, je roule entre tes bras. »
En prononçant ces mots , Ulnare, du monarque Détache les liens, l'entraîne dans sa barque, Et semble, au roi des preux, ramener, en ce jour, La gloire, le bonheur, l'espérance et l'amour.
Le héros des Français passe dans sa nacelle; Ranimé par Ulnare , il rame à côté d'elle. « — O Charle! du destin vois l'arrêt merveilleux, » Dit-elle, en ce moment, sur ces flots orageux, » Une Druide mène, et tient en sa puissance, » La gloire, le salut, et l'espoir de la France! « Amour! ferme pour nous ces gouffres entr'ouverts; » Mon frêle esquif contient le sort de l'univers! »
Elle dit : à sa voix semblent fuir les orages : Un rayon lumineux entr'ouvre ks nuages... L'horizon s'éclaircit; et les vents en courroux, Font place, en un instant, au calme le plus doux. Dans le lointain à peine entend-on le tonnerre : Un pouvoir inconnu les pousse vers la terre : La vague frémissante ouvre ses légers flots : Le zéphyr ride seul la surface des eaux : L'astre brillant du jour revient charmer le monde, Verse en torrents de feu sa lumière féconde. ; Et déjà sur le ciel plus riant et plus pur, Dieu fait voguer le calme, en une raer d'azur.
La nacelle d'UInare aborde le rivage.
O désespoir nouveau! débarqué sur la plage, Charle, entre des rochers, qu'ombrage un bois épais, Veut suivre, mais en vain, la vierge des forêts; Du jour à ses regards disparoît la lumière. Epuisé, chancelant, courbant sa tête altière , Sans force, au pied d'un chêne, est tombé le héros. Déjà sur lui la mort ose lever sa faux... Ulnare a découvert sa plaie envenimée; Charle succombe... hélas! songeant à son armée. L'effroyable tourment qui déchira son cœur; Le sang qu'il a perdu, ses regrets, sa fureur;
Sa joie en revoyant une amante chérie,
Tout a hâté sa mort... En sa triste agonie,
Hors d'étal de parler, et même de gémir,
Cliarle Irembloit de voir sa Druï'de le fuir;
Et, d'un air suppliant , disoit dans son silence,
« Ulnare ! je crains moins la mort que ton absence. »>
Expirant au milieu de ces rochers déserts, Sur son Ulnare seule il a les yeux ouverts : A ses moindres discours il veut prêter l'oreille ; Sur tous ses mouvements avec ardeur il veille : On diroit qu'elle seule, arbitre de son sort, Peut , comme aux éléments, commander à la mort. L'entourant de ses bras, la Druide chérie Arrête les ciseaux prêts à couper sa vie; Et semble, en se courbant sur l'objet de ses feux, Lui verser l'existence, en souffles amoureux.
Ulnare se relève, ô surprise!., à sa vue, Un archange céleste, en traversant la nue, Jette au loin des parfums sur un tertre fleuri :
Le prenant pour l'amour, Ulnare vole à lui. » — Amour! sauve un héros, ton vainqueur et ton maître! » Daigne, tranchant ma vie, à Charle la transmettre ! » Ah ! ce n'est pas mourir que de passer en lui ! » Fils de Vénus ! o toi que j'implore aujourd'hui ! v Je suis déjà son être, il est mon existence;
» Mon cœur est dans son cœur, ma force est sa puissance ; » Ses vœux sont mes désirs, ses maux sont mes douleurs; » Amour! en un seul corps unis donc nos deux cœurs ! »
Elle dit : un éclair a sillonné la nue ; La vision céleste est déjà disparue; Et, flottante vapeur, n'offre plus à ses yeux, Qu'un nuage sans forme, emporté vers les cieux.
Sur le tertre où l'archange a semblé, de la nue, Jeter quelques parfums, Ulnare est accourue : Un dictame puissant, des simples précieux, Dont seule elle connoit le pouvoir merveilleux, Là, non loin du héros, semblent croître autour d'elle. De son art, à l'instant, la vierge se rappelle : Des simples elle exprime et tire un suc divin, Qu'elle porte au monarque... O miracle! soudain La plaie est refermée!.. Une subtile flamme, Courant de veine en veine, à son corps, à son âme, Rend toute leur vigueur; et le héros français , Tour douter du prodige, en sent trop les effets.
Charle s'est relevé, vers Ulnare il s'élance... Ciel!., elle a disparu!.. Dans l'ombre et le silence, Ulnare au loin déjà suit les bords du Veser; Ulnare fuit... Alors, ô pouvoir de l'enfer! Un globe lumineux, volcanique et fétide,
i7° CHARLEMAGNE.
Descend des cieux, fend l'air, s'abat sur la Druide,
Trois fois tourne autour d'elle, et retenant ses pas,
Tout à coup sur sa tête éclate avec fracas.
Au sein d'une vapeur jaunâtre et sulfureuse ,
Nage un spectre sanglant, une forme hideuse :
Trois longs cris de détresse épouvantent les airs.
« — Tremble ! s'est écrié l'envoyé des enfers;
» Les temps vont s'accomplir ; sacrilège prêtresse!
» Que Diane se venge, et que ton règne cesse !
» C'est la sœur d'Apollon, qui jadis, t'éprouvant,
» Daigna te revêtir d'un pouvoir tout-puissant;
» Ce pouvoir aujourd'hui t'est retiré par elle :
» Perfide! redeviens une foible mortelle.
» Pour étendre ton culte et pour servir tes dieux,
» Réponds-moi, qu'as-tu fait du sceptre merveilleux?
» En faveur d'un amant, ton culte, ta patrie,
» Tout fut trahi par toi! C'en est trop , fille impie !
» Par ordre de Diane, en ces rochers déserts ,
» Je te ferme les cieux, et t'ouvre les enfers, u
Il dit : et sur Ulnare, interdite et tremblante,
Il souffle un air fétide, une vapeur brûlante,
Et soudain disparoit dans de uoirs tourbillons.
Cependant l'ennemi du dieu des trahisons, Charle, erre en ces forêts... Mais sur lui le ciel veille : Un bruit sinistre et sourd a frappé son oreille...
CHANT XX. I7t
Il écoute... l'air tonne... Il reporte ses pas Vers le fleuve où l'amour Va sauvé du trépas : Que voit-il? juste ciel!., mourante sur la plage, ULnare inanimée!.. Au loin, vers le rivage, Flotte un brouillard infect, ténébreuse vapeur. Arrachant de ces lieux l'idole de son cœur, Sur un tertre voisin Charle Ta déposée : Ulnare ouvre les yeux... mais de terreur glacée , La vierge semble encor voir quelque spectre affreux Devant elle fixé... Quelques sons douloureux S'échappent de son sein... Egarée, éperdue, Du rang des immortels elle se croit déchue; Et, n'osant autour d'elle encor jeter les yeux, Semble un ange proscrit, précipité des cieux.
Surpris, épouvanté, Chariemagne s'écrie : « — Ulnare, ô mon sauveur! chère et céleste amie! » En quel horrible état te revois-je en ces lieux! » De quel nouveau mystère ?.. — Arrête ! au nom des dieux ! » Dit la vierge en délire, épargne ma foiblesse!.. » N'entends-tu pas encor les trois cris de détresse?.. » O grâce!.. Par pitié, ne m'interroge plus! »
Son trouble convulsif , ses regards éperdus , Ses bizarres discours, tout est démence en elle. Charle n'ose insister : — « Ulnare, ange fidèle! » Pourquoi m'as-tu quitté? pourquoi toujours me fuir?
iji CHARLEMAGNE.
» Loin de toi, de douleur veux-tu me voir mourir?..
» Oh! viens !..»Plus calme alors, mais d'une voix tremblante,
Ulnare l'interrompt : — ««Ah! si pour ton amante,
» Charle, un amour sincère eut régné dans ton cœur,
» 11 ne tenoit qu'à toi d'assurer son bonheur :
» Sauve-moi!., tu le peux... Jette l'anneau d'Ulnare. »
Un nouveau désespoir du monarque s'empare : Jeter l'anneau fatal, c'est abjurer sa foi. Ulnare dicte encor cette effroyable loi ! « — Ah! barbare ! pourquoi m'avoir sauvé la vie?.. » De nouveau je la perds, en perdant mon amie ! » Ne peux-tu proposer qu'un crime à ton amant? » Abjure, ô mon Ulnare! un culte avilissant : » Au trône et dans mes bras Dieu lui-même t'appelle. » Alors, levant les yeux vers la voûte immortelle : « — Grand Dieu! daigne l'admettre au rang de tes élus! » Peut on être païenne avec tant de vertus!.. » D'Ulnare fais cesser l'aveuglement funeste! » Ah! s'il est sur la terre un cœur déjà céleste, » Ulnare le possède!.. » A ce discours touchant, La vierge s'est levée... au héros s'adressant , Pâle, l'œil abattu : — « Noble Charle! dit elle, » Pour toi, jusqu'à ce jour, j'agis en immortelle; » Je fus une puissance... Hélas! pleure sur moi!.. » J'ai fait tout par amour, j'ai perdu tout pour toi. »
Lentement, à ces mots, s éloignant du rivage, UInare au fond des bois, dont le sombre feuillage Cachoit l'aspect du ciel, et déroboit le jour, Suit d'un sentier couvert le sinueux détour; N'osant l'interroger, respectant ses mystères, Charle pour elle encor lève au ciel ses prières; Mais il brille de joindre et l'armée et ses preux : Sans doute UInare encor va le rendre à leurs vœux. Charle la suit... Errante, elle marche inquiète; Sur ses traits est le calme, en son cœur la tempête.
La forêt, les rochers, leurs antres infernaux, La nuit... Aucun danger n'occupoit le héros : Quand soudain le doux son d'une harpe plaintive, Comme un accord divin parti de l'autre rive, A sa triste pensée arrache le guerrier : Il écoute... Nul son ne succède au premier. La Druide s'arrête. — « O Charle! lui dit-elle, » Ce son plaintif et tendre est la voix immortelle u De l'esprit des déserts qui m'annonce la mort : » S'envolant, l'âme ainsi jette un céleste accord. »
Alors sur la bruyère, au pied d'un chêne antique, Un barde enveloppé d'une sombre tunique, S'offre à leurs yeux, penché sur la harpe d'Odin. Le calme des vertus est sur son front serein;
Son regard inspiré semble un rayon de flamme; L'âge a voûté son corps, mais sans glacer son âme; Et son épaisse barbe, à gros flocons tombant, Relève de ses traits l'ensemble attendrissant.
La Druide l'observe, et l'admire en silence; Jusqu'auprès du vieillard Charlemagne s'avance : Le barde se croit seul, il va chanter encor. L'œil levé vers les cieux, tenant sa harpe d'or, Des chants aériens il attend le génie... Il prélude... et sa voix aux accords se marie.
« Salut, printemps sacré! tendre concert des cieux! » Salut ! Quand de la mort le spectre ténébreux, » Sorti du lac désert, sur ma tête s'avance, » Le barde chante encor... Ecoutez en silence.
» Sans la lyre immortelle, hélas! qu'est le passé? » Une lumière éteinte, un monument brisé. » Des antiques Gaulois ma voix est la mémoire : » Ah! l'oiseau de l'oubli plane en vain sur leur gloire.
» Vainqueur, marchant vers eux, lorsqu'un roi conquérant * » S'écrioit : — Fier Gaulois, que crains tu maintenant? » — Rien, répondoit le Franc d'une voix téméraire (1), » Hors la chute du ciel. Pour gouverner la terre,
* Alexandre-le-Grand. ( Voyez la note. )
CHANT XX. i75
» Rome, qu'il te fallut et d'efforts et de temps!..
» Ah! la France a pu seule offrir, en peu d'instants,
» Tes milliers de héros, tes dix siècles de gloire,
» Et sous un seul monarque!.. O filles de mémoire!
» Célébrant sur sa harpe et la Gaule et ses preux,
» Que le chantre des Francs soit l'inspiré des cieux!
» Quand glissant sur les eaux, grondant dans les tempêtes(2),
» La voix du grand Esprit retentit sur nos têtes;
» Quand du sommet tremblant des chênes inspirés,
» Le ciel tonne en courroux sur ses fils égarés;
» Divins aïeux des Francs , sur vos chars de nuages, » Météores sauveurs, dispersez les orages!
» Hélas! plus de bonheur pour le barde gaulois ! » Mon amie à mes chants ne mêle plus sa voix : » Douce et blanche colombe! au pied de la vallée, » Comme un parfum, ton âme en paix s'est exhalée: » Ah! le soir sur le roc... O regrets superflus!.. » La vierge des amours ne m'apparoîtra plus.
» Adieu, forêts! Bientôt, en vapeur fugitive, » Mon ombre loin de vous s'envolera plaintive ; » Adieu, chênes sacrés! sapins audacieux ! » Sur vos rameaux divins portez mon âme aux cieux. » Adieu, harpe céleste!.. Ah! du moins, sur ces plages, » Charme mes derniers jours, échos des premiers âges! » France!., à Ion nom sacré , que le barde expirant,
» Sente encor son cœur battre... et meure en te chantant!.. »
A ces derniers accords, pâle, foible, glacée, D'un souvenir cruel vivement oppressée , L'infortunée Ulnare, à ses maux succombant, Sans force contre un roc, tombe sans mouvement.
Le monarque effrayé l'interroge, l'appelle : Cherchant à lui cacher sa souffrance mortelle, « — Ah! ces accords, dit-elle, ont déchiré mon cœur-, » Un barde fut mon père... » A ces mots, la douleur Coupe la voix d'Ulnare... Un morne et long silence De ses premiers transports calme la violence. « — Charle! reprend enfin la vierge des forêts, » Avant que loin de toi je m'exile à jamais , » Ecoute; mon récit te surprendra peut-être.
» D'un barde et dune Grecque Ulnare reçut l'être : » Transplantés par le sort, amants mystérieux, » Jadis près d'Eresbourg, ils s'unirent tous deux, » Au fond d'un antre obscur : nul niorlel téméraire » De leurs secrets jamais ne perça le mystère; » Moi-même j'ignorai leur vie et leurs malheurs : » On m'apprit seulement, qu'en des lieux enchanteurs, » De Diane autrefois ma mère fut prétresse : » Mais, ô douleur! la mort vint frapper sa jeunesse. » Dans l'antre des forêfs mon père m'éleva; » Au culte de Diane enfant il me voua;
a Et fuyant des humains le commerce perfide, » Lui-même d'Irmensul se fil prêtre et druide. » Son costume sacré, le gui, ses voiles blancs, » Tout en lui me charma, dès mes plus jeunes ans; » Et, lorsqu'il fut frappé par les dieux homicides, » Ulnare se couvrit de l'habit des druides.
» Charte! ô mon bien aimé! je crois l'entendre encor, » Lorsqu'au bord des torrents, seul, sur sa harpe d'or, » 11 chantoit des Gaulois la céleste origine, » De ces fils des Titans* la vaillance divine. » Charle! des Francs lui-même il étoit descendant; » Ton Ulnare est Française... » A ce récit touchant, Le roi s'écrie : — « Ulnare! ah! tu naquis pour Charle... )> Aujourd'hui, par ma voix, le ciel même te parle : » Ainsi que mon pays, que mon Dieu soit le tien! » Laisse ton protégé devenir ton soutien : » Ne me refuse plus le bonheur de ma vu ! » Un regard, un seul mot, et nouvelle Eudoxie (3) , » Viens t'asseoir triomphante au trône des Césars! »
Il dit : l'enthousiasme éclate en ses regards : Biais du barde, à ces mots , la harpe prophétique Soupire en frémissant, un son mélancolique.
* Callimaque , dans l'hymne à Délos , prophétisa aux Grecs qu'il fondioit sur eux un peuple du Nord, nommé les Gaulois , qu'il fait descendre des Titans. (Hymn, in Delum, vers 174. ) 2 ia
i78 CHARLEMAGNE.
Ulnare a tressailli... Les contemplant tous deux,
Le barde lentement s'est avancé vers eux.
« — Noble guerrier! dit-il, phénomène du monde!
» Ta voix anéantit, ton sourire féconde.
» Je revois aux Césars, le vieillard de Selma
» Vint, te montra du doigt, et me dit : — Les voilà.
» Le pout des sept couleurs, qui joint au ciel la terre, >» Verra rouler ton char au temple du tonnerre. » Je t'étonne... A mes chants ici tout obéit. » Connois-tu leur pouvoir?.. Sur les tombeaux, la nuit, » Quand je chante, aux accords de ma harpe immortelle, » La mort lève sa pierre, et me dit : — Qui m'appelle!..* » Du Sicambre** inspiré la trompette a sonné... » L'univers demandoit un maître... Charle est né.
» Et toi, vierge gauloise! hélas! sur cette terre, » Aurore boréale, et comme elle éphémère! » Ton souffle est la magie, et ton regard le ciel ; » Mais ton anneau d'épouse est tombé de. l'autel. » O Charle! il te falloit, sur la rive barbare, >» Une égide céleste... Il t'apparut Ulnare. »
S'enfonçant à ces mots dans l'épaisse forêt,
* Tel est le pouvoir que les chantres du Nord attribuoient à certains chants myste'rieux dont ils possédoient seuls le secret. ( Voyez le Haminaal , rapporté dans Mallet, t. II, p. 267. )
** Clovis.
CHANT XX. i79
Par l'ombre protégé, le barde disparoit.
Giarle en vain veut le suivre, il le cherche, il l'appelle ■
Mais, tel que ces esprits de substance immortelle,
Qui, prophètes divins, par le ciel envoyés,
Disparoissent aux yeux des mortels effrayés,
Le barde a déjà fui, pour ne plus reparoilre.
UInare! oh! dans ton cœur quel trouble a du renaître!.. Que de coups à la fois !.. Plus calme cependant, UInare vers le sol s'est courbée, et cueillant Des branches de verveine, en forme plusieurs tresses. « — Charle ! ainsi des Gaulois les vierges prophétesscs*, » De verveine*"' fleurie ornoient jadis leurs fronts. » Ces vestales ainsi, sur le sommet des monts, » Des mortels par leurs chants endormoient la souffrance,- » De l'orage et des flots calmoient la violence; » Par des philtres divins attcndrissoîent les sens, » Et hâtoient le retour des beaux jours du printemps.
» Ne vit on pas jadis la vierge de Nanterre***, » Sur les bords de la Seine , innocente bergère, » Des fureurs d'Attila, seule, sauver Paris?..
* Voyez sur les prêtresses de File de Saine la note 3 du ch. VIe
** La verveine étoît l'herbe sacre'e chez les Gaulois.
*** Geneviève, simple bergère, de'tourna avec sa houlette la
grande armée d'Attila, et sauva les filles de Lutèce de la fureur
des barbares. (Voy. la Vie de sainte Geneviève, patronne de Paris.
Anquetil, et autres. )
» O Charlc! une Gauloise, en ton heureux pays, » Digne de partager le sceptre et la couronne, » Au mortel qu'elle aima prophétisa le trône (4)-
» Pour moi qu'ai-je pu faire! et qu'ai-je été pour toi!.. » Les enfers ou les cieux agissoient-ils par moi?.. » Au sentier de la vie en esclave poussée, » Vierge surnaturelle, ou prêtresse abusée , » Que suis-je?.. hélas! du moins, constante dans ma foi, » Le printemps de mes jours n'a fleuri que pour toi. »
Elle dit ; et sa voix oppressée, affaiblie, S'est éteinte dans l'air, comme un reste de vie.
Les coursiers de la nuit commençoient leurs travaux, Et rouloient dans son char la fille du chaos, Qui, dans sa course lente, obscurcissant ses voiles, Semoit son manteau noir d'un peuple entier d'étoiles.
Ulnare et le héros, rêveurs, silencieux, Dans la forêt antique erroient encor tous deux. Au monarque français la roule est inconnue Mais hélas! de fatigue Ulnare est abattue, Elle tombe... Le prince en vain cherche un abri; Nul toit hospitalier ne s'offre devant lui. Pressant contre son cœur l'objet de sa tendresse, Il ranime ses sens , il soutient sa loibiesse, Et bientôt, soulevant ce fardeau précieux,
II la porte, il la serre en ses bras amoureux.
De la forêt enfin Charle trouve l'issue. Un antique château se présente à sa vue : Près des larges fossés Charle arrête ses pas. Mourante, évanouie, Ulnare est dans ses bras. Les airs s'étoient chargés d'une vapeur humide; Le roi sur le gazon dépose sa druide.
Il va sonner du cor... mais, ô tourment nouveau ! Charle ne connoit point les maîtres du château : Au pouvoir des Saxons il se livre peut-être... Il hésite... en leurs mains ira-t-il se remettre! Que faire!.. Ulnare expire , un vent glacé du Nord, Là, semble lui souffler le frisson de la mort. Sans doute elle mourra, si son corps sur la terre Aux injures du temps passe la nuit entière : Alternative horrible!.. A ses sens éperdus Bientôt Charle commande , il ne balance plus ; Il reprend dans ses bras sa belle et tendre amante, Jusques au pont-levis la transporte expirante, Saisit le cor... Hélas! sans appui, sans secours, Eût-il laissé périr qui conserva ses jours!!!