j CHARLEMAGNE
Puis bientôt, à regret, le sensible héros, Va goûter un instant les douceurs du repos.
Alors le chevalier, surnommé du Silence (5), Que quelque vœu peut-être, ou quelque pénitence, Selon la loi des preux, a dû rendre muet, Semble, en se retirant, s'éloigner à regret.
Au haut d'un vieux donjon, d'une forme bizarre, Le varlet du manoir seul accompagne Ulnare. A la pâle lueur d'un flambeau résineux, Ulnare traversant le château ténébreux, Remarque avec effroi ses vastes galeries , Ses plafonds marquetés de vieilles armoiries, Ses détours inconnus, ses murs mystérieux Qui, d'étoffes tendus, cachent peut-être aux yeux L'escalier souterrain, ou la porte homicide.
La chambre destinée à la belle Druide, Se nomme le salon de l'ombre des sept tours (6). Là, dit on, immolée au printemps de ses jours, Sous le fer d'un tyran, d'un jaloux inflexible, Des vierges du Veser périt la plus sensible. Depuis ce jour affreux, dans l'ombre, chaque nuit- Armé de pied en cap, le barbare, à minuit, Traverse sept donjons d'une marche tremblante; Et, sur la place même où périt son amante ,
Desespéré, se roule... O funestes amours ! Jaloux! craignez le sort de l'ombre des sept fours/
La nuit depuis long-temps rouloit son char d'ébène : Tout dormoit... les vents seuls se disputoient la plaine: Quand soudain, brusquement arrachée au sommeil, Ulnare ouvre les yeux... Ciel! quel affreux réveil! Quel spectacle effrayant se présente à sa vue! La Druide se voit sur la terre étendue... Au milieu des forêts... une pâle lueur, Autour d'elle répand une sinistre horreur. La plus épaisse nuit règne encor sur le monde. Elle veut se lever... mais, ô terreur profonde! Un cadavre est près d'elle... Ulnare jette un cri... Charle n'existe plus , ce cadavre, c'est lui !..
A cet horrible aspect, la Druide égarée, Sur le corps du héros tombe désespérée : Un guerrier la retient... C'est ce même guerrier Dont le prince, à raison, sembloit se méfier. Ses traits sont découverts : d'une voix douce et tendre, De l'amante de Charle il veut se faire entendre : « — Ulnare, lui dit-il, le lâche Clodhérant : » Vil trompeur, cette nuit a frappé votre amant ; » Mais du moins j'ai sauvé sa dépouille mortelle. » L'infâme Clodhérant, dans sa rage cruelle,
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» Alloit sur vous encor appesantir ses coups;
» Ulnare, vous dormiez, je m'emparai de vous;
» À travers les détours d'une route sauvage,
» Je vous portai... Le ciel a guidé mon courage.
» Ah! peut-être mes soins seront mal reconnus!
» Vivre, est-ce un bien pour vous?.. Charlemagne n'est plus! »
Il dit : sa voix sensible est celle dune femme : Son langage touchant semble partir de lame. Infortunée Ulnare ! un prestige trompeur Est offert à tes yeux , pour déchirer ton cœur : Ce cadavre fatal, étendu sur la terre, Est celui de Harald , qu'un monstre sanguinaire Immola Sa nuit même... et quelque enchantement Donne à ce guerrier mort les traits de ton amant. La sœur de Vitikind te lient en sa puissance : Par son savoir magique assurant sa vengeance, Triomphante, elle espère, en ces sombres forêts, Mettre enfin, par ta mort, le comble à ses forfaits.
La vierge des forêts expirante, éperdue, Telle qu'une ombre paie au tombeau descendue, L'œil fixé sur le corps, sans voir, sans écouter, Semble ne rien comprendre, et ne plus exister. Un sombre égarement règne sur son visage : Plus de larmes!.. Ulnare offre en ces lieux limage J)e l'esprit des douleurs, qui, des bords ténébreux,
Lève un front sillonné par la foudre des cieux.
Pressant contre son cœur la main de la Druide, La sœur de. Vilikind, du ton le plus perfide, S'est écriée ; — « Ulnare, ah! fuyons! hâtons-nous ! » Clodhérant nous poursuit, je tremble ici pour vous . » Un esquif nous attend sur la rive prochaine; » Fuyons! si vous tardez, notre perte est certaine. »
Elle dit, et soudain, seule guidant ses pas, Veut entraîner Ulnare où l'attend le trépas, Aux noirs cachots d'Qrsmin... Vain espoir ! la Druïde Repousse avec effroi sa rivale perfide; Et d'un ton solennel prononce ce discours : h — Charle est perdu pour moi , que m'importent mes jours ! » Maintenant du malheur que me font les tempêtes! » Je ne sais où je suis .. J'ignore qui vous êtes... * Mais s'il faut que sans feinte Ulnare ouvre son cœur, >> Etranger! je vous hais, vous me faites horreur. »
La vierge des forêts, vers la voûte immortelle, Levoît en ce moment les yeux... Qu'aperçoit-elle!.. Une croix dans les airs, en sillons lumineux, Semble planer sur elle, et la couvre de feux... Ulnare croit soudain recouvrer sa puissance; Son exaltation reprend sa violence :
Vierge incompréhensible , astre mystérieux.
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Plus que jamais, Ulnare est la fille des cieux.
Fière de ses forfaits, vainement Léonore Cherche à saisir Ulnare, à l'entraîner encore : La Druide en courroux, s'échappant de ses mains, « — Audacieux guerrier! quels seroient tes desseins! » T'emparer de moi!., traître! un fol espoir t'égare : » Nul terrestre pouvoir ne peut rien contre Ulnare. » Respecte en moi du ciel l'instrument merveilleux! » La terre m'obéit, sur moi veillent les cieux : j> Mortelle, déité, prophète, ombre, druïde, » Je suis tout, tu n'es rien... Retire-toi, perfide! »
Elle dit : à ces mots, un rayon lumineux Jaillit en feux pourprés sur ses traits radieux. De la magie en vain l'infâme Léonore Essayant les secrets, croit triompher encore; De rélève d'Orsmin fart magique est vaincu ; Le ciel protège Ulnare... Ulnare a disparu.
Mais, pendant son sommeil, une poudre infernale, Qui d'égarer les sens a la vertu fatale, Sur elle fut jetée... Elle a fui, mais, liélas! Le trouble et la démence accompagnent ses pas.
Sur les bords du Veser, une vapeur lointaine
Alors couvroit les camps, et sous la nue, à peine ,
Du matin laissoit poindre un rayon vacillant :
Couché parmi ses preux, et contre un feu mourant,
Guise dormoit... Soudain un léger bruit l'éveille :
Il se lève... Une voix a frappé son oreille :
Du milieu des brouillards, vers Guise, en ce moment,
Tel qu'un puissant génie, ou qu'un fantôme errant,
A pas mystérieux , seul, un vieillard s'avance :
„ — La mort n'a point ravi Charlemagne à la France :
» Lève-toi, chef!.. Le ciel m'a député vers toi;
» Au fort de Clodhérant vole... et sauve ton roi. »
Un éclair a jailli des regards du prophète :
C'est Enulphe!.. Du ciel merveilleux interprète,
Fidèle à sa promesse, au fatal champ d'honneur,
Enulphe n'apparoît qu'aux jours de la douleur.
Déjà brilloit aux cieux l'amante de Céphale, Lorsque Charle s'éveille... Ulnare, ô nuit fatale! UInare a fui... Grand Dieu! ne peut-il la revoir Qu'au milieu des périls, et quand meurt tout espoir!.. Hélas! et voudroit-il, à lui-même, barbare, Redevenir mourant, pour retrouver Ulnare!..
Le son perçant du cor fait retentir les airs... Charle monte inquiet sur les remparts déserts :
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Ciel! qu'a-t-il aperçu?., l'étendard de la France! O bonheur! à ses pieds l'heureux Guise s'élance.
A Clodhérant, alors, Charle reconnoissant Fait connoître son nom, sa puissance, et son rang; Verse sur le vieillard ses faveurs souveraines; L'attache à sa personne, et termine ses peines. Clodhérant, transporté, croit renaître au bonheur : L'amour de la patrie a rajeuni son coeur. O Clodhérant ! bénis l'homme de la victoire ; Tu finiras tes jours sur les bords de la Loire!
Oh! comment exprimer l'allégresse du camp, De l'amour des soldats témoignage éclatant! A l'aspect du héros chacun verse des larmes; On tombe à ses genoux; on veut toucher ses armes; On se presse... Guerriers, généraux et soldats, Baisent avec transport la trace de ses pas. De l'âme des Fiançais la crainte est disparue ; La gloire au milieu d'eux semble redescendue : Ils ont tout oublié, pertes , chagrins, revers; Les chemins du bonheur leur paroissent rouverts. Ils ont repris leur place au temple de mémoire; Leur prince est auprès d'eux, leur prince est la victoire.
Tels, au camp de Fribourg, éclatèrent depuis De semblables transports, à l'aspect de Louis ,
Quand, des bords du tombeau, renaissant à la vie, Prince jeune et sans tache , orgueil de la patrie, Ce monarque entendoit tout un peuple charmé, L'appeler à grands cris Louis le bien-aimé.