ÏTN DES NOTES DU CHANT VINGTIEME
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CHANT XXL
I andis que Charlemagne erre au sein des forêts, Séparé de son prince, accablé de regrets,
A combattre , en son camp, se prépare encor Guise.
Là, sur ces bords lointains , conservant pour devise , Dieu , sa darne et son roi , l'honneur du vieux pavois, Le preux, fier descendant des antiques Gaulois, Couché sur les drapeaux conquis en Germanie,
" A '.— onveiùrs si doux de la patrie. Il s'élance en espoir vers ce iu„^ r„r»unii Où, revenu des camps, de lauriers couronné, Assis sur la pervenche, heureux près de sa mie,
II lui racontera les exploits de sa vie,
Ses prouesses, sa gloire, et surtout son amour. Ces deux futurs époux, ensemble tout le jour, Là, même en se taisant, seront tout éloquence; Car, entre amants, l'amour féconde le silence.
Près l'antique manoir, Raymond, beau paladin , Jadis, sous les habits d'un jeune pèlerin, De sa dame guida la blanche haquenée , Chez l'hermite pieux de l'urne abandonnée, Où, dit-on, sous sa grotte, accueillant leurs serments,
CHANT XXI. ï85
Notre-Dame des bois protégeoit les amants.
« — Ah! s'ëcrioit Raymond, au pied de la tourelle ,
» Bon ménestrel ! bientôt, du paladin fidèle,
» Viens chanter le retour! Ne plus croire au bonheur,
» C'est douter du pouvoir, des soins du Créateur:
» Repousser l'espérance en nos cœurs descendue,
» 0 Roi des deux ! de toi c'est détourner la vue. »
Ainsi l'amour, l'espoir, tout accroît la valeur; Tout enflamme les preux; et ce qu'un lâche cœur Nomme témérité, confiance illusoire, Tour le guerrier français est l'instinct de la gloire.
Mondragant, roi des Huns, la terreur d^c ^ •■'••■' — » Sur la cote opposép (iio^j.^on les siens. Allumant un bûcher dressé loin de la plaine, Il égorge lui-même* une victime humaine : Puis sa main du brasier retire un pieu brûlant, Le présente à sa troupe , et l'éteint dans le sang. Ce pal, fumante image, entre ses mains infâmes, Teint des couleurs du meurtre, et noirci par les flammes, Offre ce sens horrible, emblème menaçant, Incendie et carnage. — « Ami! dit Mondragant » A l'un de ses guerriers, va présenter au brave,
* Voyez sur la manière dont les rois et chefs du Nord convoqnoient leurs troupes, Strust, Anglet. anc. , t. . — P. Pithoeus , In ghsiar. — Capituî. Carol. Magn., fol. 18, 19 et 44 > — et autres.
i85 CHARLEMAGNE.
» Sur le bord de l'Ister, du Piaab, de la Drave,
» Ce signal des combats d'extermination :
» Que son aspect en masse arme la nation!
» Et meure dans la fange, abreuvé d'infamie,
» Tout lâche enfant du Nord, qui dans la Pannonie,
» Pourra rester oisif après l'avoir reçu! »
iVinsi parloit le monstre. Un torrent inconnu, Non loin rouloit ses flots... alors, sur l'autre rive, Ha raid le Scandinave, à sa troupe attentive, Adressoit ce discours : — « Fils des rois de Midgard * ! » Thor nous guide aux combats : d'Odensée et d'Asgard » Méritons d'assister aux immortelles fêtes !
° -•«-- ro*;n<; légers devançant les tempêtes (i), » Quelque jour, avec nous, unei tk^e*e«ra >• L'heureux fleuve glacé qui mène au Vahalla. » S'il faut mourir, du moins, couronnant notre gloire, » Que nos derniers soupirs soient des chants de victoire " » Tous, nous désavouerons, imitateurs d'Odin, » Les tourments de la mort par le ris du dédain. » Méritons de Biard l'épitaphe immortelle (2) : » Il tombe, rit et meurt. Scandinave fidèle ! »Le grand frêne Idrasil**, égide des héros,
* Ville bâtie pour les fils des hommes avec les sourcils du ge'ant Ymer, dont j'ai parle' dans l'hymne Scandinave , au chant X , et dans la note 12 de ce même chant.
** Voyez sur le frêne Idrasil la note 4 du chant Xe.
» Va sur nous, dans les camps, étendre ses rameaux. »
II dit : sa troupe écoute, et l'admire en silence. Sur les bords du torrent le roi des Huns s'avance : Déjà l'ombre du soir couronnoit l'horizon : Un arbre que jadis renversa l'aquilon, Croisoit l'abîme obscur, et joignant chaque rive, Jetoit un pont tremblant sur l'onde fugitive.
L'astre des nuits, sortant d'un nuage entr'ouvert, Réfléchi par les flots, apparoit au désert, Entre les pins touffus, noirs amants des ténèbres, Tel qu'un spectre au milieu des monuments funèbres : Il semble, en ces forêts, guide mystérieux, Venir furtivement chercher les malheureux Destines aux revers, condamnés aux alarmes, Pour les conduire en paix hors du vallon des larmes : '< — Haraldî dit Mondragant, laisse-là ton Asgard, " Ton Uller, ses patins, et ton grand roi Biard! » Il s'agit de comb?tlre en ces champs mémorables, » Et non d'y raconter de ridicules fables. » Harald! imite-moi, je porte à mon côté » Mes ancêtres, mes lois, et ma divinité. »
« — Guerrier! répond Harald, à peine , en ta patrie, » Connois-tu l'être obscur qui te donna la vie : » Aisément je conçois qu'un soldat sans aïeux » Affecte un tel dédain pour d'anciens noms fameux; » Mais, malgré ses fureurs et sa maxime impie,
i88 CHAKLEMAGNE.
» Ces noms seront toujours l'orgueil de la patrie. » Va, méprise nos lois, nos aïeux, notre Asgardf » Tes principes sont ceux des enfants du hasard.
» Tu vantes ta valeur : nul dieu ne la seconde. » Si Harald en champ clos te disputoit le monde, » Je te dirois d'avance... : Etre présomptueux ! >• Fuis! cède-moi la terre ! » A ces mots, furieux, » — La terre!., dit le Hun, celle que je t'apprête., » Toute l'éternité pèsera sur ta tête. »
Il dit; mais de dédain son rival a souri : L'odieux chef des Huns veut s'élancer sur lui; Mais le pont du torrent s'opposant à sa rage, Vieux arbre consommé lui refuse un passage. Harald s'est écrié : — « Va, le torrent en vain » Nous sépare aujourd'hui... la vengeance, demain, » Ailleurs rapprochera le brave du perfide. » S'entourant, à ces mots, de sa troupe intrépide, Le Scandinave altier s'éloigne lentement.
Une tour isolée, antique monument, Sert de tente au héros ; il y rentre en silence; II n'a qu'une pensée... un désir... la vengeance. Mais du chef de l'armée alors un ordre écrit, Vient engager Harald à se rendre la nuit, Non loin de la forêt, seul, sous l'antique chêne Qui, près le mont Cramer, isolé sur la plaine ,
Fut au dieu Teutatès* voué par les Saxons : Là doit se réunir au prince des Slavons , Le souverain des Huns; Vitikind les rassemble, Afin que ces héros se concertent ensemble Sur un secret dessein dont il n'instruira qu'eux.
Flatté d'être appelé par un prince fameux A ce conseil de Rois, le chef des Scandinaves, Aux salles du banquet en informe ses braves. « — Compagnons, leur dit-il, l'orgueilleux Mondragant » Doit au chêne sacré se rendre également : » Qu'il trouve sur sa route une mort méritée! » Que le torrent reçoive en son onde irritée, » Du monstre audacieux le cadavre sanglant! » Vingt guerriers vont partir... Déjà Nastrong** l'attend. »
Mais Scothler s'est levé : fameux par sa sagesse, Ce scalde de son prince éleva la jeunesse : « — L'ai-je bien entendu!.. Quoi! le chef de l'Etat, » Harald , veut se venger par un assassinat !.. » O mon maître! quel scalde, illustrant ta mémoire, » Après un tel forfait pourra chanter ta gloire!.. » Enflammant les guerriers par leurs chants belliqueux , » Tu le sais, aux combats, les scaldes*** valeureux
* Teutatès , fils d'Odin. C'est le même que Thor. ** Nastrong, c'est l'enfer. ( Voy. note 1 3 du chant VIIe. ) *** Voyez, sur les scaldes et leurs attributions . la note 12 du chant VIIe.
igo CHARLEMAGNE.
» Sont des héros passés les annales vivantes : » Que diront-ils de toi!.. Confuses et tremblantes, » Leurs harpes se tairont... Silence accusateur, » Tu seras à jamais la honte du vainqueur î »
Il dit; mais furieux, le chef des Scandinaves A chassé le vieillard de la salle des braves. « — Garde toi de jamais reparoîlre à mes yeux! » A t - il dit à Scothler. La nuit couvroit les cieux : Harald monte au sommet de sa tour délabrée; Il est seul :1out à coup , d'une harpe inspirée, Les sons harmonieux parviennent au héros : Il écoute , surpris; Scothler chante ces mots (3) :
« — A l'heure où l'indigent, oubliant sa misère, » Du moins repose en paix sur son lit de fougère, » Errant, et sans secours, Harald! ton vieux ami, » Courbant son front glacé, par l'âge appesanti, » Fugitif, ne sait plus où reposer sa tête. » Quel est son crime? hélas!., du ciel digne interprète, » Il t'indiqua toujours le chemin de l'honneur; » Il te le montre encor : sa voix parle à ton cœur. » Oh ! que jamais le crime , en fascinant ta vue , » A ta prospérité ne serve d'avenue!
» Crains-tu qu'un ennemi, protégé par le sort, » Ne t'immole à sa haine? Eh! qu'importe la mort, » Si ton nom renommé va faire, en ta patrie,
CHANT XXÏ. 191
» Battre un cœur généreux mille ans après ta vie! <> Avant tout, la vertu : qu'importent les revers! » Le malheur véritable est d'être né pervers.
» Harald! dût l'aquilon, soufflant avec furie, » Dans mes veines glacer les sources de ma vie; » De la faim, de la soif, dussé-je lentement, » A ta porte étendu, subir l'affreux tourment; » Scothler, ton ancien guide, ami de ton vieux père, » Ne s'écartera point de ta tente guerrière. » Que peut il craindre encor !.. Des vieillards expirants, » O Harald ! s'il est vrai que les derniers accents » Aient un pouvoir magique, en ces lieux je demeure; » J'implorerai mon fils jusqu'à ma dernière heure : » Son cœur n'est qu'égaré, mais n'est point avili; » Et mes derniers accents parviendront jusqu'à lui. »
Scothler chantoit encor... mais de la tour déserte, Soudain la porte basse à ses yeux s'est ouverte; Et Harald, l'œil en pleurs, s'est jeté dans ses bras. « — Scothler! ô mon ami! moi causer ton trépas!.. » Pardonne à ma jeunesse une erreur passagère! » Sois toujours de ton fils le guide tutélaire! » Mes remords t'ont vengé... Scothler, pardonne-moi! » Je reviens aux vertus, en revenant à toi. » Il dit, et contremande un ordre sanguinaire.
19a CHARLEMAGNE.
Cependant l'heure fuit ; au chêne solitaire , Près de porter ses pas, levant au ciel les veux : « — O Braga! dil Harald, chantre éloquent des dieux! » Daigne au conseil des rois, éclairant ma jeunesse, » Dans Tàme d'un soldat descendre la sagesse! »
II dit; et se rend seul oà Vitikind l'attend. Sur le sommet du chêne, un fanal éclatant, Perçant l'obscurité, du héros intrépide Au loin frappe la vue, et vers l'arbre le guide. Bientôt au pied du mont Harald est parvenu; Au même lieu déjà Mondragant s'est rendu. « — Fils d'Odin! dit le Hun, Loch, le dieu de l'adresse. » Ne te prévient donc, pas des pièges qu'on te dresse? » Vois ce fanal!., il luit sur tes derniers instants. » L'arbre de ïeutatès, sans ces feux éclatants , » Ici m'eût présenté l'emblème de ta vie, » Obscurité profonde. » Il dit : ô perfidie! Contre le sol Harald sent ses deux pieds saisis Par un lacet de fer : ses efforts inouïs Resserrent mieux encor le cercle qui l'arrête. La clarté du fanal meurt... Soudain, sur sa tête, L'arbre de Teutatès à grand bruit s'abattant, Le renverse et l'écrase aux yeux de Mondragant Qui, vil railleur, lui crie : — « Arbitre de la guerre! » Te voilà déchargé des destins de la terre ! » Héritier d'un grand nom!., vois!., du côté d'Asgard,
CHANT XXI. i93
» S'élève un météore... 0 prince de Midgard ! » C'est le frêne Idrasil, sur ces rives bénies, » Qu'ont abattu sur toi les douze Valkyries. »
Déjà Harald n'est plus : Mondragant, en secret, Donne ordre qu'on l'enterre au sein de la foret. Emissaires zélés, deux lâches satellites, Exécutant soudain ses volontés prescrites, Transportent le cadavre en des bois ténébreux : Ils vont creuser le sol... mais, ô terreur! vers eux, A travers les sapins, quel objet se dirige?.. Un guerrier gigantesque... Il s'avance... ô prodige! Une ombre l'accompagne, et marche à ses côtés : A cet étrange aspect, d'horreur épouvantés, Les Huns, laissant Harald étendu sur la terre, S'échappent sans remplir leur honteux ministère.
O trouble du coupable! en ce bois menaçant, Grossis par la terreur, cette ombre, ce géant, C'étoient Ulnare et Charle... Alors, d'un pas rapide, De sa route égaré , le monarque intrépide , Près d'Ulnare suivoit le détour sinueux Qui, près du château fort, les conduisit tous deux.
Des astres de la nuit la paisible lumière,
D'une gaze d'argent sembloit couvrir la terre : 2. i3
i94 CHARLEMAGNE.
Prêt à sonner du cor, Charlemagne agite, Contemple du château la sombre majesté.
Au pied des murs du fort, citadelle imposante, Dans de larges fossés dormoit une eau stagnante. Attaqués par le temps, et déjà découverts, Quatre donjons aux vents livroient leurs flancs ouverts, Depuis long temps peuplés de ces oiseaux funèbres, Qui, prophètes de mort, habitent les ténèbres.
Entre ces vieilles tours, monuments délabrés , S'élevoit le château, dont les murs réparés, Solidement construits, imprenables peut-être, Paroissoient orgueilleux de renfermer leur maître.
Charle n'hésite plus... Sur ces remparts déserts. Bientôt le son du cor fait retentir les airs. Un nain paroît... observe... et de la forteresse, A sa perçante voix, le pont-levis s'abaisse. Sous un large portique, éclairé foiblement, Le nain mène, en silence, Ulnare et son amant, Et leur fait traverser plusieurs salles gothiques.
Des casques, des drapeaux, des armures antiques, Brillent de tous côtés les faisceaux orgueilleux. Le bruit seul de leurs pas retentit autour d'eux. Ils s'avancent... Bientôt, dans une vaste salle, ■ Très d'un large foyer, d'eù la flamme s'exhale, Un vieillard les reçoit; ses traits et sa douceur,
CHANT XXI. i95
Dès le premier abord, parlent en sa faveur : Il ranime les sens d'Ulnare anéantie; Lui prodigue ses soins, la rappelle à la vie; Et, par son tendre accueil, par ses discours touchants, Semble un père chéri qui reçoit ses enfants.
Ses généreux secours, son heureuse assistance , Ont vivement touché le héros de la France. Des mets simples, servis et sans luxe et sans art (4), Sont aux deux voyageurs présentés. « — Bon vieillard! » Dit Charte, un jour puisse je, heureux de ta présence, » Te payer le tribut de ma reconnoissance! » Mais apprends-moi ton nom : — Mon nom est Clodhérant, » Lui répond le vieillard; ainsi que toi vaillant, » Jadis j'ai combattu... mais les malheurs et l'âge » Ont épuisé ma force, et glacé mou courage.
» 0 mon fils! ton accent, tes discours et tes traits » M'ont appris ton pays... tu dois être Français... » Ah! ne t1 alarme pas! l'aride Germanie » N'eut jamais mon amour, et n'est point ma patrie : » Sans pouvoir les quitter, j'abhorre ces climats : » Le sort le plus cruel attache ici mes pas. » Jeune, je débutai par un crime funeste : » Jadis je fus Français... Mes pleurs disent le reste.
» Notre culte est le même : au sein de la forêt, » S'éiève une chapelle, où la nuit, en secret, »> Seul avec mes remords, et tout à ma souffrance,
igB CHARLEMAGNE.
» Je vais prier le ciel pour Charle et pour la France. »
Il dit : Charle attendri de cet aveu touchant , Tresse contre son coeur la main de Clodhérant : Quelques pleurs fugitifs obscurcissent sa vue, Et le vieillard sensible, en ces mots continue : « — Sur les bords de la Loire, en ces climats heureux, » Admirés des mortels, favorisés des cieux, » Clodhérant prit naissance. O Tours! ô ma patrie! » Faut-il, sans te revoir, que j'achève ma vie!.. » Bords charmants de la Loire, et vous, rocs sourcilleux", >» Témoins de mes beaux jours, et de mes premiers jeux! » Prés fleuris, où la course exerçoit ma jeunesse! » Echos, qui répétiez mes accents d'allégresse ! » O vous, qui d'un proscrit ne vous souvenez plus! » Berceaux de mes aïeux, qu'êtes vous devenus!..
» Ah ! dans mon àme encor retentit mon enfance T » Comme des sons divins d'amour et d'innocence, » Qui, s'élevant en chœur, vers les dômes sacrés, » Bientôt, dans le lointain, se perdent par degrés. »
Des larmes, à ces mots, se faisant un passage, Du vieillard vénérable inondent le visage : « — Pardonne! ajoute t-il , retenant ses sanglots-, » Pour moi le souvenir est le plus grand des maux : » Apprends et mes erreurs, et leur suite funeste, » Hélas! j'ai tout perdu... Le remords seul me reste.
CHANT XXI. i97
» Toi qui m'as tant puni, laisse moi, Dieu cruel ! » Revoir un seul instant le hameau paternel! » Là, je croirois encor, enivré d'allégresse, » Respirant l'air natal, ressaisir ma jeunesse.
» Quand le vaillant Pépin, père et fils de héros, j» Contre les fiers Saxons dirigea ses travaux, *> Seigneur! j'entrois à peine au printemps de mon âge. » Heureux temps ! tout sembloit sourire à mon courage. » Vaillant, riche , bien fait, né d'un illustre sang, » Heureux dans le passé, glorieux du présent, » L'avenir ne m'offroit qu'une image riante : » L'aurore de mes jours brilloit éblouissante ; » Aurois-je pu prévoir un destin rigoureux!.. » Mon roi me chérissoit... et j'étois vertueux.
» J'accompagnai Pépin en ce climat sauvage ; » Au milieu des combats signalant mon courage , » Je soutins noblement le nom de mes aïeux; i> Et mon prince l'orna de titres fastueux. » Mais, ô funeste sort! ô douleur éternelle! » En ce même château, je vis la jeune Osnèle. » Redoutant les Français, pour un père chéri , « Osnèle en suppliante implora mon appui. >> Fraîche comme la rose ouverte par l'aurore, » Osnèle des vertus s'embellissoit encore : » Je la vis, je l'aimai , je perdis le bonheur;
» Et l'amour fut en moi le tombeau de l'honneur.
» Bientôt sous mes drapeaux un ordre me rappelle : >< On poursuit les Saxons... II faut quitter Osnèle.., » Osnèle gouvernoit et mon cœur et mes sens : » Je lui sacrifiai patrie, honneur, parents; » Et, lâche déserteur, chassant de ma mémoire » Le cruel souvenir d'avoir souillé ma gloire, » D'avoir quitté mon roi, d'avoir fui mes drapeaux, » Je vécus, près d' Osnèle, en un honteux repos.
» Mais le ciel , qui punit les erreurs criminelles, 3> Troubla bientôt la paix de deux énoux fidèles : « A peine d'un hymen j'avois serré les nœuds, » Que m'enlevant Osnèle, un rival furieux, » Chef de brigands, me laisse, en ce triste rivage, » Tour compagne la honte, et pour seul bien la rage.
>< Osnèle, courageuse et ferme en son malheur, » Dans les fers d'un tyran conserva son honneur : •> Mais le guerrier sauvage, amant de mon Osnèle, » Atteint dans les combats dune flèche mortelle, » La condamne, en mourant, à subir, sous ses yeux, )> Des supplices connus un des plus monstrueux.
» Seul, d'Osnèlc un matin je déplorois Tabsence; " Vers moi, dans la forêt, une femme s'avance... » Un voile épais la couvre... A sa marche, à son port. » Même à ses vêlements, mon âme, avec transport, y- Palpitante d'espoir, croit reeonnoître Osnèle.
CHANT XXI. i99
» Elle marche avec peine... Un enfant est près d'elle ; » Il semble la conduire... — Oh! qui que vous soyez! » M'écriai je éperdu, me jetant à ses pieds ; » Terminez de mon cœur la souffrance cruelle... » Parlez! parlez de grâce! êtes-vous mon Osnèle?.. « A genoux , hors de moi , je proférois ces mots : » Quel trouble me saisit! j'entends de longs sanglots... » Le voile est soulevé... J'aperçois l'inconnue... » C'est Osnèle... O surprise, horrible, inattendue! » Ses yeux , ses yeux charmants , à la clarté du jour, » Par un crime inouï, sont fermés sans retour. » Plus d'attraits, de fraicheur, ni de grâces en elle! » Mon épouse n'est plus que le spectre d' Osnèle. » — Cher époux ! O moment de tendresse et d'horreur! >» Me dit l'infortunée, en tombant sur mon cœur, » Mon œil ne te voit plus... ton rival... un barbare... » Je l'interromps... L'excès du désespoir m'égare : » — Osnèle ï m'écriai- je, idole de mon cœur ! » Ma funeste tendresse a causé ton malheur : » J'ai perdu mon Osnèle en me perdant moi-même. » Quel discours!., quel accueil!.. En mon délire extrême, » Ma main la repoussoit... et mes yeux égarés » Fixoient, avec effroi, ses traits défigurés, « Ce dernier coup l'accable.,. — O Clodhérant! dit-elle, » L'horreur seule... voilà ce que t'inspire Osnèle!.. » Dieu juste! en est ce assez!.. O toi que j'adorois!
ooo CHARLEMAGNE.
>• Cher Clodhérant, adieu! sois libre désormais!
» Que les remords enfin cessent de te poursuivre!
» Tu ne peux plus m'aimer... moi, pourrais je encor vivre*.
» Nos amours finissant, tout est fini pour moi :
» A peine ici j'ai pu me traîner jusqu'à toi.
» Osnèle, avant ta mort, vouloit encor entendre
» Le doux son de ta voix... Epouse toujours tendre,
» Dans tes bras expirante, en cet affreux moment,
» Flus que jamais Osnèle adore Clodhérant.
» Elle dit, et voudroit continuer encore;
» Mais en vain... Sa voix meurt, son teint se décolore ,
» Elle tombe à mes pieds... Sa douleur, son effroi,
» Les maux qu'elle a soufferts pour venir jusqu'à moi,
» L'épouvantable arrêt exécuté sur elle,
» De sa vie ont éteint la dernière étincelle.
» Eîi vain l'air retentit de mes cris superflus;
» En vain j'appelle Osnèle... Elle n'existe plus. »
Là s'arrête oppressé le vieillard trop sensible... Charle attendri, le plaint, calme sa peine horrible; * Et bientôt, reprenant le récit de ses maux, L'hôte du vieux manoir continue en ces mots : « — J'ignore, ô paladin! comment, privé d' Osnèle, » Ici je pus survivre à ma douleur mortelle : » Mes mains dans la forêt creusèrent son tombeau; » J'ensevelis mes jours dans ce triste château...
» Pour joindre Osnèle enfin, j'attends ma dernière heure: » Seul, depuis quarante ans, sur sa tombe je pleure; » Et, pour rendre ici-bas mes tourments plus cruels, » Ainsi que mes. remords, mes jours sont éternels.
« Mes larmes sont encor mes seules jouissances. » Honte de ma patrie, auteur de mes souffrances, » Hélas! j'aurai passé sur la terre, inconnu » Comme un fleuve sans nom, dans le désert perdu.
» O mon fils! quand la mort eut frappé mon amie, » Seul avec mes remords, traître envers ma patrie, » Livide, l'œil hagard, d'un pas tremblant j'errois, » Tel qu'un tigre féroce, au milieu des forêts. » Dans des antres profonds, maudissant l'existence, » De mon sein, qu'égaroit l'excès de la souffrance, » Tendant des jours entiers sortoit ce cri d'horreur : » Fuis l'aspect des mortels/ fuis, lâche déserteur/ » Alors, désespéré, me roulant sur la terre, » J'appelois le trépas... Rejetant ma prière, » Les vents autour de moi, mus par un dieu vengeur, » Me repoussoient ce cri : — Fuis, lâche déserteur/
» De terreur, mes cheveux se dressoient sur ma tète; » J'entendois et mugir et siffler la tempête ; » Pour tonner sur mon crime, alors, au fond des bois, » La nature sembloit avoir pris une voix. » Eperdu, je rentrois; furieux, en démence, » Sur ma couche accablé, dans l'ombre et le silence.,
soi CHARLEMAGNE.
» Je tombois... quand soudain, un songe plein d'horreur,
» Me répétoit encor : — Fuis, lâche déserteur! »
Du vieillard, à ces mots, la voix foible et tremblante, Au milieu des sanglots s'exhale gémissante : Il se tait; et le poids de sa vive douleur, Comprimé dans son sein, retombe sur son cœur.
Touché de ce récit, le héros de la France Cherchoit de Clodhérant à calmer la souffrance, Quand, soudain, dans les airs, le son aigre du cor, Au fond du vieux manoir se fait entendre encor. A ce bruit, prolongé sous des parvis gothiques, Par Técho résonnant de mille arches antiques, Le vieillard étonné se lève... Un vent glacé, Dans ses vastes salons mugissoit courroucé : Il écoute... Peut-être a t il pu se méprendre... Pour la seconde fois le cor se fait entendre : La Druide a frémi... Charîe la voit trembler : Pour la première fois Charle se sent troubler. Ah! peut-être bientôt un ennemi barbare Va menacer ses jours, ou lui ravir Ulnare : Peut-être pour jamais on va les séparer; Ah! près d'elle plutôt puisse-t-il expirer! Le roi tire son glaive, à combattre il s'apprête; Et déjà, d'un front calme, il attend la tempête.
CHANT XXI. -o3
Le vieillard quitte Charle; il désire savoir Quels nouveaux étrangers abordent s »n manoir : Lui seul au devant d'eux marche avec assurance. Partout dans le château règne un profond silence. D'une lampe, non loin, la funèbre clarté, Semble péniblement percer l'obscurité. Le retour du vieillard long-temps se fait attendre : Enfin, dans le lointain, des pas se font entendre. Le maître du château s'approche lentement; Un seul guerrier le suit... Chevalier imprudent, Ce guerrier., loin des siens, dans la forêt, sans doute, Se sera, comme Charle, égaré de sa route.
L'inconnu sous son casque a dérobé ses traits : Sa magnifique armure est celle d'un Français; Mais, ô conduite étrange! en ce manoir paisible, Ce nouveau paladin, d'un air sombre et terrible, Observe assidûment le monarque français, Ecoute ses discours, et ne parle jamais : Armé de pied en cap , la visière baissée , Il cache en même temps ses traits et sa pensée.
Sans paroître observer le farouche inconnu, Le prince a renoué l'entretien suspendu : Du vieillard il écoute, assis auprès d'Uinare, Quelques nouveaux récits sur un pays barbare;